‹ Œuvres completes de Bossuet (volume 5)Chapitre 10 sur 313 · SUR LK REPKOCIIK D'IDOLATRIE · texte numérisé non relu

SUR LK REPKOCIIK D'IDOLATRIE

Fils, je les défie d'en montrer aucune ». » Tout oela ie réduit à dire que Jésus-Christ « homme « (ail tout li1 bien qu'i] nous lait parToie d'inter-

« cession, • comme les saints. Au nom de Noire- Seigneur, et par le soin que vous devei avoir de rolresaJut,arrétes-Tousid, mes très ehersFrères,

Vousvowz à quoi votre ministre réduit principalement la difficulté. « Ils peuvent, ». «lit il,

« trouver quelque différence cuire le culte du Père étemel et celui dessaints. » Il n'ose décou* vrir tout <■«• qu'il sent. iYoui pouvom trouver i/iwli/ue différence ; c'est-à-dire naturellement quelque petite différence; mais ou nous n'eu pouTons trouver aucune, ou celle que nous trou* ions «'.si infinie. Car, ;e vous prie, quelle diffé-

renée a\ons nous trouvée entre le secours de

Dieu et celui desaaints, entre le manière de prier Dieu ci ceiiede prier les saints? C'est, avons-nom dii, que Dieu donne el les saints obtiennent : on

prie Dieu, comme la source de tout bien, dr donner ses grâces quelles qu'elles soient, temporelles ou spirituelles, et on prie les sainis de les demander. Or, ce n'est pas là quelque différence, c'est une différence immense, infinie, puisque c'est une différence qui, d'un côté, lait Dieu parlai!, «4 de l'autre la créature être indigent, tiré ilu néant, et le néant même; une différence en un mot, qui met d'un côle l'indépendance absolue, et Q> l'autre la dépendance sans bornes. Ce n'est pas là quelque différence; mais c'est toute la différence qu'on peut établir entre Dieu et la créature, et l'on ne peut en imaginer une pluagrande ni une plus essentielle.

Ici votre ministre se tourmente en vain à prouver aux Catholiques, « qu'il n'y a point de biens el de grâces pour le temps et pour l'éternité, qu'ils ne demandent à leurs saints directement, et sans détour. » Veut-il dire qu'on les leur demande, comme à ceux qui les donnent? 11 n'y aurait donc aucune différence. Or est-il qu'il ne peut nier que nous n'y en mettions quelqu'une; et nous venons de lui prouver, ou que nous n'en mettons aucune, ou que nous en mettons une aussi grande qu'on la pu Use înetlre, et en un mot une infinie. Qu'il enfle donc son discours de tant d'exagérations qu'il lui plaira, et qu'il raconte toutes les grâces qu'on demande à la sainte Vierge; il demeure lui-même d'accord qu'on ne les demande que par voie d'intercession, puisque même, selon lui, on n'en attend pas davantage de Jésus-Christ. La difficulté n'est donc plus que de l'intercession de Jésus-Christ. Il s'agit de voir si celle des saints est de même nature que la sienne; et il est essentiel à celte

1 Lett. 15, o. 114. 116.

cause, que vous compreniez que c'est en cela précisément que votre ministre met le nœud de cette question. C'est ce qu'il déclare par ces paroles : i Pour moi, » poursuit -il », « plus j'étudie le culte qu'on rend à Jésus-Christ, plus je le troure semblable à celui des Baints. Nous adressons à Jésus-Chrisl lieux s,, ii,.s ,it. prières, L'unq indirecte, en lui disant : pries pour nous; l'autre directe, en lui demandant directement la grâce, la rémission des péchés, la fie éternelle. Dans l'Eglise romaine, on fait précisément la même

chose à l'égard des saints. Cela laisse une différence, je l'avoue, entre l'adoration qu'on rem) à Dieu le Père, et celle qu'on rend aui saints. »

La voilà doue encore une lois établie, de son

aveu, cette différence qui, comme on voit, est infinie, i Car,) cnntinue-t-U, « jamais on ne dit au Père: Seigneur, priez pour nous, intercède! pour nous auprès ,!,■ >,,!,,• | j|s. Cela Serait insensé, et peut-être impie; et je crois que Rome

ne pratique pas cette impiété. » Il j a donc pour la troisième (bis une différence essentielle entre la prière que l'Eglise romaine fait au père, et

celle qu'elle lait aux saints, de l'aveu de votre ministre: i Mais il n'y a, » conlinue-l-il, «aucune différence du culte rendu à Jésus-Christ, et de cejui qu'on rend aux saints: car, et à celui-là et à

celui-ci on dit indifféremment : Prie* pour nous, afin que Dieu nous donne, ou bien, donnez-nous vous-même, i»ak von: iù.mi.ih i ssion kt d'imi-ktkation de son Père, » comme il l'explique luimême et le répète dix fois. 11 ne reste donc plus qu'à faire voir qu'il \ a encore une différence infinie entre l'intercession de Jésus-Christ et celle des saints; et c'est là, comme vous vovez, «pie votre ministre l'ait consister notre question. Mais elle est si aisée à résoudre, que je n'y veux employer que M. Paillé. C'est un ministre que je prends pour juge entre M. Jurieu et moi.

XVI. Daillé étant obligé, par une objection du cardinal du Perron, de parler de celte matière, et d'expliquer comment on peut croire que Jésus-Christ prie pour nous, commence en celle sorte : « Ni nous, ni les anciens, ni aucun Chrétien vraiment pieux, n'avons jamais prié Jésus-Christ de prier son Père pour nous 2. » D'abord il apprend bien h M. Jurieu, qu'il ne sait pas sa théologie, quand il dit qu'on prie Jésus-Christ de prier pour nous : « Ni nous, » dit-il, a ni les anciens, ni aucun Chrétien vraiment pieux, ne l'a jamais fait. » M. Jurieu n'est donc pas de ces pieux Chré tiens, selon le ministre Daillé. Il poursuit : « Du Perron pense-t-il que Jésus-Christ ne lasse pour nous autre chose que

* JLett. là, p. llû.~ Daill. De cuit. Lat„ liv. m, c 19 p 386

ÉCLAIRCISSEMENT

de se prosterner devant Dieu, afin de prier comme ferait un des saints de ce cardinal? Assurément il se trompe, s'il a une semblable pensée.» Tout en s'emportent contre nous, Daillé nous accorde ce que nous voulons. Les saints du cardinal du Perron, c'est-à-dire les saints "des Catholiques, sont prosternés devant Dieu comme d'humbles suppliants : Jésus-Christ n'agit pas de cette manière, et nous en convenons avec le ministre; l'intercession de Jésus-Christ n'est donc pas de même nature que celle des saints. Prenons encore la chose d'une autre manière. Daillé dit, et il dit vrai, qu'on n'a jamais prié Jésus-Christ de prier pour nous. Il n'y en a aucun exemple, ni aucun précepte, ni aucun conseil, ni dans l'Ecriture, ni dans la tradition. Quand donc on prie les saints, comme fait l'Eglise romaine, on ne leur demande rien de semblable à ce qu'on attend de Jésus-Christ. Voilà qui est clair, mais la suite le sera beaucoup davantage; et plus Daillé s'étudie à nous expliquer la dignité de la médiation de Jésus-Christ, plus il justifie les Catholiques. Car écoutons ce qu'il ajoute : « Jésus-Christ, père de l'éternité, est seigneur et dispensateur de toutes les grâces que son sang nous a méritées. Ce puissant roi de l'univers nous les donne ainsi qu'il lui plaît ; sessujetsne le tiennent pas pour un simple intercesseur, mais pour leur Roi, pour leur Seigneur, pour leur Dieu, et ils souhaitent que ce qu'ils demandent leur soit accordé par sa volonté et par sa puissance. » Notre cause se fortifie visiblement, par le discours de Daillé. Il ne permet pas qu'on regarde Jésus-Christ comme un simple intercesseur. Il est, dit-il, dispensateur et distributeur des grâces de Dieu; mais il les donne avec autorité , et comme Seigneur, parce qu'il les a méritées par son sang : elles sont à lui ; il les a acquises ; il les a achetées, et cela par un prix infini, qui est celui de son sang ; et si M. Daillé rapporte cela à la nature divine de Jésus-Christ , c'est que c'est là qu'est la source de la dignité et du mérite infini qui se trouve dans les actions de Jésus-Christ, et dans toute sa personne : ce qui est indubitable ; mais en même temps il ne l'est pas moins que ceux qui, comme nous, regardent les saints, non comme distributeurs de la grâce , mais comme de simples intercesseurs, ne les égalent en aucune sorte avec Jésus-Christ. Mais le ministre, en continuant de plaider sa cause, va donner comme un dernier trait à la bonté de la nôtre, « Que si on dit, » poursuit-il, « que Jésus-Christ prie pour nous, il faut entendre cela, non d'une manière basse, mais d'une manière relevée et convenable à la majesté d'un

si grand Roi. Ce n'est point en se prosternant , en tendant les mains, ni en disant des paroles de suppliant qu'il intercède pour nous ; c'est qu'il apaise son Père, par le prix et la bonne odeur toujours présente de la victime qu'il a une fois offerte, et fait qu'il nous donne les grâces que nous demandons , lui-même consentant aussi et voulant que nous les ayons. Telles sont les prières que Jésus-Christ fait pour nous. Elles sont dignes de sa personne ; et saint Paul nous le fait entendre, lorsqu'il dit que l'épanchement du sang de Jésus crie plus haut que le sang d'Abel. » Nous sommes d'accord avec les ministres de cette manière d'expliquer la médiation de Jésus-Christ. On la peut voir très-bien expliquée dans saint Thomas, et l'on n'en connaît point d'autre dans nos écoles. On y enseigne constamment que Jésus-Christ intercède par son sang répandu pour nous, et par la vertu éternelle de son sacrifice. Il n'a besoin ni de paroles ni de postures suppliantes : il suffit , comme dit l'Apôtre, qu'il paraisse pour nous devant Dieu, afin de nous obtenir tout ce qu'il lui plaît. Ce qu'on appelle prier , dans cet état glorieux de Jésus-Christ, c'est dans sa sainte âme une perpétuelle volonté de nous sanctifier , conformément à cette parole qu'il a prononcée : « Je me sanc- « tifie pour eux afin qu'ils soient saints en « vérité 1 ; » et à celle-ci : « 0 mon Père, je « veux que ceux que vous m'avez donnés soient « avec moi 2. » Il a droit de dire : Je veux, d'une façon particulière, qui ne convient qu'à lui seul : il peut disposer de nous, et des grâces qu'il nous distribue , comme des choses qui sont siennes , qu'il a achetées , qu'il s'est rendues propres. Nous ne donnons rien de semblable aux saints. Ce n'est point leur sang qui nous sauve, ni qui est une source de grâces pour nous : ils n'ont point offert le sacrifice dont l'efficace infinie et toujours présente sanctifiera les pécheurs jusqu'à la fin des siècles : ils sont humbles suppliants devant la majesté divine, serviteurs agréables à leur maître ; mais enfin simples serviteurs, non seigneurs, ni rédempteurs, ni dispensateurs des grâces, comme Jésus-Christ. Ainsi ni nous ne faisons faire à Jésus-Christ ce que font les saints , ni nous ne faisons fane aux saints ce que fait Jésus-Christ. Leur intercession laisse en son entier tout ce qui convient , selon les ministres , aussi bien que selon nous , à celle du Fils de Dieu, et nous ne leur en donnons aucune partie.

XVII. Mais, après avoir fait voir au ministre que nous établissons parfaitement la médiation de Jésus-Christ, apprenons-lui à la mieux enten-

1 Jean., x\u, 19. — îIbid., 24.

SUR LL KfcPROCHE D'IDOLATIUE.

die qu'il ne fait, lui , qui en l'ait consister la reconnaissance à dire à Jésus-Christ: Pria pour nous. M. Daillé a eu raison de lui dire «juc ni les modernes , ni les anciens n'ont jamais prié ainsi. Quand saint Etienne mourant invoqua Jésus-Christ pour ceux qui le lapidaient, il ne lui dit pas : 0 Seigneur, priez pour eux; mais: « 0 Seigneur, ne leur imputes pas leur péché '. B le regardant comme juge, connue celui qui opère par lui-même la purification du péché*. Il ne lui dit pas : Priez votre Père de recevoir mon esprit ; mais il lin dit à lui-même : « 0 Seigneur, recevez mon esprit 3. » Je ne aclie QUCUU orthodoxe qui ait osé dire, comme (ail .M. Ju: icu,

qu'il faut dire à Jésus-Christ , même comme

homme : Priez pour nous ; parée (pie l'homme, dans Jésus-Christ, étant élevé à Dieu, ce qui lui a donné le moyen de nous acheter les grâces . el en particulier celle de la rémission des péchés, par un prix proportionné à leur valeur, il en est fait Seigneur, même comme homme, mais comme homme éle\é à être Dieu. C'est pourquoi on ne le prie pas de la demander, mais de la donner comme Seigneur ; ce qui l'ail nu >i que saint Etienne lui donne le nom de Seigneur dans celte prière : « 0 Seigneur, n'imputez pas ce péché ; » et de même : « 0 Seigneur, recevez mon esprit. » Car c'est à vous de le recevoir à la vérité, pour le présenter à votre Père ; mais néanmoins comme Seigneur, à qui il appartient en propre, parce (pie vous l'avez acheté par votre sang.

M III. Mais quand il serait permis de prier Jésus-Christ de prier, chose (pie la vraie piété a en horreur, toujours le ministre n'y gagnerait rien ; parce qu'il y aura toujours une différence infinie entre la prière du chef et celle des membres ; entre la prière de celui où réside la plénitude et la source de la grâce, et celle de ceux qui n'en reçoivent qu'un écoulement imparfait ; enfin , entre la prière d'une personne sainte par la propre sainteté substantielle de Dieu, et la prière de ceux qui ne te sont que par quelque participation de sa sainteté infinie ; ce qui l'ait que la prière de l'un est agréable et reçue par sa propre dignité, et celle des autres, au contraire, en son nom, et par le mérite de la sienne ; et c'est aussi ce qui met la différence la plus essentielle qu'on puisse jamais établir de prière à prière, et même une différence qui va jusqu'à l'infini, parce qu'elle est fondée sur la perfection de la nature divine.

Toute cette doctrine est renfermée dans cette conclusion solennelle des prières ecclésiastiques, qui finissent toutes en ces termes : Per Dominum

' Ad. VU 59. — ' Htbr., i 3. — » Act., vu, 68.

». ttrum Jesum Christian, « Par Notre Seigneur Jésus-Christ, » par où l'Eglise reconnaît que toutes ses prières tirent leur valeur et leur effiede l'interposition du nom de Jésus-Christ , à quoi elle ajoute eu même temps la confession de la divinité du même Sauveur, en adressant ces paroles à Dieu le l'ère: Par Jésus-Christ votre Fils unique, qui étant Dieu, vit et règne au r siècle des siècles avec vous et le Saint-Esprit ; où l'Eglise met clairement la médiation de J us-Christ, en ce qu'il est un Homme-Dieu , en qui s'unissent toutes choses, c'est-à-dire tout ensemble, les hautes et les basses . les célestes et les terrestres, sans que ni nous ni les grands saints puissent Impétrer aucune grâce, ni pour eux, ni pour leurs frère: . en un autre nom.

XJX. Au reste, si l'ona vu la médiation de Jésus-Christ si parfaitement expliquée par le mini »tre Daillé, il faut se souvenir qu'on a ru aussi qu'il n\\ a rien là de nouveau pour nous, puisque tous nos docteurs l'expliquent d • même sur le fondement des Ecritures el sur la doctrine de saint Paul, c'a été aussi la doctrine de tons les anciens Pères, et saint Grégoire de Nazianze l'a expliquée admirablement par ces paroles : Le Verbe engendré de Dieu avant tous les temps, et par là, étant Fils de Dieu, est devenu Fils de l'homme. Il est sorti sans Impureté el d'une manière miraculeuse du sein d'une vierge, homme parfait aussi bien que Dieu partait, pour sauver en toutes ses parties l'homme qui était blessé en elles toutes , et détruire la condamnation du péché '.

C'est en cela que consiste sa médiation, et c'est aussi sur ce fondement que le même saint l'établit en supposant premièrement qu'il ne faut pas croire « que le r ils de Dieu se jette aux pieds de son l'ère d'une manière servile. Loin de nous, » dit-il2, « celle pensée basse cl indigne de l'esprit de Dieu. H ne convient ni au l'ère d'exiger une telle chose ni au fils de la souffrir. » Il enseigne « qu'intercéder n'est autre chose au Fils de Dieu que d'agir pour nous auprès de son Père, en qualité de médiateur de Dieu et des hommes. Jésus-Christ est homme; et, ajoute ce grand personnage, comme homme, il intercède pour mon salut , parce qu'il est toujours avec le corps qu'il a pris, el qu'il me fait devenir un Dieu par la force de l'humanité qu'il s'est unie. »

Voilà une manière d'intercéder digne de Jésus-Christ. Un Dieu, en se faisant homme, nous a fait des dieux par ressemblance : son humanité est le moyen par lequel la divinité nous est communiquée : son corps, qui a été

< Oral. 40. — a Oral. 36.

ÉCLAIRCISSEMENT

notre victime, nous attire continuellement les grâces du ciel ; et Jésus-Christ ne cesse d'intercéder, parce qu'il ne quitte jamais l'humanité qu'il a prise.

Cette sublime médiation, qui ne convient qu'à Jésus-Christ seul, n'a pas empêché que le même Père , en prenant la médiation en un autre sens infiniment inférieur à celui-là, n'ait dit que « les saints martyrs sont les médiateurs de cette élévation qui nous divinise i ; » sans doute, parce qu'ils nous en montrent le chemin par leur exemple, et qu'ils nous aident à y arriver par leurs prières.

Qu'on ne nous objecte donc plus ces mots de saint Paul : « Il y a un médiateur 2. » Sans disputer sur les mots , « il n'y a pas plus un « médiateur qu'il y a un Dieu ; » et je dis que, si nous pouvons par Jésus-Christ, selon saint Pierre, « participer à la nature divine 3, » nous pouvons aussi en quelque façon, quoique trèsimparfaitement, participer par la charité fraternelle à la qualité de médiateur. Mais, à parler proprement , il n'y a que Jésus-Christ seul qui la porte et qui fasse cet office, ce que saint Augustin a expliqué à fond en ce peu de mots : « Les Chrétiens, dit-il 4 , se recommandent aux prières les uns des autres ; mais celui qui intercède pour tous, sans avoir besoin que personne intercède pour lui , est le seul et véritable médiateur. »

Les prétendus réformés se servent de ce pasteur contre la prière des saints , au lieu qu'ils devraient comprendre que, si un Père qui a si parfaitement entendu la doctrine de la médiation de Jésus-Christ, n'a pas laissé de les prier, comme les ministres l'avouent, il paraît qu'il n'a jamais seulement pensé que ces deux choses soient incompatibles. J'en dis autant de saint Grégoire de Nazianze, qui d'un côté constamment a prié les saints comme nous, et qui aussi constamment n'en a pas moins bien entendu la doctrine de la médiation de Jésus-Christ, comme on vient de le voir ; en sorte qu'en toutes matières, il n'y a rien de plus faux que de confondre deux choses dont la différence est infinie.

XX. Après cela, en reviendra-t-on à celte objection cent fois résolue, mais que M. Jurieu répète encore , comme si l'on n'y avait jamais répondu ? Vous offrez à Dieu, dit-il 5, les mérites des saints, comme vous lui offrez ceux de Jésus- Christ : vous priez Dieu par les mérites des saints, comme vous priez Dieu par les mérites de Jésus-Christ : c'est donc en tout et partout la même chose. Mais sans nous donner la peine de répondre, Bucer, un des chefs de la Réforme,

i orat. 6. — ' Galat., ta, 20. — • I Petr., i, \. — * Cont. epist. i nm., >ib. it, n. 10, tom. IX. — ' Jur., le'.t. 15, p. 111, 115, etc.

répondra pour nous. Le passage en est connu, et M. Jurieu l'a lu dans l' Histoire des Variations1. « Pour ce qui regarde ces prières publiques qu'on appelle collectes, où l'on fait mention des prières et des mérites des saints; puisque dans ces mêmes prières, tout ce qu'on demande en celte sorte est demandé à Dieu, et non pas aux saints, et encore qu'il est demandé par Jésus-Christ, dès là tous ceux qui font cette prière, reconnaissent que tous les mérites des saints sont des dons gratuitement accordés. » Et un peu après : « Car d'ailleurs nous confessons et nous prêchons avec joie que Dieu récompense les bonnes œuvres de ses serviteurs; non-seulement en eux-mêmes, mais encore en ceux pour qui ils prient ; puisqu'il a promis qu'il ferait du bien à ceux qui l'aiment jusqu'à mille générations. » jVoilà ce qu'un reste de bonne foi fit avouer à Bucer, en 1546, dans la conférence de Ratisbonne. Je ne demande pas au ministre dédaigneux qu'il cède à l'autorité de Bucer ; mais qu'il imite sa bonne foi, en reconnaissant que le mérite que nous attribuons à Jésus-Christ est bien d'une autre nature que celui que nous attribuons aux saints, puisque le mérite de Jésus-Christ est infini, à cause qu'il est Dieu et homme, et celui des saints fini, à cause qu'ils sont des hommes purs ; d'où suit une autre différence qui n'est pas moins essentielle, savoir que le mérite de Jésus-Christ a sa valeur par lui-même auprès de Dieu, au lieu que les mérites des saints n'en ont que par celui de Jésus-Christ ; ce qui fait qu'en priant Dieu d'avoir agréables les mérites de ces saints , l'Eglise finit toujours en demandant que ce soit par Jésus-Christ : Pet Dominum nostrum Jesum Christum, et que le concile de Trente, en définissant qu'il est utile de prier les saints de nous obtenir les grâces de Dieu, ajoute par Jésus-Christ, et décide que c'est par là qu'ils nous les obtiennent.

XXI. Ainsi il ne reste plus de difficulté dans la question que nous traitons. Il s'agit de savoir si nous sommes idolâtres en priant les saints, c'est-à-dire, en d'autres mots, si nous égalons les saints ou à Dieu ou à Jésus-Christ : et le ministre est déjà demeuré d'accord que nous mettons une différence très-essentielle du côté de la prière qu'on adresse à Dieu. Restait celle qu'on adressait à Jésus-Christ ; et la différence n'est pas moins essentielle, de l'aveu même, et par les principes de Daillé et de Bucer; par conséquent la question est vidée. C'est en vain que le ministre triomphe, et qu'il provoque l'évêque de Meaux à lui répondre. Cet évêque lui a répondu ; mais s'il restait quelque bonne foi à votre ministre, il n'y avait rien de plus aisé pour lui que de prJ

» Uv. ni.

Sm LE REPKOCHE D'IDOLATRIE. ft»

venir celte réponse, puisqu'il rainait pu trouver aussi ce qui met une différence infinie entre lui dans ses propres théologiens, aussi claire et aussi et nous. Car qui jamais a ouï dire dans l'Eglise distincte que l'aurait pu taire un des nôtres. qu'il lût indigne de Dieu de se mêler par lui- \\ii. ! h effet, quoi qu'il puisse dire, il sait bien même des choses humaines, on qu'il fallût mettre que le \ rai Dieuquenousadorons n'est pas le Jupi- entre lui et nous cette nature mitoyenne ou mêler des païens. Lai anges el les âmes bicuhcii- dialrice des démons? C'est pourtant ce qu'on relises dont nous demandons la société dans nos nous impute. Car écoulons le ministre. « Or, » prières ne sont ni des dieux, ni des demi-dieux, dit-il i, « une goutte d'eau n'est pas plus scmhlani des génies, ni des hèfOS, ni rien enfin de sein- ble à une goiille d'eau que celte théologie païenne blable à CS que les gentils imaginaient. Noire à la théologie du papisme. Dieu et Jésus-Christ, Dieu est le Dieu qui seul a fait tontes choses par disent ils, qui sont nos grands dieux, sont trop sa pamle, qui n'a pas commis à ses subalternes suhlimes pour nous adresser droit à eux. » Je ne une partie de l'ouvrage, comme on disait dans le sais comment OB ne rougit pas d'une SI grossière paganisme. Le monde n'esl pal un arrangement calomnie. Car ce ministre sait bien en sa cond'une matière que Dieu ail tromée toute laite; science, qu'outre que Dieu et JéSUS-ChriSt ne sont

les âmes et les esprits né sont pas une portion de pas nos grands dieux, puisqu'ils ne sont pour son être et de sa substance. Il a tout également nous qu'un seul et môme Dieu, avec le Sainttiré du néant et tout également tiré par lui- Esprit, et que e*est une trop hardie imposture de

même. Vos ministres n'oseraient nier que ce soi nous l'aire parier ainsi, contre toute notre doclà Constamment notre doctrine. Qu'ils entrepren- trias : Ce n'en esl pas une inoindre de nous faire lient de nous montrer ee caractère dans le paga- dire, qu'un peut aller droit à eux; puisque COOSnisme. Ne sait-on pas que Jupiter y était le père laminent toutes les collectes, toutes les secrètes, des dieux, à peu près dans le même sens qu'un toutes les post-communions, toutes les prières du père de famille l'est de ses enfants, el qu'il en Sacrifice, le (il-na in exrchis, le Te Deum, tondait le mailre à peu près comme un roi l'est de tes autres prières du service ou du hre\iaire ses ministres , sans leur avoir donne le tond de s'adressent 00 à Dieu par Jésus-Christ, ou à Jésiisl'é ire y Mais Dieu qui l'a donné à tous les esprits Chris! lui-même, et que dans celles qu'on adresse bienheureux , 0U plutôt qui le leur donne sans aux saints, dans les litanies et dans quelques cesse par une influence toujours nécessaire, leur autres endroits, dès la qu'on les prie de prier pour donne en même temps toute leur puissance, ins- nous. 00 ne lait que s'unir à eux par la charité, pire tous leurs désirs, ordonne toutes lents pour aller a Dieu. On ne les regarde donc pas actions, et il est lui seul toute leur félicité; cho- comme des natures mitoyennes et médiatrices; ses que les païens, je dis même les philosophes, mais on entre en société avec eux, pour aller ne songeaient pas seulement à attribuer à leur également à Dieu; puisque si Dieu nous a donné Jupiter. Cette différence infinie de leur théologie un médiateur nécessaire en Jésus-Christ, il est et de la nôtre en produit une qui n'est pas moins pour eux comme pour nous, et qu'ils n'ont d'acgrande dans le culte. (Test qu'au fond, tout notre ces qu'en ce seul nom et comme membres de culte se renferme en Dieu. Nous n'honorons cc même chef. Qu'on nous montre ce caracdans les saints que ce qu'il y met : en deman- 1ère dans le paganisme! Mais on vient de nous dant la société de leurs prières, nous ne faisons montrer OD caractère tout contraire, en nous qu'aller a Dieu dans une compagnie plus agréa- disant que les grands dieux du paganisme sont blc; mais enfin c'est à lui que nous allons et lui trop suhlimes pour se mêler par eux-mêmes de seul anime noire culte. nos affaires, on avoir aucun commerce avec nous. XX111. Votre ministre nous fait ici une horrible Votre ministre sait bien que nous ne disons, ni calomnie, mais qui seule devrait servir à vous ne croyons rien de semblable. Quand donc il ose désabuser de toutes les autres. « Les dieux supé- avancer « qu'une goutte d'eau n'esl pas plus semrieurs des païens,» dit-il l, « étaient si célestes, si « blable à une autre goutte, que notre doctrine à sublimes et si purs , qu'ils ne pouvaient pas eux- « celle des païens, » il parle contre sa conscience mômes avoir aucun commerce avec les hommes, et contre ses propres paroles, et l'iniquité se déni s'abaisser jusqu'aux soins des affaires , pour ment visiblement elle-même, les gouverner immédiatement et par eux-mêmes. XXIV. Achevons; le culte est intérieur ou exté- C'est pourquoi ils établirent les démons comme rjeur; l'intérieur est le sentiment qu'on vient de des médiateurs et des agents entre les dieux sou- voir. Pourdoncmontrernotrecultcinlérieurdans verains et les hommes mortels, disait Platon. » ics païens, il faut montrer nos sentiments; qu'on Il est vrai, c'est la doctrine de Platon; et c'est lesy montre tels que nous venons de les exposer.

» Ace. des luth., part, i, p. 183. ' Ace. des luth., part, i, p. 184.

ÉCLAIRCISSEMENT

Que si Ton prétend que ce n'est pas là notre doctrine, et qu'on répète les calomnies cent fois réfutées ; qu'on nous attaque du moins une fois dans ce fort, et qu'on y découvre le moindre trait d'idolâtrie.

XXV. Mais si le culte intérieur des païens est si essentiellement différent du nôtre, donc le culte extérieur n'étant que le signe de l'intérieur, il s'ensuit qu'il y a la même différence. En effet les païens, qui regardaient tous leurs dieux et les plus grands, et les médiocres, et les plus petits comme des natures à peu près semblables, leur offraient aussi à tous également le même culte du sacrifice, que nous réservons à Dieu seul, quoi qu'en dise le ministre. A lui seul appartient la souveraine louange, à lui seul la reconnaissance d'un empire absolu et tout-puissant, et l'hommage de l'être reçu, tant de celui qui nous fait hommes, que de celui qui nous fait saints et agréables à Dieu. Si l'on croit trouver tout cela dans le paganisme, on croit trouver la lumière dans les ténèbres; et si l'on croit seulement y en avoir quelque ombre, c'est qu'il faut bien trouver dans l'erreur le fond de la vérité qu'elle gâte, et dans le culte des démons, ce qu'ils imitent, et ce qu'ils dérobent du culte de Dieu.

XXVI. L'idolâtrie a eu plusieurs formes, et s'est accrue ou diminuée par divers degrés; mais parmi ces variétés, c'est une chose constante que tous ceuxqu'onn'ajamais vus rendre sérieusement à la créature quelque partie des honneurs divins, ont erré dans la pensée qu'ils ont eue de Dieu. Les fausses idées qu'on a de Dieu, comme dit souvent saint Augustin, sont les premières idoles que les hommes se sont forgées, et c'est là le vr 1 principe de l'idolâtrie. Que si nous remontons jusqu'à la source de l'erreur, nous trouverons que l'idolâtrie vient au fond de n'avoir pas bien connu la création.

Elle n'était connue que du peuple hébreu. Parmi tous les autres peuples on croyait que la substance et le fond de l'être était indépendant de Dieu, et que tout au plus il n'était auteur que de l'ordre, ou que, sans avoir fait l'univers, il n'en élait que le moteur.

C'est de là qu'est venue l'erreur qui a fait adorer le monde, soit qu'on le regardât comme Dieu lui-même, ou qu'on le considérât comme le corps dont Dieu était revêtu. On en adorait le tout, on en adorait toutes les parties, c'est-à-dire le ciel, la terre, les astres, les éléments, les rivières et les fontaines, et enfin on adorait toute la nature. Tout avait part à l'adoration, parce que tout en un certain sens avait part à l'indépendance : tout était coéternel à Dieu, tout était une partie de l'être divin ; l'âme était dérivée de

là, selon quelques-uns » . C'est pourquoi ils la regardaient comme étant ingéncrable et incorruptible en sa substance. C'était une portion de la Divinité. Celait un Dieu elle-même, disait cet empereur philosophe'-2, après plusieurs autres. C'est ce qui a donné lieu à l'erreur qui a consacré tant de mortels, et qui leur a fait rendre les honneurs divins. Les biens qu'ils avaient procurés au monde ont fait regarder leur âme comme ayant quelque chose de plus divin que les autres, et tout cela enfin était fondé sur ce que rien n'était regardé comme absolument dépendant d'une volonté souveraine, ni cornir-- Jenant d'autre que de soi le fond de son être.

XXVII. Le ministre qui nous parle tant de ces natures médiatrices et de ces esprits médiateurs, in trodui ts par le pla tonisme , ne sai t pas, ou ne songe pas, ou ne veut pas avouer de bonne foi, qu'on les y faisait médiateurs de la création de l'homme, comme ils l'étaient de sa réunion avec Dieu. Ainsi la nature divine était inaccessible pour les hommes, et ils n'en pouvaient approcher que par les demi-dieux, qui les avaient faits, qu'on appelait aussi démons. Il est certain que ces démons ou ces demi-dieux de Platon3, furent adorés sous le nom des anges par un Simon le Magicien, par un Ménandre, par cent autres, qui, dès l'origine du christianisme, mêlaient les rêveries des philosophes avec une profession telle quelle du christianisme 4. Mais si ces hommes, aussi mauvais philosophes que mauvais chrétiens, avaient compris que Dieu tire également du néant toutes les natures inlelligentes, et les anges comme les hommes, ils n'auraient jamais pensé que les uns eussent besoin d'aller à Dieu par les autres, ni que, pour approcher de lui, il fallait mettre tant de différence entre ceux qu'il avait formés de la même main. La religion chrétienne ne connaît point ces entremetteurs, qui empêchent Dieu de tout faire, de tout gouverner, de tout écouter par lui-même ; et s'il a donné aux hommes un médiateur nécessaire, qui est Jésus-Christ, ce n'est pas qu'il dédaigne leur nature qu'il a faite; mais c'est que leur péché, qu'il n'a pas fait a besoin d'être expié par le sang du Juste. C'est par là que nous avons besoin de médiateur. Mais afin que nous connussions que c'était notre péché et non pas notre nature qui nous éloignait de Dieu, il a voulu que ce médiateur fut homme ; et il a si peu dédaigné la nature humaine, qu'il l'a même unie à la personne de son Fils.

XXVIII. Par ce mvstère, l'idolâtrie devient comme impossibleauChrélien, et il ne peut y tom-

1 Platon. — J Marc-Aurèle. — 3 Plat., in Tint. — * Terl., De prœscr., n. 33; Hieron., Adv. Lucif.; Epiph., hser 60, Theod., Hctr. fab., lib. v, c. 7.

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