‹ Œuvres completes de Bossuet (volume 5)Chapitre 9 sur 313 · SUR LE REPROCHE D'IDOLATRIE · texte numérisé non relu

SUR LE REPROCHE D'IDOLATRIE

t Dieu avec celle des martyrs. » Le dessein de glorifier Jésus-Christ est toujours le principal et le plus intime motif qui anime ces prières; c'est aussi ce qui faisait dire à saint Chrysostome' : « Où est le sépulcre d'Alexandre le Grand! .Mais les tombeaux des serviteurs de Jésus-Christ sont

illustres dans la ville maîtresse, et personne n'ignore les jours de leur mort, qui sont devenus des jours de fête par tout l'univers Les

tombeaux des serviteurs du Crucilié sont plus

magnifiques que les palais des rois, non tant par

la béante de la Structure, quoique cela ne leur manque pas, que parle concours des peuples. Car celui qui porte la pourpre y accourt luimême pour embrasser ces tombeaux; et ayant dépose son faste, il est debout, puant les saints qu'ils t'aident par leurs prières. Celui qui porte le diadème choisit un pécheur et un faiseur de

tentes, même après leur mort, pour ses patrons. Direz-vous que Jésus-Christ soit mort, lui dont les serviteurs, même après leur mort, sont les patrons et les protecteurs des rois de la terre? » C'est dans la gloire qu'il les regarde, comme vous voyez, et loin d'être rebuté de les honorer sous prétexte qu'il les regarde avec Jésus-Christ, c'est, au contraire, pour celle raison qu'il les juge dignes des plus grands honneurs. C'est ainsi que ces grands hommes faisaient servir la gloire des saints à celle de Jésus-Christ. Le môme saint Chi ysoslome dit encore ailleurs2 : « Allons souvent visiter ces saints martyrs, touchons leurs chasses, embrassons avec foi leurs saintes reliques, afin d'en attirer quelques bénédictions sur nous ; car comme de braves soldats montrant aux rois les plaies qu'ils ont reçues pour leur service leur parlent avec confiance ; de même ceux-ci, en montrant leurs tèles coupées, obtiennent tout ce qu'ils veulent du Roi du ciel. » XIII. Ce beau passage de saint Chrysoslomc a tellement touché OEcolainpade. un des prétendus réformateurs, qu'il l'oblige à parler ainsi dans les notes qu'il a laites sur celte homélie : « Je ne voudrais pas nier que les saints ne prient pour nous ; je ne voudrais pas dire non plus qu'il lut assuré que ce fût une impiété et une idolâtrie d'implorer leur protection. Les saints sont tous embrasés de charité dans le ciel, ils ne cessent de prier pour nous. Quel mal y a-t-il donc de leur demander qu'ils fassent ce que nous croyons que Dieu a très-agréable, quoiqu'il ne nous ait pas commandé de le faire ? Un ministre nous justifie contre les ministres; et malgré les préventions de la secte, lorsqu'il entend les Pères parler comme nous, il n'ose pas

' Hom. 26 ta II ad Coi.— 1 Hom. 40, De SS. Juvent. tt Max.

B. Ton. IV.

assurer que nos prières se ressentent de l'idolâtrie. »

XIV, Mais, dit-on, voici le fort des prétendus réformés, on présuppose, en priant les saints de tant d'endroits de la terre, qu'ils ont l'oreille partout, et qu'ils connaissent le secret des cœurs; ce qui est leur attribuer une prérogative divine! Qu'un autre ministre réponde pour nous. Les prétendus réformés n'ont pas dessein d'élever les anges, non plus que les autres saints, audessus de la créature. Cependant que nous lisentils de ces a éatures bienheureuses ? « Les anges, » dit M. Daillé', « voient ce qui touche chacun de

nous en particulier. Ils voient le péril de chacun

dénoua, ce que chaque fidèle craint, ce qu'il désire, ce qu'il demande, parce qu'ils sont présents sur la terre et mêlés SU milieu de nous. » Daillé en fait-il des dieux, en leur donnant tant de connaissance, et de nos besoins, et de nos désirs, et de tout ce qui nous louche en particulier?. Mais c'est, » dit-il, « qu'ils sont sur la « terre au milieu de nous; » comme si |,, connaissance de tant de Sea etS dépendait des lieux,

et non d'une lumière céleste, que Dieu communique à qui il lui plait. Quoi qu'il en soit, on peut dire, sans blesser la loi, que les anges connaissent ce qui se passe sur la terre, et même nos secrets désirs. Ce qui fait que cette opinion qu'on a de leurs connaissances ne nous empêche

pas de les reconnaître pour ce qu'ils sont, c'està-dire pour des créatures, c'est «pie nous savons d'où leur viennent toutes leurs lumières, d'où ils reçoivent leurs ordres, et où ils mettent leur félicité. Nous n'avons donc pas besoin d'égaler les saints à Dieu, pour leur faire entendre nos vœux. Il ne faut que les égaler aux anges, qui savent nos prières, qui les présentent à Dieu, qui les niellent sur l'autel céleste devant le trône de Dieu2, comme un présent agréable. Lisez le chapitre vin de V Apocalypse, et ne dites pas que l'ange qui offre à Dieu les prières des saints soit Jésus-Christ ; saint Jean ne l'appelle qu'un autre ange*, un ange comme les autres qui paraissent dans ce divin livre; un ange comme les sept anges dont il venait de parler. Cet ange, qui n'est qu'une créature, entend nos vœux, puisqu'il les offre. Qu'on répèle tant qu'on voudra * que c'est une idolâtrie que d'égaler par quelque endroit que ce soit les saints à Dieu, j'en conviens ; mais sera-ce encore une idolâtrie de les égaler aux anges, à qui Jésus-Christ même nous apprend que sa grâce nous rendra semblables ? « Ils seront, » dit-il 4, « comme les anges de

•Livre III, c. 23, p. 484. — tApoc, vin, 3. — • Ibid. — * Matth., M, oO.

fi

ECLAIRCISSEMENT

Dieu. » Mais qui empêche qu'ils ne le soient dès à présent, puisqu'ils voient, comme les anges, la face du Père ? Un ange présente nos prières ' et les fioles qui sont pleines de ce céleste parfum. Mais les vingt-quatre vieillards, qui nous représentent l'universalité des saints, assis devant le trône de Jésus-Christ, revêtus de blanc, et couronnés, c'est-à-dire avec la couleur et les ornements de la gloire 2 , n'apportent-ils pas aussi dans leurs mains ces fioles pleines de parfums, qui sont les prières des saints? Si les anges sont appelés à la participation des secrets divins, et s'ils en font le sujet des louanges qu'ils donnent à Dieu, ne voit-on pas les âmes des martyrs sous l'autel, où elles sont en Jésus-Christ, dans lequel elles sont cachées, qui connaissent l'état de l'Eglise, en savent les persécutions dont elles demandent la fin, et apprennent qu'elle est différée pour peu de temps, et pourquoi3 ? N'est-ce doue pas blasphémer que de les ranger parmi les morts qui ne savent rien de ce qui se passe sur la terre ; et quand Babylone tombe, les apôtres et les martyrs ne sont-ils pas invités à louer Dieu de ses jugements, et n'entend-on pas, en effet, aussitôt après, des cantiques d'admiration, dans le ciel, sur ce sujet 4 ? ne voit-on pas que l'exécution des justes jugements de Dieu fait une fête dans le ciel pour tous les esprits bienheureux, et autant pour les âmes saintes, que pour les saints anges? Pourquoi donc ces âmes saintes n'entreraient-elles pas dans les actions particulières, et dans la fête qu'on fait dans le ciel, pour la conversion d'un pécheur? Qu'on ne nous dise donc plus que c'est en faire des dieux, que de leur faire connaître ce qui se passe ici-bas, et en particulier les prières que nous envoyons au ciel ? Suivons de plus hauts principes, et apprenons à connaître en quoi consiste la grandeur de Dieu. Il fait entendre à ses prophètes, aux âmes saintes, à ses anges, et à tel autre qu'il lui plaît de ses serviteurs, nonseulement les pensées des hommes, mais encore ses propres pensées, et ce qu'il a résolu des peuj»les et des nations dans son conseil éternel. Il les élève plus haut, lorsqu'il leur montre son essence à découvert. Et sans doute, c'est quelque chose de plus de le voir lui-même face à face, que de connaître ses desseins, quelque hauts qu'ils soient ; à plus forte raison que de connaître les desseins et les pensées des hommes mortels. Dieu mène ses serviteurs autant qu'il lui plaît, par tous les degrés de connaissances ; et à quelque perfection qu'il les élève, il se mon-

' Apoc, vm, 3. — • Ajroc, iv, 4; v, 8; vi, 1, il. — • Apis., vi, 9, 10, 11. — •Apoc., xvih, 20; xix, 1.

tre toujours leur Dieu, parce qu'ils ne sont éclairés que par sa lumière.

C'est pourquoi les saints docteurs n'ont point hésité à attribuer la connaissance de nos prières aux âmes saintes. Nous avons ouï saint Grégoire de Nysse, dire au martyr saint Théodore : « 0 « saint martyr, regardez-nous du plus haut des « deux. » Nous avons ouï saint Augustin louer la prière d'une mère chrétienne, qui avait perdu son fils sans être baptisé : « 0 saint martyr, « vous savez pourquoi je le pleure, » disait cette mère * ; et parce qu'elle avait dit, vous savez, « Dieu, » continue le même Père, « voulut montrer quelle avait été sa pensée. Elle porta l'enfant ressuscité aux prêtres, il fut baptisé, il fut sanctifié, il fut oint, on lui imposa les mains; tous les sacrements étant achevés, il mourut. Sa mère accompagna son enterrement avec un visage qui faisait paraître qu'elle ne croyait pas tant mettre son fils dans le tombeau que le mener dans le propre sein du martyr. » Que d'articles de la nouvelle réforme sont condamnés par ce récit ; et qu'on doit être fâché, s'il reste quelque sentiment de piété véritable, d'être d'une religion qui oblige à rejeter des choses si saintes et à la fois si bien attestées par de si grands hommes? Mais quelque opinion qu'on en ait, j'ai toujours gagné ce que je voulais ; et il est bien assuré que, ni la femme qui fit cette prière à saint Etienne, ni saint Augustin qui la loue, ne voulaient pas faire un dieu de ce saint martyr. Les autres Pères ne voulaient pas non plus attribuer aux saints, dont ils demandaient les prières, aucune perfection divine ; puisque, quelque intelligence qu'ils y reconnussent de nos besoins, ou en général des choses du monde, ils savaient bien qu'ils ne voyaient rien que dans une lumière empruntée. « Vous savez tout, disait saint Paulin à saint Félix 2 : vous voyez dans la lumière de Jésus-Christ les choses les plus secrètes et les plus éloignées, et vous comprenez tout en Dieu, où tout est renfermé. »

XV. Il faut que le ministre succombe sous des vérités si constantes. Il en a senti tout le poids : il a, dis-je, bien senti que ni les saints Pères, qu'il accuse comme nous d'idolâtrie, ni nous, qui ne faisons que les suivre, n'attribuons rien de divin aux bienheureux esprits, et vous le pouvez entendre par ces paroles : « Nous pouvons défier l'Eglise romaine de nous montrer aucune différence entre le culte qu'elle rend au Fils de Dieu, et celui qu'elle rend aux saints. Ils en peuvent trouver quelqu'une entre le culte du Père et celui des saints; mais entre le culte des saints et du

3 Paul., epirl. 0,

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