‹ Œuvres completes de Bossuet (volume 5)Chapitre 226 sur 313 · LEIBNITZ A MADAME DE BRINON · texte numérisé non relu

LEIBNITZ A MADAME DE BRINON

A Hanovre, 16 juillet 1691.

Madame,

C'est beaucoup que vous ayez jugé ma lettre digne d'être lue ; mais c'est trop que vous l'ayez lue à Madame l'abbesse. On doit craindre les lumières de cette grande princesse, surtout quand on écrit aussi mal que je fais ; et ce que votre bonté vous fait paraître supportable sera condamné d'un juge plus sévère.

Madame la duchesse, qui a lu avec plaisir la lettredont vous m'avez honoré, a remarqué, avec cette pénétration qui lui est ordinaire, que le récit mémorable des motifs du changement de feu Madame votre mère a quelque chose de commun avec ce qu'on rapporte de feu Madame la princesse Palatine, dans le sermon funèbre fait par M. Fléchier, si je ne me trompe. Il faut avouer que le cœur humain a bien des replis, et que h s persuasions sont comme les guûls ; nous-mêmes ne sommes pas toujours dans une même assiette, et ce qui nous fianpe «Jns un temps ne nous touche poitit dans l'autre. Ce sont ce que j'appelle les raisons inexplicables : il y entre quelque chose qui nous passe. 11 arrive souvent que les meilleures preuves du monde ne touchent point, et que ce qui touche n'e;t pas proprement une preuve.

Vuus avez raison, Madame, de méjuger catholique dans le cœur ; je le suis même ouvertement, car il n'y a que l'opiniâtreté qui fas^e l'hérétique, et c'est de quoi, grâce à Dieu, ma conscience ne m'accuse point. L'essence de la catholicité n'est pas de communier extérieurement avec Rome ; autrement ceux qui sont ex-

communiés injustement cesseraient d'être catholiques malgré eux, et sans qu'il y eût de leur faute. La communion vraie et essentielle, qui fait que nous sommes du corps de Jésus- Christ, est la charité. Tous ceux qui entretiennent le schisme par leur faute, en mettant des obstacles à la réconciliation, contraires à la charité, sont véritablement des schismatiqucs, au lieu que ceux qui sont prêts à faire tout ce qui se peut pour entretenir encore la communion extérieure, sont catholiques en effet. Ce sont des principes dont on est obligé de convenir partout. Vous me ferez, Madame, la justice de croire que je ne ménage rien quand il s'agit de l'intérêt de Dieu; et je ne ferais pas scrupule de confesser devant les hommes ce que je juge important à mon salut, ou à celui des autres : outre que je suis dans un pays où la juste modération, en matière de religion, est dans son souverain degré, au-delà de ce que j'ai pu remarquer partout ailleurs, et où la déclaration qu'on peut laire en ces matières ne fait tort à personne. Je ne suis pas homme à trahir la vévité pour quelque avantage, et je me fie assez à la Providence, pour ne pas appréhender les suites d'une profession sincère de mes sentiments. Mais j'aurais mauvaise grâce de faire le brave ici, et de m'attribuer un courage dont on n'a pas besoin, par les bontés que nos souverains témoignent aux honnêtes gens, de quelque religion qu'ils soient.

De plus, Madame, c'est par ordre du prince que les théologiens de ce pays ont donné une déclaration de leurs sentiments à M. l'évêque de Neustadt, autorisé en quelque façon de l'empereur, et même du Pape, touchant les moyens de lever le schisme. Cet évêque a été très-satisfait, et même la cour de Rome en a été ravie. J'ai fort applaudi à cette déclaration, qui nous délivre entièrement de l'accusation du schisme,

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