LEIBNITZ A MADAME DE BRINON
29 sept. i69l.
Madame,
Aussitôt que nous avons appris que ce qu'on avait envoyé autrefois à M. l'évèque de Meaux, touchant la négociation de M. de Neustadt », ne se trouve pas. M. l'abbé Molanus, qui est le premier des théologiens de cet état, et qui a eu le plus de pari à cette affaire, y a travaillé de nouveau. J'envoie son écrit à M. l'évèque de Meaux et je n'y ai pas voulu joindre mes réllexions; car ce serait une témérité à moi de me vouloir mettre entre deux excellents hommes, dans une matière qui regarde leur profession. Cependant, comme vous avez la bonté, Madame, de souffrir mes discours, qui ne peuvent èlrcrcconunandables que par leur sincérité, je dirai quelque chose sur celte belle lettre de M. de Meaux que vous nous avez communiquée, et dont en mon particulier je vous ai une très-grande obligation, aussi bien qu'à cet illustre prélat, qui marque tant de bonté pour moi.
M. de MeaiU dit: l" « Que ce projet donné à M. de Neustadt ne lui parut point suffisant ; 2° Qu'il ne laisse pas d'être forl utile, parce qu'il faut toujours quelque commencement ; 3° Que Rome ne se relâchera jamais de la doctrine définie par l'Eglise, et qu'on ne saurait faire aucune capitulation là-dessus: A0 Que la doctrine définie dans le concile de Trente est reçue en France et ailleurs par tous les Catholiques romains; &■ Qu'on peut satisfaire aux protestants, à l'égard de certains points de discipline et d'explication, et qu'on l'avait fait utilement en quelques-uns touchés dans le projet de M. de Neustadt. » Voilà les propositions substantielles de la lettre de M. de Meaux, que je tiens toutes très-véritables. Il n'y en a qu'une seule encore, dans cette même lettre, qu'on peut mettre en question; savoir, si les protestants ont eu droit de changer, de leur autorité,quelques rites reçus dans tout l'Occident. Mais comme elle n'est pas essentielle au point dont il s'agit, je n'y entre pas.
Quant aux cinq propositions susdites (autant que je comprends l'intention de M. de Neustadt et de ceux qui ont traité avec lui), ils ne s'y opposent point, et il n'y a rien en cela qui ne soit conforme à leurs sentiments : surtout la troisième, qu'on pourrait croire contraire à de tels projets d'accommodement, ne leur pouvait être inconnue; M. de Neustadt aussi bien que M. Molanus et une partie des autres qui avaient
» L'écrit intitulé Régula, dont il a déjà été parlé. — J C'est celui qui a pour titre : Cogilaliones priva/a. On l'a donné dans la première partie ci-dessus.
traité cette afîaire,ayant régenté en théologie dans les universités. On peut dire même qu'ils ont bâti là-dessus, parce qu'ils ont voulu voir ce qu'il était possible de l'aire entre des gens qui croient avoir raison chacun, et qui ne se départent point de leurs principes ; et c'est ce qu'il y a de singulier et de considérable dans ce projet. Ils ne nieront point non plus la première; car ils n'ont regardé leur projet que comme un pourparler, pas un n'ayant charge de son parti de conclure quelque chose. La seconde et la cinquième contiennent une approbation de ce qu'ils ont fait, qui ne saurait manquer de leur plaire. Je conviens aussi de la quatrième ; mais elle n'est pas contraire à ce que j'avais avancé. Car quoique le royaume de France suive la doctrine du concile deTrente, ce n'est pas en vertu de la définition de ce concile, et on n'en peut pas inférer que la nation française ait rétracté ses protestations ou doutes d'autrefois, ni qu'elle ait déclaré que ce concile est véritablement œcuménique. Je ne sais pas même si le roi voudrait faire une telle déclaration, sans une assemblée générale des trois états de son royaume, et je prétends que cette déclaration manque encore en Allemagne, même du côté du parti catholique. Cependant il faut rendre justice à M. l'évêque de Neustadt, qu'il souhaiterait fort de pouvoir disposer les protestants et tous les autres, à tenir le concile de Trente pour ce qu'il le croit être, c'est-à-dire pour universel ; et qu'il y eût moyen de leur faire voir qu'ils ont lieu de se contenter des expositions aussi belles et aussi modérées que celles que M. de Meaux en a données, de l'aveu de Rome même. C'est même une chose à laquelle je crois que M. de Neustadt travaille encore effectivement. Il m'avoua avoir extrêmement profité de cet ouvrage *, qu'il considère comme un excellent moyen de retrancher une bonne partie des controverses.
Mais comme il en reste quelques-unes où il n'y a pas encore eu moyen de contenter les esprits par la seule voie de l'explication , telle qu'est, par exemple, la controverse de la transsubstantiation, la question est: si, nonobstant des dissensions sur certains points qu'un parti tient pour vrais et définis, et que l'autre ne tient pas pour tels, il serait possible d'admettre où de rétablir la communion ecclésiastique : je dis possible en soi-même d'une possibilité de droit , sans examiner ce qui est à espérer dans le temps et dans les circonstancesoù nous sommes. Ainsi il s'agit d'examiner si le schisme pourrait être levé par les trois moyens suivants joints ensemble : premièrement, en accor-
1 L'Exposition de la doctrine de l'Eglise culliolique.
dant aux protestants certains points de discipline , comme seraient les deux esqéces , le mariage des gens de l'Eglise , l'usage de la langue vulgaire etc.; et secondement, en leur donnant des expositions sur les points de controverses et de foi , telles que M. de Meaux en a publiées, qui font voir, du moins de l'aveu de plusieurs prolestants habiles et modérés , que des doctrines prises dans ce sens , quoiqu'elles ne leur paraissent pas encore toutes véritables, ne leur paraissent pas pourtant damnables non plus : et troisièmement, en remédiant à quelques scandales et abus de pratique dont ils se peuvent plaindre, et que l'Eglise même et des gens de piété et de savoir de la communion romaine désapprouvent : en sorte qu'après cela les uns pourraient communier chez les autres suivant les rites de ceux où ils vont, et que la hiérarchie ecclésiastique serait rétablie : ce que les différentes opinions sur les articles encore indécis empêcheraient aussi peu que les controverses sur la grâce , sur la probabilité morale sur la nécessité de l'amour de Dieu, et autres points ; ou que le différend qu'il y a entre Rome et la France touchant les quatre articles du clergé de cette nation , ont pu empêcher l'union ecclésiastique des disputants, quoique peut-être quelques-uns de ces points, agités dans l'Eglise romaine , soient aussi importants pour le moins que ceux qui demeureraient encore en dispute entre Rome et Augsbourg : à condition pourtant qu'on se soumettrait à ce que l'Eglise pourrait décider quelque jour dans un concile œcuménique nouveau, autorisé dans les formes, où les nations protestantes réconciliées interviendraient par leurs prélats et surintendants généraux reconnus pour évêques, et même confirmés de Sa Sainteté, aussi bien que les autres nations catholiques.
C'est ainsi que l'état de la question sur la négociation de M. de Neustadt et de quelques théologiens de la Confession d'Augsbourg, assemblés à Hanovre par l'ordre de Mgr le duc, doit être entendu, pour en juger équitablement, et pour ne pas imputer à ces messieurs ou d'avoir par là trahi les intérêts de leur parti, et renoncé à leurs confessions de foi, ou d'avoir bâti en l'air. Car quant à ces théologiens de la Confession d'Augsbourg, ils ont cru être en droit de répondre af firmaliveinent, bien qu'avec quelque limitation, à celte question, après avoir examiné les explications et déclarations autorisées, qu'on a données dans l'Eglise romaine, qui lèvent, selon ces messieurs, tout ce qu'on pourrait appeler erreur fondamentale.
M. de Neustadt de son côté a eu en mains des