LETTRE XVII
LEIBMTZ A BOSSUET.
A Hanovre, ce 13 juillet 1692.
MONSEIGNEl IB .
Je suis bien aise (pie le livre du révérend I». Denis, gardien des Capucins de Hildesbeim, ne voua a point déplu. Ce Père eal de mes amis, et
'I «Lut autrefois;! Hanovre, dans l'hospice que les Capucins avaient ici du temps de feu Mgr le duc Jean Frédéric II se contente ,1e faire voir que les bons sentiments ont été en VOguedepuia longtemps dans son parti, sans en tirer aucune
fâcheuse conséquence contre la Réforme; comme
d semble que vous faites, Monseigneur, dans la lettre que nous me faites l'honneur de m'écrira. Les protestants raisonnables, bien loin de se lâcher d'un tel ouvrage, en sont réjouis; et rien ne leur saurait être plus agréable que de voir que lea sentiments qu'ils jugent les meilleurs soient approuvés jusque dans l'Eglise romaine. Ils oui déjà rempli des volumes de ce qu'ils appellent catalogues des témoins de la vérité ; et ils n'appréhendent point qu'on infère l'inutilité de la Réforme. Au contraire, rien ne sert davantage à leur justification, que les suffrages de tant de bons auteurs, qui ont approuvé les sentiments qu'ils ont travaillé à faire revivre, lorsqu'ils étaient comme étouffés sur les épines d'une infinité de bagatelles, qui détournaient l'esprit des tidèlcs de la solide vertu et de la véritable théologie.
Erasme et tant d'autres excellents hommes, qui n'aimaient point Luther, ont reconnu la nécessité qu'il y avait de ramener les gens à la doctrine de saint Paul; et ce n'était pas la manière, mais la forme qui leur déplaisait dans Luther. Aujourd'hui que la bonne doctrine sur la justification est rétablie dans l'Eglise romaine, le malheur a voulu que d'autres abus se sont agrandis, et que par les confraternités et semblables pratiques, qui ne sont pas trop approuvées à Rome même, mais qui n'ont que trop de cours dans l'usage public, le peuple fût détourné de celte adoration en esprit et en vérité, qui fait l'essence de la religion. Plût à Dieu que tous les diocèses ressemblassent à ce que j'entends dire du vôtre, et de quelques autres, gouvernés par de grands et saints évèques ! Mais les
protestants seraient fort malavisés, s'ils se laissaient donner le change là-dessus. C'est cela même qui doit les encouragera presser davantage la continuation de ces fruits des travaux communs des personnes bien intentionnées. Et vous, Monseigneur, avec vos semblables, dont H serait a souhaiter qu'il y eût beaucoup à présent, et qu'il y eût sûreté d'en trouver toujours beaucoup dansle temps à venir, vous vous devez joindre avec eux en cela, sans entrer dans la dispute sur la pointillé, savoir, à qui on en est redevable, si les protestants y ont contribué, ou si on savait déjà les choses avant eux. Ces questions sont bonnes pour ceux qui cherchent plutôt leur bonheur oce celui de Dieu, et qui font entrer partout l'esprit de secte, ou, ce qui est la •"•'"le chose, de l'autorité el gloire humaine.
Je suis ravi d'apprendre que vos Réflexions sur l'ecut de M. l'abbé de Lokkumsont achèves. Nous vous supplions d'y joindre votre sentiment sur l'exemple du Pape Eugène et du concile de Bâle, qui jugèrent que les décrelsdu con cile de Constance ne les devaient point empêcher de recevoir à la communion de l'Eglise les calixlins de Bohème, qui nc pouvaient "pas acquiescer à ces décrets sur la question du précepte des deux expèces. Cet exemple m'élanl venu heureusement . . ns l'esprit, je m'étais hâté de vous l'envoyer, parce que c'est notre cas in terminU; et je crojais qu'il pourrait diminuer la répugnance que vous pourriez avoir contre la suspension des décrets d'un concile où les protestants trouvent encore plus à dire que les calixlins contre celui de Constance. Mais nous nous assurons surtout que vous aurez la bonté de ménager ces, écrits-là, afin qu'ils ne passent point en d'autres mains. C'est la prière que je vous ai faile d'abord, et vous y aviez acquiescé. Il ne s'agit pas ici de disputer et de faire des livres , mais d'apprendre les sentiments, et ce que chacun juge pouvoir faire de part et d'autre. En user aulrcment, ce serait gâter la chose, au lieu de l'avancer. Madame la duchesse de Zell a lu particulièrement votre Histoire des Variations. Je n'ai pas encore eu l'honneur de la voir depuis qu'elle m'a renvoyé cet ouvrage; mais je sais déjà qu'elle estime beaucoup tout ce qui vient de votre part.
Vous avez sans doute la plus grande raison du monde d'avoir du penchant pour celte philosophie qui explique mécaniquement tout ce qui se fait dans la nature corporelle; et je ne crois pas qu'il y ait rien où je m'éloigne beaucoup de vos sentiments. Bien souvent je trouve qu'on a raison de tous côtés, quand on s'entend; et je
n'aime pas tant à réfuter et à détruire, qu'à découvrir quelque chose, et à bâtir sur les fondements déjà posés. Néanmoins s'il y avait quelque chose en particulier que vous n'approuviez pas, je m'en délierais assurément, et j'implorerais le secours de vos lumières, qui ont autant de pénétration que d'étendue. Un seul mot de votre part peut donner autant d'ouvertures que les grands discours de quelque autre. Je suis entièrement, Monseigneur, votre très-humble et trèsobéissant serviteur. Leibnitz.