DEUXIEME PARTIE: CORRESPONDANCE
c'est le désir que j'ai eu que madame la duchesse de Hanovre put entrer dans nos projets. Je demande pardon à M. l'abbé atolanusde la liberté que j'ai prise d'abréger an peu son écrit. Pour mes Réflexions, il m'a été d'autant plus libre de leur donner on tour plus court, que par là, loin (le rien ôler du fond des choses, il me parait, au contraire, que j'ai rendu mon dessein plus clair.
Je me suis cru obligé, dans l'écrit latin, de suivre une méthode scolaslique, cl de répondre, pied à pied, atout l'écrit de M. l'abbé, pour y remarquer ce qui m'y paraissait praticable ou impraticable. Il a fallu après cela en venir à dire mon sentiment; mais tout cela est tourné plus court dans l'écrit français, et j'espère que ceux qui auront lu le latin ne perdront point tout à lait leur temps à y jeter l'œil.
Voilà, Monsieur, ce que j'ai pu faire pour entrer dans les desseins d'union; maisjenc puis vous dissimuler qu'un des plusgrands obstacles que j'y vois est dans l'idée qui parait dans plusieurs protestants, sous le beau prétexte de la simplicité de la doctrine chrétienne, d'en vouloir retrancher tous les mystères, qu'ils nomment subtils, abstraits et métaphysiques, et réduire la religion à des vérités populaires. Vous TOyes où mènent ces idées : et j'ai doux choses à y opposer du côté du fond : la première que l'Evangile est visiblement rempli de ces hauteurs; et que la simplicité de la doctrine chrétienne ne consiste pas à les rejeter ou à les affaiblir, mais seulement à se renfermer précisément dans ce qui en est révélé, sans vouloir aller plus avant, et aussi sans demeurer en arrière : la seconde, que la véritable simplicité de la doctrine chrétienne consiste principalement et essentiellement à toujours se déterminer, en ce qui regarde la foi, par ce fait certain : Hier on croyait ainsi; donc encore aujourd'hui il faut croire de môme.
Si l'on parcourt toutes les questions qui se sont élevées dans l'Eglise, on verra qu'on les y a toujours décidées par cet endroit-là; non qu'on ne soit quelquefois entré dans la discussion, pour une plus pleine déclaration de la vérité, et une plus entière conviction de l'erreur ; mais enfin on trouvera toujours que la raison essentielle de la décision a été : On croyait ainsi quand vous êtes venus, donc à présent vous croirez de même, ou vous demeurerez séparés de la tige de la société chrétienne. C'est ce qui réduit les décisions à la chose du monde la plus simple, c'est-à-dire au lait constant et notoire de l'innovation, par rapport à l'état où l'on avait trouvé les choses en innovant.
C'est ce qui fait que l'Eglise n'a jamais été embarrassée à résoudre les plus hautes questions, par exemple, celles de la Trinité, de la grâce,' et ainsi du reste; parce que, lorsqu'on a commencé à les émouvoir, elle en trouvait la décision déjà constante dans la foi, dans les prières, (luis le culte, dans la pratique unanime de toute l'Eglise. Celte méthode subsiste encore dnns l'Eglise catholique : c'est donc elle qui est demeurée en possession de la véritable simplicité chrétienne. Ceux qui n'y peuvent entrer sont bien loin du royaume de Dieu, et doivent craindre d'en venir enfin à la fausse simplicité, qui voudrait qu'on laissât la loi des hauts mystères à la liberté d'un chacun.
Au reste, les luthériens, quoiqu'ils se vantent d'avoir ramené les dogmes des Chrétiens à la simplicité primitive de l'Evangile, s'en vont visiblement éloignés; et c'est de là que sont venus leurs raffinements sur l'ubiquité, sur la nécessité des bonnes œuvres, sur la distinction de la justification d'avec la sanctification, et sur les autres articles, où nous avons vu que tout consiste en pointillés, et qu'ils en sont revenus à nos expressions et à nos sentiments, lorsqu'ils ont voulu parler naturellement.
Je prends, Monsieur, la liberté de vous dire ces choses en général, comme à un homme que miu bon esprit fera aisément entrer dans le détail nécessaire; et je finirai celte lettre en vous a\ autant deux faits constants : le premier, qu'on ne trouvera dans l'Eglise catholiqucaucunexcmple où une décision ait été laite autrement qu'en maintenant le dogme qu'on trouvait déjà établi ; le second, qu'on n'en trouvera non plus aucun où une décision déjà faite ait jamais été affaiblie par la postérité.
Il ne me reste qu'à vous supplier de vouloir bien avertir vos grandes princesses, si elles jettent les veux sur mes Réflexions, qu'il faudra qu'elles se résolvent à me pardonner la sécheresse à laquelle il a fallu se réduire dans celle manière de traiter les choses. Vous en savez les raisons; et, sans perdre le temps à m'en excuser, je vous dirai seulement toute l'estime avec laquelle je suis, Monsieur, votre très-humble serviteur.
J. Bénigne, év. de Meaux.
LETTTE XX
LEIBNITZ A BOSSUET
A Hanovre, ce 1er nov. 1692.
Monseigneur, J'ai eu enfin le bonheur de recevoir, des mains de M. le comte Balati, vos Kéllexions importantes sur l'écrit de M. l'abbé Molanus, avec
ce que vous m'avez fait la grâce de ra'écrire en particulier. Ce n'est que depuis quelques jours que nous avons reçu tout cela, que je donnai d'abord à M. Molanus; et nous le parcourûmes ensemble sur-le-champ, avec cette avidité que l'auteur, la matière et notre attente avaient l'ait naître. Cependant nous reconnûmes fort bien que des méditations, aussi profondes et aussi so.ides que les vôtres, doivent être lues et relues avec beaucoup d'attention ; c'est à quoi nous ne manquerons pas aussi. Madame la duchesse encore aura cette satisfaction, et Monseigneur le duc lui-même en voudra être informé. C'est déjà beaucoup qu'il paraît que vous approuvez assez la conciliation de tant d'articles importants; et M. Molanus en est ravi. Nous ne doutons point que votre dessein ne soit de donner encore des ouvertures convenables, surtout à l'égard des points où les conciliations n'ont point de lieu, et dont nous ne saurions encore nous persuader qu'ils aient été décidés par l'Eglise catholique. Nous tâcherons d'apprendre ces ouvertures en méditant votre écrit; et, s'il en est besoin, j'espère que vous nous permettrez de demander des éclaircissements.
Je toucherai maintenant ce que vous m'écrivez, Monseigneur, sur quelques points de mes lettres, où je ne me suis pas assez expliqué. Quand j'y parlais des décisions superflues, je n'entendais pas celles de l'Eglise et des conciles œcuméniques; mais bien celles de quelques conciles particuliers, ou des Papes, ou des docteurs. Je n'avais allégué les confréries, entre autres choses, que parce qu'il semble que des abus s'y pratiquent publiquement; à quoi il est bon de remédier, pour montrer qu'on a des intentions sincères.
Quant à l'obstacle que vous craignez, Monseigneur, de la part de plusieurs protestants, dont vous croyez que le penchant va à réduire la foi aux notions populaires, et à retrancher les mystères, je vous dirai que nous ne remarquons pas ce penchant dans nos professeurs : ils en sont bien éloignés, et ils donnent plutôt dans l'excès contraire des subtilités, aussi bien que vos scolastiques. 11 y a bien à dire à ceci : Hier on croyait ainsi; donc aujourd'hui il faut croire de même. Car que dirons-nous s'il se trouve qu'on en croyait autrement avant-hier? Faut-il toujours canoniser les opinions qui se trouvent les dernières? Notre-Seigneur réfuta bien celles des pharisiens : Olim non erat sic. Un tel axiome sert à autoriser les abus dominants. En effet, cette raison est provisionnelle ; mais elle n'est point décisive. Il ne faut pas avoir égard seulement à nos temps et à notre pays, mais à toute
l'Eglise, et surtout à l'antiquité ecclésiastique. J'avoue cependant que ceux qui ne sont pas en état d'approfondir les choses, font bien de suivre ce qu'ils trouvent. Je ne sais s'il n'y a pas des instances contraires à cette thèse, qui suppose qu'on a toujours maintenu ce qu'on trouvait déjà établi : car ce qu'on a décidé contre les monothélites paraissait auparavant fort douteux, d'au tant qu'on ne s'était point avisé de songera cette question : S'il y a une ou deux volontés en Jésus-Christ. Encore aujourd'hui, je gage que, si on demandait à des gens qui ne savent point l'histoire ecclésiastique, quoique d'ailleurs instruits dans les dogmes, s'ils croient une ou deux volontés en Jésus-Christ, on trouvera bien des monothélites. Que dirons-nous du second concile de Nicée, que vos messieurs veulent faire passer pour œcuménique ? A-t-il trouvé le culte des images établi? Il s'en faut beaucoup. Irène venait de l'établir par la force : les iconodules et les iconoclastes prévalaient tour à tour; et le concile de Francfort, qui tenait le milieu, s'opposa formellement à celui de Nicée, de la part de la France, de l'Allemagne et de la Bretagne. Aujourd'hui l'Eglise de France paraît assez éloignée des sentiments de ses ancêtres, assemblés dans ce concile, lesquels se seraient bien récriés, s'ils avaient vu ce qu'on pratique souvent maintenant dans leurs églises. Je ne sais si cela se peut nier entièrement, quoique je ne veuille blâmer que les abus qui dominent. Je vous demande pardon, Monseigneur, de la liberté que je prends de dire ces choses. Je ne vois pas moyen de les dissimuler, lorsqu'il s'agit de parler exactement et sincèrement. Si ces axiomes avancés dans votre lettre étaient universels et démontrés, nous n'aurions plus le mot à dire et nous serions véritablement opiniâtres. Je suis avec respect, Monseigneur, votre très-humble et très-obéissant serviteur,
Leibnitz.
P. S. — Je crois que, sans la décision de l'Eglise, les scolastiques disputeraient jusqu'au jour du jugement s'il y a deux différentes actions complètes dans la personne de Jésus-Christ, ou s'il n'y en a qu'une. Je sais par expérience que des personnes de bon esprit, et d'ailleurs instruites sur la foi, quand on leur a proposé cette question, si les deux volontés, savoir la divine et l'humaine, exercent ensemble un seul acte, ou deux, sans leur rien dire de ce qui s'est passé là-dessus dans l'Eglise, se sont trouvées embarrassées. Il ne s'agit, dit-on, que de savoir s'il y a une âme humaine en Jésus-Christ ; mais les monothélites ne le savaient-ils pas? Les fa* cultes, dit-on, sont données pour l'acte : mais