‹ Œuvres completes de Bossuet (volume 5)Chapitre 269 sur 313 · LETTRE XXXIV · texte numérisé non relu

LETTRE XXXIV

LE1BN1TZ A EOSSL'ET.

De Woiîcnbutel , ce 11 dec. 1C9:.

Monseigneur,

Lorsque j'arrivai ici, il y a quelques jours, Monseigneur le duc Antoine Ulric me demanda de vos nouvelles; et quand je répondisque je n'avais point eu l'honneur d'en recevoir depuis longtemps, il me dit qu'il voulait me fournir de la matière pourvous faire souvenirdenous. C'est qu'un abbé de votre religion, qui est de considération et de mérite, lui avait envoyé le livre que voici \ qu'il avait donné au public sur ce qui

1 Secretio eornm quao de fide catholica, ab ils qoae non surit de fide, in cotitroversiis plerisque hoc saeculo motis, juxla regulam fidei ab Ex. D. Franc Veronio sacrée Theologiae doct. antehac compilatam, ab omnibus Sorb. doctor. in plena congregatione FaculiatU Theologiae approbatam, neenon an. H05, in gen. conventu ab universo clero Gallic. receptam, ac per illust. et doctis. Wallemb. episc. multum laudatam, ex ipso concilio Tridentino et praefata rrgula compendiose excepta, an. Christi 1669, in 16, saos nom d'iuteur, de villa et d'imprimeur.

est de foi ; que son Altesse Sérénissime m'ordonna de vous communiquer pour le soumettre à voire jugement, et pour tâcher d'apprendre, Monseigneur, selon votre commodité, s'il a votre approbation, de laquelle ce prince ferait presque autant de casque si elle venait de Rome même; m'ayant ordonné de vous faire ses compliments, et de vous marquer combien il honore votre mérite éminent.

Le dessein de distinguer ce qui est de foi de ce qui ne l'est point, paraît assez conforme à vos vues et à ce que vous appelez la méthode de l'exposition ; et il n'y a rien de si utile, pour nous décharger d'une bonne partie des controverses, que de faire connaître que ce qu'on dit de part et d'autre n'est point de foi. Cependant son Altesse Sérénissime ayant jeté les yeux sur ce livre, y a trouvé bien des difficultés. Car, premièrement, il lui semble qu'on n'a pas assez marqué les conditions de ce qui est de foi, ni les principes par lesquels on le peut connaître. De plus, il semble, en second lieu, qu'il y a des degrés entre les articles de foi, les uns étant plus importants que les autres.

Si j'ose expliquer plus amplement ce que Son Altesse Sérénissime m'avait marqué en peu de mots, je dirai que, pour ce qui est des conditions et principes, tout article de foi doit être sans doute une vérité que Dieu a révélée ; mais la question est, si Dieu en a seulement révélé autrefois, ou s'il en révèle encore, et si les révélations d'autrefois sont toutes dans l'Ecriture sainte, ou sont venues du moins d'une tradition apostolique ; ce que ne nient point plusieurs des plus accommodants entre les protestants.

Mais combien des choses passent aujourd'hui pour être de foi, qui ne sont point assez révélées par l'Ecriture, et où la tradition apostolique ne paraît pas non plus : comme, par exemple, la canonicité des livres que les protestants tiennent pour apocryphes, laquelle passe aujourd'hui pour être de foi dans votre communion, contre ce qui était cru par des personnes d'aulorité dans l'ancienne Eglise; comment le peut-on savoir, si l'on admet des révélations nouvelles, en disant que Dieu assiste tellement son Eglise, qu'elle choisit toujours le bon parti, soit par une réception tacite ou droit non écrit, soit par une définition ou loi expresse d'un concile œcuménL que? où il est encore question de bien déterminer les conditions d'un tel concile, et s'il est nécessaire que le Pape prenne part aux décisions pour ne rien dire du Pape à part, ni encore de quelque particulier qui pourrait vérifier ses révélations par des miracles. Mais si l'on accorde à l'Eglise le droit d'établir de nouveaux articles de

foi, on abandonnera la perpétuité, qui avait passé pour la marque de la foi catholique. J'avais remarqué autrefois que vos propres auteurs ne s'y accordent point et n'ont point les mêmes fondements sur l'analyse de la foi, et que le P. Grégoire de Valenlia, jésuite, dans un livre fait làdessus, la réduit aux décisions du Pape, avec ou sans le concile ; au lieu qu'un docteur de Sorbonne, nommé Holden, voulait aussi dans un livre exprès, que tout devait avoir déjà été révélé aux apôtres, et puis propagé jusqu'à nousparl'entremise de l'Eglise; ce qui paraîtra le meilleur aux protestants. Mais alors il sera difficile de justifier l'antiquité de bien des sentiments qu'on veut faire passer pour être de foi dans l'Eglise romaine d'aujourd'hui.

Et quant aux degrés de ce qui est de foi, on disputa, dans le colloque de Ratisbonne de ce siècle, entre Hunnius, protestant, et le P. Tanner, jésuite, si les vérités de peu d'importance qui sont dans l'Ecriture sainte, comme, par exemple, celle du chien de Tobie, suivant votre canon, sont des articles de foi, comme le P. Tanner l'assura. Ce qui étant posé, il faut reconnaître qu'il y a une infinité d'articles de foi qu'on peut non-seulement ignorer, mais même nier impunément, pourvu qu'on croie qu'ils n'ont point été révélés : comme si quelqu'un croyait que ce passage : Très sunt qui testimonium dant, etc., I n'est point authentique, puisqu'il manque dans les anciens exemplaires grecs. Mais il sera question maintenant de savoir s'il n'y a pas des articles tclement fondamentaux, qu'ils soient nécessaires, necessitate medii; en sorte qu'on ne les saurait ignorer ou nier sans exposer son salut,et comment on les peut discerner des autres.

La connaissance de ces choses paraît si nécessaire, Monseigneur, pour entendre ce que c'est que d'être de foi, que monseigneur le duc a cru qu'il fallait avoir recours à vous pour les bien connaître, ne sachant personne aujourd'hui, dans votre Eglise, qu'on puisse consulter plus sûrement, et se flattant, sur les expressions obligeantes de votre lettre précédente, que vous aurez bien la bonté de lui donner des éclaircissements. Je ne suis maintenant que son interprète, et je ne suis pas moins avec respect, Monseigneur, votre très-humble et très-obéissant serviteur.

Leibnitz.

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