LETTRE XXXVI
BOSSUET X LEIBNITZ
A Versailles, 30 Jauv. 1700.
MONSTEl i:.
Des deux difficultés que vous m'avez proposées dans votre lettre du 11 décembre 1609, de la part de votre grand et habile prince, la seconde regardait les degrés entre les articles de foi, les uns étant plus importants que les autres, et c'est celle-là sur laquelle il faut tâcher aujourd'hui de le satisfaire.
Vous l'expliquez en ces termes: «Quant au degré de ce qui est de foi, on disputa dans le colloque de Ralisbonne de ce siècle, entre Hunnius, protestant, et le P. Tanner, Jésuite, si les vérités de peu d'importance qui sont dans l'Ecriture sainte, comme par exemple, ccll:- dû chien de Tobie, sont des articles de foi, comme le P. Tanner l'assura: ce qui étant posé, il faut reconnaître qu'il y a une infinité d'articles de foi qu'on peut non-seulement ignorer, mais même nier impunément, pourvu qu'on croie qu'ils n'ont point été révélés; comme si quelqu'un croyait que ce passage: Très sunt qui testimonium per- Itibent, etc. », n'est point authentique, puisqu'il manque dans les anciens exemplaires grecs. Il sera question maintenant de savoir s'il y a des articles tellement fondamentaux qu'ils soient
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nécessaires, necessitate medir, en sorte qu'on ne ies saurait ignorer ou nier sans exposer son salut, et comment on les peut discerner d'avec les autres. »
Il me semble premièrement, Monsieur, que si j'avais assisté à quelque colloque semblable à celui de Ratisbonne , et qu'il m'eût fallu ré pondre à la question du chien de Tobie , sans savoir ce que dit alors le P. Tanner, j'aurais cru devoir user de distinction. En prenant le terme d'article de foi selon la signification moins propre et plus étendue , j'aurais dit que toutes les choses révélées de Dieu dans les Ecritures canoniques, importantes ou non importantes, sont en ce sens articles de foi; mais qu'en prenant ce terme d'article de foi dans sa signification étroite et propre , pour des dogmes théologiques immédiatement révélés de Dieu, tous ces faits particuliers ne méritent pas ce titre.
Je n'ai pas besoin de vous dire que je compte ici, parmi les dogmes révélés de Dieu, certaines choses de fait sur lesquelles roule la religion, comme la nativité, la mort et la résurrection de Notre-Seigneur. Les faits dont nous parlons ici sont, comme je viens de le marquer , les faits particuliers. Il y en a de deux sortes : les uns servent à établir les dogmes par des exemples plus ou moins illustres , comme l'histoire d'Esther et les combats de David ; les autres , pour ainsi parler, ne font que peindre et décrire uns action, comme seraient, par exemple, la couleur des pavillons qui étaient tendus dans le festin d'Assuérus, et les autres menues circonstances de cette fête royale ; et de ce genre serait aussi le chien de Tobie, aussi bien que le bâton de David, et si l'on veut, la couleur de ses cheveux. Tout cela de soi est tellement indifférent à la religion, qu'on peut le savoir ou l'ignorer sans qu'elle en souffre pour peu que ce soit. Les autres faits qui sont proposés pour appuyer les dogmes divins, comme sont la justice, la miséricorde et la providence divines, quoique bien plus importants, ne sont pas absolument nécessaires, parce qu'on peut savoir d'ailleurs ce qu'ils nous apprennent de Dieu et de la religion.
Pour ce qui est de nier ces faits, la question se réduit a celle de lacanonicité des livres dont ils sont tirés. Par exemple, si Ton niait ou le bâton de David, ou la couleur de ses cheveux et les autres choses de celte sorte, la dénégation en pourrait devenir très-importante, parce qu'elle entraînerait celle du livre des Rois, où ces circonstances sont racontées.
Tout cela n'a poini de difficulté, et je ne l'ai rapporté que pour toucher tous les points de votre lettre. Mais, pour les difficultés qui regar-
dent les vrais articles de foi, et les dogmes théologiques, immédiatement révélés de Dieu, encore que la discussion endemande plusd'étendue, il est aisé d'en sortir.
Je rappelle tout à trois propositions; la première, qu'il y a des articles fondamentaux et des articles non fondamentaux; c'est-à-dire des articles dont la connaissance et la foi expresse est nécessaire au salut, et des articles dont la connaissance et la foi expresse n'est pas nécessaire au salut.
La seconde, qu'il y a des règles pour tes discerner les uns des autres.
La troisième, que les articles révélés de Dieu» quoique non fondamentaux, ne laissent pas d'être importants, et de donner matière de schisme, surtout après que l'Eglise les a définis.
La première proposition, qu'il y a des articles fondamentaux, c'est-à-dire dont la connaissance et la foi expresse est nécessaire au salut , n'est pas disputée entre nous. Nous convenons tous du symbole attribué à saint Athanase , qui est l'un des trois reconnus dans la Confession d'Augsbourg, comme parmi nous, et on y lit à la tête ces paroles : Qaicumque vult salvus esse, etc., et au milieu : Qui vult ergo salvus esse, etc., et à la fin : Hœc est fides catholica, quam nisi quisque, etc.. absque dubio in œternum perïbit.
Savoir maintenant si les articles contenus dans ce symbole y sont reconnus nécessaires, necessitate medii, ou necessitate pmcepti , c'est, à mon avis, en ce lieu une question assez inutile, et il suffira peut-être d'en dire un mot à la fin.
La seconde proposition, qu'il y a des règles pour discerner ces articles, n'est pas difficile entre nous, puisque nous supposons tous qu'il y a des premiers principes de la religion chrétienne qu'il n'est permis à personne d'ignorer; tels que sont, pour descendre dans un plus grand détail, le Symbole des apôtres, l'Oraison dominicale, et le Décalogue avec son abrégé nécessaire dans les deux préceptes de la charité, dans lesquels consiste, selon l'Evangile, toute la loi et les prophètes.
C'est de quoi nous convenons tous, Catholiques et protestants également ; et nous convenons encore que le Symbole des apôtres doit être entendu comme il a été exposé dans le Symbole de Nicée, et dans celui qu'on attribue à saint Athanase.
On se peut réduire à un principe plus simple en disant que ce dont la connaissance et la foi expresse sont nécessaires au salut, estcela même sans quoi ou ne peut avoir aucune véritable idée du salut qui nous est donné en Jésus-Christ; Dieu voulant nous y amener par la connaissance,