DEUXIÈME PARTIE : COKUESPONDANCE
exemple, si quelque concile s'avisait de pronon- la peine; car il me serait véritablement glorieux
cer pour le repos de la terre contre Copernic, il d'être vaincu, Monseigneur, par une personne
semble qu'on aurait droit de ne lui point obéir, comme vous êtes. Ainsi, si j'avais les vues du
XVIII. Et il parait encore moins qu'une opi- inonde, et cette vanité qui y est jointe, je pronion, qui a passé longtemps pour problémati- filerais d'une défaite qui me serait avantageuse que, puisse enfin devenir un article de foi par de toutes les manières; et on ne me dirait pas la seule autorité de l'Eglise: à moins qu'on ne pour la troisième fois: /Eneœ magni dextra calui attribue une nouvelle révélation, en Terto de dis. Mais le moyen de le faire ici sans blesser l'assistance infaillible du Saint-Esprit; autre- sa conscience? outre que je suis interprète en ment, l'Eglise aurait d'elle-même un pouvoir partie des sentiments d'un grand pi ince. Je suisur ce qui est de droit divin. vrai donc les vingt-quatre paragraphes de vo.
XIX. Mais si nous refusons a l'Eglise la faculté tre première lettre, qui regardent ce sujet, et de changer en article de foi ce qui passait pour puis j'y ajouterai quelque chose du mien; quoipbilosopbique ou problématique auparavant, que je ne me fonde que sur des autorités que plusieurs décisions de Trente doivent tomber, Cbemnice, Gérard, Calixte, Rainold, et autres quand même on accorderait que ce concile est théologiens protestants, ont déjà apportées, tel qu'il faut; ce qui va paraître particulière- dont j'ai choisi celles que j'ai crues les plus ment, à mon avis, à l'égard des livres que ce efficaces.
concile a déclarés canoniques, contre le senti- XXIV. Comme il ne s'agit que des livres de
ment de l'ancienne Eglise. l'Ancien Testament, qu'on n'a point en langue
XX. Venons donc maintenant à l'examen de originale hébraïque, et qui ne se sont jamais la question de ces livres de la Bible, contredits trouvés dans le canon des Hébreux, je neparde tout temps, à qui le concile de Trente donne lerai point des livres reçus également chez vous une autorité divine, connue s'ils avaient été die- et chez nous. J'accorde donc que, suivant votre tés mot à mot par le Saint-Esprit, à l'égal du § 1, les livres en question ne sont point nou- Pentuteuque, des Evangiles, et autres livres re- veaux, et qu'ils ont toujours été connus et lus connus pour canoniques du premier rang, ou dans l'Eglise chrétienne, suivant les titres qu'ils protocanoniques; au lieu que les protestants portent: et § S, que particulièrement la Sagesse f tiennent ces livres contestés pour bons et uti-- ['Ecclésiastique, Judith, Tobie et les Machabées les, mais pour ecclésiastiques seulement : c'est- ont précédé la naissance de Notre-Seigneur. à-dire dont l'autorité est purement humaine, et XXV. Mais je n'accorde pas ce qui est dans nullement infaillible. le § 4, que le concile de Trente les a trouvés
XXI. J'étais surpris, Monseigneur, de vous voir dans le canon, ce mot pris en rigueur, depuis dire que je verrais cette question clairement ré- douze cents ans. Et quant à la preuve contenue solue par des faits incontestables, en faveur de dans le § 3, je crois que je ferai voir clairement votre doctrine; et je fus encore plus surpris, en ci-dessous, que dans le concile m de Carlhage, lisant la suite de votre lettre : car j'étais comme saint Augustin qui y a été présent, à ce qu'on enchanté pendant la lecture; et vos expressions croit, et quelques autres qui ont parlé quelquect manières belles, fortes et plausibles, s'empa- fois comme eux, et après eux, se sont servis des raient de mon esprit. Mais quand le charme de mots canonique et divin d'une manière plus gela lecture étaii passé, e* quand je comparais de nérale, et dans une signification fort inférieure; sang-troid les raisons et autorités de part et d'au- prenant canonique pour ce que les canons de tre, il me semble que je voyais clair comme le l'Eglise autorisent, et qidcst opposé à Vapocnjjour, non-seulement que la canonicitédes livres phe ou caché, pris dans un mauvais sens; et (lien question n'a jamais passé pour article de foi; vin, pour ce qui contient des instructions excelmais plutôt que l'opinion commune, et celle en- lentes sur les choses divines, et qui est reconnu core des plus habiles, a été toujours à rencontre, conforme aux livres immédiatement divins.
XXII. Il y a même peu de dogmes si approu- XXVI. Et puisque le même saint Augustin vés de tout temps dans l'Eglise, que celui des s'explique fort nettement en d'autres endroits, protestants sur ce point; et on pourrait écrire où il marque précisément, après tant d'autres, en sa faveur un livre de la perpétuité de la foi à l'infériorité de ces livres, je crois que les règles cet égard, qui serait surtout incontestable par de la bonne interprétation demandent que les rapport à l'Eglise grecque, depuis l'Eglise primi- passages où l'on parle d'une manière plus vative jusqu'au temps présent: mais on la peut gue, soient expliqués par ceux où l'auteur s'exencorc prouver dans l'Eglise latine. plique avec distinction.
XXIII. J'avoue que cette évidence me fait de XXVII. On doit donner la même interpréta-
lion, § 5, à la lettre du pape Innocent I, écrite à Exupère, évêque de Toulouse, en 405, et au décret du pape Gélase; leur but ayant été de marquer les livres autorisés ou canoniques, pris largement, ou opposés aux apocryphes, pris en mauvais sens; puisque ces livres autorisés se trouvaient joints aux livres véritablement divins, et se lisaient aussi avec eux.
XXVIII. Cependant ces auteurs ou canons n'ont point marqué ni pu marquer en aucune manière, contre le sentiment reçu alors dans l'Eglise, que les livres contestés sont égaux à ceux qui sont incontestablement canoniques, ou du premier degré, et ils n'ont point parlé de cette infaillibilité de l'inspiration divine, que les Pères de Trente se sont hasardés d'attribuer à tous les livres de la Bible, en haine seulement des protestants, et contre la doctrine constante de l'Eglise.
XXIX. On voit en cela, par un bel échantillon, comment les erreurs prennent racine, et se glissent dans les esprits. On change premièrement les termes par une facilité innocente en elle-même, mais dangereuse par la suite; et enfin on abuse de ces termes pour changer même les sentiments, lorsque les erreurs favorisent les penchants populaires, et que d'autres passions y conspirent.
XXX. Je ne sais si avec le § 6, on peut dire que les Eglises de Rome et d'Afrique, favorables en apparence, comme on vient d'entendre, aux livres contestés, étaient censés, du temps de saint Augustin, doctiores et diligentiores Eccleslce, et que saint Augustin les a eues en vue, livre h, chapitre xv, De doctrina Christiana, en disant que lorsqu'il s'agit d'estimer l'autorité des livres sacrés, il faut préférer ceux qui sont approuvés par les Eglises où il y a plus de doctrine et plus d'exactitude.
XXXI. Car les Africains étaient à l'extrémité de l'empire, et n'avaient leur doctrine ou érudition que des Latins, qui ne l'avaient eux-mêmes que des Grecs. Ainsi on peut bien assurer que doctiores Ecclesiœ n'étaient pas la Romaine ni les autres Eglises occidentales, et encore moins celles d'Afrique.
XXXII. L'on sait que les Pères latins de ce temps n'étaient ordinairement que des copistes des auteurs grecs, surtout quand il s'agissait de la sainte Ecriture. Il n'y a eu que saint Jérôme et saint Augustin, à la fin, qui aient mérité d'être exceptés de la règle; l'un par son érudition, l'autre par son esprit pénétrant.
XXXIII. Ainsi l'Eglise grecque l'emportait sans doute du côté de l'érudition ; et je ne crois pas non plus que l'Eglise romaine de ce temps-là
puisse être comptée inter Ecclesias diligentiores. Le faste mondain, typhus sœculi, le luxe et la vanité y ont régné de bonne heure, comme l'on voit par le témoignage d'Ammien Marcellin, païen, qui, en blâmant ce qui se faisait alors à Rome, rend en même temps un témoignage aux Eglises éloignées des grandes villes; ce qui marque son équité sur ce point.
XXXIV. Cette vanité, jointe au mépris des études, excepté celle de l'éloquence, n'était guère propre à rendrelesgens diligents et industrieux. 11 n'y a presque point d'auteur latin d'alors qui ait écrit quelque chose de tolérable sur les sciences, surtout de son chef. La jurisprudence même, qui était la véritable science des Romains, et presque la seule, avec celle de la guerre, où ils aient excellé, suivant le bon mot de Virgile :
Tu regerc imperio populos, Romane, momento ; H» tibi erunt artes,
CMneid., lib. vi, vers. 851, 852.)
était tombée, aussi bien que l'art militaire, avec la translation du siège de l'empire. On négligeait à Rome l'histoire ecclésiastique et les anciens monuments de l'Eglise; et, sans Eusèbe et quelques autres Grecs, nous n'en aurions presque rien. Ainsi avant l'irruption des Barbares, la barbarie était à demi formée dans l'Occident.
XXXV. Cette ignorance, jointe à la vanité, faisait que la superstition, vice des femmes et des riches ignorants, aussi bien que la vanité, prenait peu à peu le dessus ; et qu'on donna par après, en Italie principalement, dans les excès sur le culte surtout des images, lorsque la Grèce balançait encore, et que les Gaules, la Germanie et la Grande-Bretagne étaient plus exemptes de cette corruption. On reçut la mauvaise marchandise d'un IsidorusMercator; et on tomba enfin en Occident dans une barbarie de théologie, pire que la barbarie qui était déjà à l'égard des mœurs et des arts.
XXXVI. Encore présentement, s'il s'agissait de marquer dans votre communion, Ecclesias doctiores et diligentiores, il faudrait nommer sans doute celles de France et des Pays-Bas, et non pas celles d'Italie : tant il est vrai qu'on s'était relâché depuis longtemps à Rome et aux environs à l'égard de l'érudition et de l'application aux vérités solides. Ce défaut des Romains n'empêche point cependant que celte capitale n'ait eu la primalie et la direction dans l'Eglise, après celle qu'elle avait eue dans l'empire. L'érudition et l'autorité sont des choses qui ne se trouvent pas toujours jointes, non plus que la fortune et le mérite.