LETTRE XL
LEIBNITZ A BOSSUET
A Wolfcnbuttcl, ce 21 mai 1700.
Monseigneur, Vous aurez reçu ma lettre précédente, laquelle, tout ample qu'elle est, n'est que la moitié de ce que je dois faire. J'ai tAcbé d'approfondir l'éclaircissement que vous avez bien voulu donner sur ce que c'est d'être de loi, et surtout sur la question, si l'Eglise en peut faire de nouveaux articles : et comme j'avais douté s'il était possible de concilier avec l'antiquité tout ce qu'on a voulu définir dans votre communion depuis la réformation, et que j'avais proposé particulièrement l'exemple de la question de la canonicité de certains livres de la Bible, ce qui vous avait engagé àexaminer celle matière; j'étais entré, avec toute la sincérité et docilité possibles, dans tout ce que vous aviez allégué en faveur du sentiment moderne de votre parti. Mais ayant examiné non-seulement les .passages qui vous paraissaient favorables, mais encore ceux qui vous sont opposés, j'ai été surpris de me voir dans l'impossibilité de me soumettre à votre sentiment ; et après avoir répondu à vos preuves dans ma précédente, j'ai voulu maintenant représenter, selon l'ordre des temps, un abrégé de la perpétuité de la doctrine catbolique sur le canon des livres du Vieux Testament, conforme entièrement au canon des Hébreux. C'est ce qui fera le sujet de cette seconde lettre, qui aurait pu être bien plus ample, si je n'avais eu peur de faire un livre; outre que je ne puis presque rien dire ici, qui n'ait déjà été dit. Mais j'ai tâché de le mettre en vue, pour voir s'il n'y a pas moyen
de faire en sorte que des personnes appliquées et bien intentionnées puissent vider entre eux un point de fait, où il ne s'agit ni de mystère ni de philosophie, soit en s'accordant, ou en reconnaissant au moins qu'on doit s'abstenir de prononcer anatbème là-dessus.
LXll i. Je commence par l'antiquité de l'Eglise judaïque. Rien ne me paraît plus solide que la remarque que lit d'abord Monseigneur le duc, que nous ne pouvons avoir les livres divins de l'Ancien Testament, que par le témoignage et la tradition de l'Eglise de l'Ancien Testament. Car il n'y a pas la moindre trace ni apparence que Jésus-Christ ait donné un nouveau canon làdessus à ses disciples; et plusieurs anciens ont dit en termes formels, que l'Eglise chrétienne se lient à l'égard du Vieux Testament au canon des Hébreux.
IAIII. Or cela posé, nous avons le témoignage incontestable de Josèphe, auteur très-digne de foi sur ce point, qui dit, dans son premier livre Contre Appion, que les Hébreux n'ont que vingt-deux livres de pleine autorité, savoir : les cinq livres «le Moïse, qui contiennent l'bisloircct les lois; les treize livres qui contiennent ce qui s'est passé depuis la mort de Moïse jusqu'à Arlaxerxès, où il comprend Job et les prophètes, et quatre li\res d'h\ mnes et admonitions, qui sont sans doute les Psaumes de David, et les trois livres canoniques de Salomon, le Cantique, les Paraboles, et YEcclésiaste.
LX1V. Josèphe ajoute que personne n'y a rien osé ajouter ni retrancher ou changer, et que ce qui a été écrit depuis Ai laxerxès n'est pas si digne de foi. El c'est dans le même sens qu'Eusèbe dit 2 que « depuis le temps de Zorobabel jusqu'au Sauveur, il n'y a aucun volume sacré. »
LXV. C'estaussice queconfessentunanimement les Juifs, que depuis l'auteur du I" Livre des Machabées jusqu'aux modernes, l'inspiration divine ou l'esprit prophétique a cessé alors : Car il est dit, dans le /er Livre des Machabées 3, qu'il n'y a jamais eu une telle tribulation depuis qu'on n'a plus vu de prophète en Israël. LeSeder Olam, ou la Chronique des Juifs, avoue que la prophétie a cessé depuis l'an 52 des Mèdes et des Perses; et Aben-Ezra, sur Malacbie, dit que, dans la mortde ce prophète, la prophétieaquitté le peuple d'Israël. Cela a passé jusqu'à saint Augustin, qui
1 Leibnitz a voulu suivre les numéros de sa lettre précédente, mais il s'est trompé, car ce numéro devait être 65, au lieu de 72. De même, plus bas, du nombre 85 il passe au nombre 88. Comme ces erreurs sont pïu importantes, nous laissons les numéros tels qu'ils sont dans son manuscrit original, parce que Bossuet les cite ainsi dans sa Réponse. (Edit. de Paris.J
3 Detnonst. evang., 1. vm. — ' Mach, vc, L7.
dit « qu'il n'y a point eu de prophète depuis Malachie jusqu'à l'avènement deNotre-Seigneur1.» Et conférant ces témoignages avec celui de Josèphe et d'Eusèbe, on voit bien que ces auteurs entendent toute inspiration divine, dont aussi l'esprit prophétique est la plus évidente preuve. LXVI. On a remarqué que ce nombre de vingtdeux livres canoniques du Vieux Testament, que nous avons tous dans la langue originale des Hébreux, se rapportait au nombre des lettres delà langue hébraïque. L'allusion est de peu de considération; mais elle prouve pourtant que les Chrétiens, qui s'en sont servis, étaient entièrement dans le sentiment des protestants sur le canon, comme Origène, saint Cyrille de Jérusalem, et saint Grégoire de Nazianze, dont il y a des vers, où le sens d'un des distiques est :
Fœderis antiqui duo sunt librique viginti. Hebraeae quot habent nomina litterulae.
LXVII. Ces vingt-deux livres se comptent ainsi chez les Juifs, suivant ce que rapporte déjà saint Jérôme, dans son Prologus Galeatus : cinq de Moïse, huit prophétiques, qui sont Josué, Juges svecRuth, Samuel, Rois, Isaïe, Urémie, Ezéchiel, et les douze petits prophètes; et neuf agiographes, qui sont : Psaumes, Paraboles, Ecclésiaste, et Cantique de Salomon, Job, Daniel, Esdras et Néhémie pris ensemble; enfin, Esther et les Chroniques. Et l'on croit que les mots de Notre-Seigneur, chez saint Luc, se rapportent à cette division : car il y a : // faut que tout ce qui est écrit dans la loi de Moïse, dans les prophètes et dans les Psaumes s'accomplisse 2.
LXVIII. Il est vrai que d'autres ont compté vingt-quatre livres ; mais ce n'était qu'en séparant en deux ce que les autres avaient pris ensemble. Ceux qui ont fait ce dénombrement l'ont encore voulu justifier par des allusions, soit aux six ailes des quatre animaux d'Ezéchiel, comme Tertullien : soit aux vingt-quatre anciens del'^4pocalypse,, comme le rapporte saint Jérôme, dans le même Prologue, disant: Nonnulli Ruth etCynoth (Les Lamentations de Jérémie détachées de sa prophétie) inter hagiographa putant esse computandos, ac hos esse priscos legis libros viginti quatuor, quos sub numéro viginti quatuor seniorum Apocalypsis Joannes inducit adorantes Agnum. Quelques Juifs devaient compter de même, puisque saint Jérôme dit, dans son Prologue sur Daniel : In très partes a Judœis omnis Scriptura dividitur : in legem, in prophetas et in hagiographa ; hoc est in quinque, et in octo, et in undecim libros. Ainsi il paraît que l'allusion aux six ailes des quatre animaux venait des Juifs,
* De dvit. Dei, I. xvin, c. 15, n. 1. — ' Luc, xxiv, 41.
qui avaient coutume de chercher leurs plus grands mystères cabalistiques dans les animaux d'Ezéchiel, comme l'on voit dans Maimonide.
LXIX. Venons maintenant de l'Eglise du Vieux Testament à celle du Nouveau, quoiqu'on voie déjà que les Chrétiens ont suivi le canon des Hé" breux ; mais il sera bon de le montrer plus distinctement. Le plus ancien dénombrement des livres divins qu'on ait est celui de Méliton, évoques de Sardes, qui a vécu du temps de Marc- Aurèle, qu'Eusèbe nous a conservé dans son Histoire ecclésiastique *. Cet évêque, en écrivant à Onésimus, dit qu'il lui envoie les livres de la sainte Ecriture ; et il ne nomme que ceux qui sont reçus par les protestants, savoir, ces mêmes vingt-deux livres, le Livre d 'Esther paraissant avoir été omis par mégarde et par la négligence des copistes.
LXX. Le même Eusèbe nous a conservé, au même endroit, un passage du grand Origène» qui est de la préface qu'il avait mise devant son Commentaire sur les Psaumes, où il fait le même dénombrement : le livre des douze petits prophètes ne pouvant avoir été omis que par une faute contraire à l'intention de l'auteur ; puisqu'il dit qu'il y a vingt-deux livres ; savoir, autant que les Hébreux ont de lettres.
LXXL On ne peut point douter que l'Eglise latine des premiers siècles n'ait été du même sentiment. Car Tertullien, qui était d'Afrique et vivait à Rome, en parle ainsi dans ses Vers 2 contre Marcion :
Ast quater alae sex veteris praeconia verbi Testificantis ea quae postea facta docemur His alis volitant coelestia verba per orbem.
Alarum numerus antiqua volumina signât, etc.
LXXII. On ne trouve pas que, dans ces siècles d'or de l'Eglise, qui ont précédé le grand Constantin, on ait compté autrement. Plusieurs met. tent le synode de Laodicée avant celui de Nicée; et, quoiqu'il paraisse postérieur, néanmoins il en a été assez proche pour que son jugement soiteru celui de cette primitive Eglise. Or, vous avez remarqué vous-même, Monseigneur, § 18, que ce synode de Laodicée, dont l'autorité a été reçue généralement dans le code des canons de l'Eglise universelle, et ne doit pas être prise pour un sentiment particulier des Eglises de Phrygie , ne compte qu'avec les protestants, c'est-à-dire les vingt-deux livres canoniques du Vieux Testament.
LXX1II. De cela, il est aisé de juger que les Pères du concile de Nicée ne pouvaient avoir été d'un autre sentiment que les protestants, sur le
1 Euseb., Hist. eccle., 1. iv c. 5.
2 Ces vers ne sont point de Tertullien, mois d'un écrivain biea inférieur à ce grand génie. Voy. les Remarques de icigault.
(Ed. de D forit-J