‹ Œuvres completes de Bossuet (volume 5)Chapitre 286 sur 313 · DEUXIÈME PARTIE : CORRESPONDANCE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE : CORRESPONDANCE

qu'il avait cité contre les pélagiens ce passage delà Sagesse ' : Raptus est ne mulitia mutaretinteUectum ejus. Quelques savants gaulois avaient trouve'; mauvais qu'il eût employé ce livre, lorsqu'il s'agissait de prouver des dogmes de foi : Tanquam non canonicum dcfiniebant omit~ tendum. Saint Augustin se détend dans son livre De la Prédestination des Saints 2. Il ne dit pas que la Sagesse est égale en autorité aux autres ; ce qu'il aurait fallu dire , s'il avait été dans les sentiments ti identins : mais il répond que quand elle ne dirait rien de semblable, la chose est assez claire en elle-même ; qu'elle doit cependant être préférée à tous les auteurs particuliers, omnibus tractatoi ibus debere anteponi; parce que tous ces ailleurs, même les plus proches des temps des apôtres, avaient eu cette délérence pour ce livre. Qui eum testent adhibentes, nikil seadhibere nisi divinum testimonium erediderunt. Et un peu auparavant : Mentisse in Ecclesia Cluisti tam longa annositate recitari, et ab omnibus Christiunis cumveneratioue divinœ auctoritatis audiri.

CIV. Ces paroles de saint Augustin paraîtraient étranges d'autant qu'elles semblent contraires à la doctrine reçue dans l'Eglise, si l'on n'était déjà instruit de son langage par tous les passages précédents. Donc, puisque aussi il n'est pas croyable que ce grand homme ait voulu s'opposer à lui-même et à tant d'autres, il faut conclure que cette autorité divine dont il parle ne peut être autre chose que le témoignage que l'Eglise a rendu au Livre de la Sagesse; qu'il n'y a rien là que de conforme aux Ecritures immédiatement divines ou inspirées; puisqu'il avait reconnu lui-môme, dans son livre de la Cité de Dieu 3 ; que ce livre n'a reçu son autorité que par l'Eglise, surtout en Occident; mais qu'il n'a pas assez de force contre les contredisants, parce qu'il n'est pas dansle canon originaire du Vieux Testament. Et le même saint Augustin, citant un livre de pareille nature 4, qui est celui du fils de Sirach , n'y insiste point, et se contente de dire que si on contredit à ce livre parce qu'il n'est pas dans le canon des Hébreux, il faudra au moins croire au Deutéronome et à l'Evangile, qu'il cite après.

CV. Ce qu'on a dit du sens de saint Augustin, doit être encore entendu de ceux qui ont copié ses expressions par après, comme Isidore et RabanusetMaurus, et autres, lorsqu'ils parlaient d'une manière plus confuse. Mais quand ils parlaient distinctement, et traitaient la question de l'égalité ou inégalité des livres de la Bible , ils

1 iv, 11. — 5 De prmd. SS., c. 14, n. 27, 2S, toui. x. — i De ctrit. Deit 1. xvu, c. 20. — *De cura pro mortuis , c. 15, tom. VI.

continuaient à parler comme l'Eglise avait toujours parlé; en quoi l'Eglise grecque n'a jamais biaisé. Et l'autorité de saint Jérôme a toujours servi de préservatif dans l'Eglise d'Occident, malgré la barbarie qui s'en était emparée. On a toujours été accoutumé de mettre son Prologus Galeutus, et sa Lettre à Paulin , à la tète de la sainte Ecriture, et ses autres préfaces devant les livres de la Bible qu'elles regardent; où il s'explique aussi nettement qu'on a vu, sans que personne ait jamais osé, je ne dis pas condamner, mais critiquer môme cette doctrine , jusqu'au concile de Trente, qui l'a frappée d'anathème par une entreprise des plus étonnantes.

CVI. Il sera à propos de particulariser tant soil peu cette conservation de la sainte doctrine; car pour rapporter tout ce qui se pourrait dire, il faudrait un ample volume. Cassiodore, dans ses Institutions, a donné les deux catalogues, tant le plus étroit de saint Jérôme et de l'Eglise universelle, qui n'est que des livres immédiatement divins, que la liste plus large de saint Augustin et des Eglises de Rome et d'Afrique, qui comprend aussi les livres ecclésiastiques.

CVII. Jun il ius, évoque d'Afrique, fait parler un maître avec son disciple ». Ce maître s'explique fort nettement, et sert très-bien à faire voir qu'on donnait abusivement le titre de livres divins à ceux qui, à parler proprement, ne le devaient point avoir. Discipuli. Quomodo divinorum librorum consideratur auctori tas? Magister. Quia quidam perfectœ auctori tatis sunt , quidam média', quidam nullius. Après cela on ne s'étonnera pas si quelques-uns, surtout les Africains, ont donné le nom de divines Ecritures aux livres 'qui dans la vérité n'étaient qu'ecclésiastiques.

CV1IÏ. Grégoire le Grand, quoique Pape du siège de Rome, et successeur d'Innocent Ier et de Gélase, n'a pas laissé de parler comme saint Jérôme ; et il a montré par laque les sentiments de ses prédécesseurs devaient être expliqués de même. Car il dit positivement que les livres des Machabées ne sont point canoniques , licet non canonicos 2 ; mais qu'ils servent à l'édification de l'Eglise.

CIX. Il sera bon de revoir un peu les Grecs, avant que de venir aux Latins postérieurs. Léontius, auteur du VIe siècle, parle comme les plus anciens. Il dit qu'il y a vingt-deux livres du Vieux Testament, et que l'Eglise n'a reçu dans le canon que ceux qui sont reçus chez les Hébreux 3.

CX. Mais sans s'amuser à beaucoup d'autres, on peut se contenter de l'autorité de Jean de

i De part. div. leyis, c. 7. — - Moral., 1. XIX, c. 21, n. 31, lom, i. — * De sect-, act. 2.

Damas, premier auteur d'un système de théologie,qui a écrit dans le VIIIe siècle, et que les Grecs plus modernes, et même les scolastiques latins, ont suivi. Cet auteur, dans son livre iv,Ptf la foi orthodoxe l , imitant, comme il semble, le passage allégué ci-dessus du livre d'Epiphane des poids et des mesures, ne nomme que vingtdeux livres canoniques du Vieux Testament; et èl ajoute que les livres des deux Sagesses, de celle qu'on attribue à Salomon, et de celle du fils de Sirach, quoique beaux et bons, ne sont pas du nombre des canoniques, et n'ont pas été gardés dans l'arche, où il croit que les livres canoniques ont été enfermés.

CXI. Pour retourner aux Latins, Strabus, auteur de la Glose ordinaire, qui a écrit dans le IXe siècle, venant à la préface de saint Jérôme, mise devant le Livre de Tobie, où il y a ces paroles : Librum Tobiœ Hebrœi de catalogo divinarum Scripturarum sécantes, Us quœ hagiographa memorant, manciparunt , remarque ceci : Potius et vertus dixisset apocrypha, vel large accepit hagiographa, quasi sanctorum scripta, et non de numéro illorum novem, etc.

CXII. Radulphus Flaviacensis, bénédictin du Xe siècle, dit au commencement de son livre xiv sur le Lévitique : « Quoiqu'on lise Tobie, Judith et les Machabées pour l'instruction, ils n'ont pas pourtant une parfaite autorité. »

CXIII. Rupert, abbé de Tuits, parlant de la Sagesse: « Ce livre,» dit- il 2, « n'est pas dans le canon, et ce qui en est pris n'est pas tiré de l'Ecriture canonique. »

CXIV. Pierre le Vénérable, abbé de Cluny , écrivant une lettre contre certains, nommés pétrobrusiens, qu'on disait ne recevoir de l'Ecriture que les seuls Evangiles, leur prouve, en supposant l'autorité des Evangiles, qu'il faut donc recevoir encore les autres livres canoniques.

Sa preuve ne s'étend qu'à ceux que les protestants reconnaissent aussi. Et quant aux ecclésiastiques, il en parle ainsi : « Après les livres authentiques de la sainte Ecriture, restent encore six qui ne sont pas à oublier, la Sagesse, Jésus, fils de Sirach, Tobie, Judith et les deux des Machabées, qui n'arrivent pas à la sublime autorité des précédents; mais qui, à cause de leur doctrine louable et nécessaire, ont mérité d'être reçus par l'Eglise. Je n'ai pas besoin de vous les recommander; car si vous avez quelque considération pour l'Eglise, vous recevrez quelque chose sur son autorité. » Ce qui fait voir que cet auteur ne considère ces livres que comme seulement ecclésiastiques.

• Cap. la. — 2 Lib. m in Gm.,c. 3J.

CXV. Hugues de Saint- Victor, auteur du commencement du XIIe siècle, dans son livre des Ecritures et écrivains sacrés * , fait le dénombrement des vingt-deux livres du Vieux Testament, et puis il ajoute: Il y a encore d'autres livres, comme la Sagesse de Salomon, le livre de Jésus, fils de Sirach, , Judith, Tobie et les Machabées qu'on lit, mais qu'on ne met pas dans le canon ; » et ayant parlé des écrits des Pères, comme de saint Jérôme,saint Augustin, etc., il dit que ces livres des Pères ne sont pas du texte de l'Ecriture sainte, « de même qu'il y a des livres du vieux Testament qu'on lit, mais qu'on ne met pas dans le eanon, comme la Sagesse et quelques autres. »

CXVI. Pierre Coinestor, auteur de l'histoire scolastique, contemporain de Pierre Lombard, f judateur de la théologie scolastique, va jusqu'à corriger en critique le texte du passage de saint Jérôme, dans sa préface de Judith, où il y a que Judith est entre les hagiographes chez les Hébreux, et que son autorité n'est pas suffisante pour décider des controverses. Pierre Comestor veut qu'au lieu d' hagiographa, on lise apocrypha, croyant que les copistes, prenant les apocryphes en mauvais sens, ont corrompu le texte de saint Jérôme : apocrypha horrentes, eo rejecto, hagiographa scripsere. Il semble que le passage de Strabus sur Tobie a donné occasion à cette doctrine.

CXVII. Dans le XIIIe siècle florissait un autre Hugo, Dominicain, premier auteur des Concordances sur la sainte Ecriture, c'est-à-dire des allégations marginales des passages parallèles, fait cardinal par Innocent IV. On a de lui des vers où, après le dénombrement des livres canoniques, suivant l'antiquité et les protestants, on trouve ceci :

Lex vêtus his libris perfecte tota tenetur, Restant apocrypha : Jésus, Sapienlia, Paslor , Et Machabeorum libri, Judilk atque Tobias. Hiquiasunt dubii sub canonc non numerantur, Sed quia vera eanunt, Ecclesia suscipit illos.

CXVIII. Nicolas de Lyre, fameux commentateur de la sainte Ecriture du XIVe siècle, commençant d'écrire sur les livres non canoniques débute ainsi dans sa Préface sur Tobie : « Jusqu'ici j'ai écrit, avec l'aide de Dieu, sur les livres canoniques; maintenant je veux écrire sur ceux qui ne sont plus dans le canon. » Et puis: « Bien que la vérité écrite dans les livres canoniques précède ce qui est dans les autres, à l'égard du temps dans la plupart, et à l'égard de la dignité en tous; néanmoins la vérité écrite dans les livres non canoniques est utile pour nous di-

i Cap. 6.

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