LETTRE XLIV
BOSSUET A LEIBNITZ
Ce 17 août 1701.
Je ne croyais pas avoir à traiter cette matière avec vous, Monsieur, après les principes que j'avais posés car de descendre au détail de cette matière, cela n'est pas de notre dessein, et n'opérerait autre chose qu'une controverse dans les formes ajoutées à toutes les autres. Ne nous jetons donc point dans cette discussion, et voyons par les principes communs, s'il est véritable que le décret du concile de Trente sur la canonisation des livres de la Bible, soit détruit absolument et sans réplique par vos deux lettres du 14 et du 24 Mai 1700, ainsi que vous l'assurez dans votre dernière lettre, qui est du 21 juin 1701. Il ne faut pas vous laisser dans cette erreur, puisqu'il est si aisé de vous donner les moyens de vous en tirer, et qu'il n'y a, en vous remettant devant les yeux les principes que vous posez, qu'à vous faire voir qu'ils sont tous évidemment contraires à la règle de la foi, et, qui plus est, de votre aveu propre.
1. Ce que vous avez remarqué comme le plus convaincant , c'est que « nous exigeons comme a articles de foi des opinions dont le contraire « était reçu notoirement par toute l'antiquité, et « tenu encore du temps du cardinal Cajetan im- « médiatemcntavec le concile de Trente1.» Vous alléguez sur cela l'opinion de ce cardinal, qui rejette du canon des Ecritures anciennes la Sagesse, Y Ecclésiastique, et les autres livres semblables, que le concile de Trente a reçus. Mais il ne fallait pas dissimuler que le même cardinal exclut du canon des Ecritures l'Epître de saint Jacques, celle de saint Jude, deux de saint Jean, et même YEpître aux Hébreux, comme « n'étant ni de saint Paul, ni certainement cano. nique; en sorte qu'elle ne suffit pas à déterminer les points de la foi par sa seule autorité. »
Il se fonde comme vous sur saint Jérôme, et il
* Lettre de Leilmilz du 21 juin 1701.
pousse si loin sa critique, qu'il ne reçoit pas dans saint Jean l'histoire de la femme adultère, comme tout à fait authentique, ni comme faisant une partie assurée de l'Evangile. Si donc l'opinion de Cajetan était un préjugé en faveur de ses explosions, le concile n'aurait pas pu recevoir ces livres, ce qui est évidemment faux, puisque vous-même vous les recevez.
II. Vous voyez donc, Monsieur, que dans l'argument que vous croyez sans réplique, vous avez posé d'abord ce faux principe, qu'il n'est pas permis de passer pour certainement canonique un livre dont il aurait été autrefois permis de douter.
III. J'ajoute que, dans tous vos autres arguments, vous tombez dans le défaut de prouver trop, qui est le plus grand où puisse tomber un théologien et même un dialecticien et un philosophe, puisqu'il ôte toute la justesse de la preuve, et se tourne contre soi-même. J'ajoute encore que vous ne donnez en effet aucun principe certain pour juger de la canonicité des saints livres. Celui que vous proposez comme constamment reçu par toute l'ancienne Eglise pour les livres de l'Ancien Testament, qui est de ne recevoir que les livres qui sont contenus dans le canon des Hébreux, n'est rien moins que constant et universel; puisque le plus ancien canon que vous proposez, qui est celui de Méliton chez Eusèbe J, ne contient pas le Livre d'Esther, quoique constamment reçu dans le canon des Hébreux.
IV. Après le canon de Méliton, le plus ancien que vous produisiez est celui du concile de Laodicée 2 : mais si vous aviez marqué que ce concile a mis dans son canon Urémie avec Baruch, les Lamentations, l'Epître de ce prophète, où l'on voit avec les Lamentations, qui sont dans l'hébreu, deux livres qui ne se trouvent que dans le grec, on aurait vu que la règle de ce concile n'était pas le canon des Hébreux.
V. Le concile de Laodicée était composé de plusieurs provinces d'Asie. On voit donc par là le principe, non pas seulement de quelques particuliers, mais encore de plusieurs Eglises, et même de plusieurs provinces.
VI. Le même concile ne reçoit pas l'Apocalypse, que nous recevons tous également, encore qu'il fût composé de tant d'Eglises d'Asie, et même de l'Eglise de Laodicée, qui était une de celles à qui cette divine révélation était adressée3. Nonobstant celte exclusion, la tradition plus universelle l'a emporté. Vous ne prenez donc pas pour règle le canon de Laodicée, et vous ne tirez
' Eus., Hist. eccl, 1. îv, c. 26. — * Conc. Laod,, can. 60; Labb., tom. J, col. 151.— 3 Apoc, m, 14.