‹ Œuvres completes de Bossuet (volume 5)Chapitre 33 sur 313 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Que la doctrine du concile de Trente, touchant le mérite des bonnes œuvres, honore la grâce de Jésus-Christ, et nous apprend à nous confier en lui seul.

Je sais bien que nos adversaires, pour se défendre de ces autorités anciennes, qui accablent leur nouveauté , ne manqueront pas de nous repartir que nous prêchons le mérite en un

Car il v a près de douze cents ans que. les restes aulie sens Que les premiers docteurs orthodoxes. Mais l'explication de notre créance fera voir que le même esprit qui a si bien éclairé les

de celle hérésie infectant la France, nos Pères, assemblés à Orange, les condamnèrent par ce beau chapitre2 : « La récompense est due aux bonnes œuvres, si l'on en fait; mais la grâce qui n'est point due précède, afin qu'on les fasse. » Tant il est véritable que l'ancienne Eglise ne croyait pas assez honorer la grâce, si elle n'enseignait les mérites. Et, en effet, on pourra connaître, par la suite de ce discours, qu'il n'y a

Pères, a présidé au concile de Trente.

Certes, le mérite que nous enseignons n'est pas ce mérite superbe, par lequel les pélagiens flattaient l'amour-propre ; c'est un mérite soumis et respectueux, qui ne prétend qu'encourager l'homme, et honorer la grâce de Dieu.

Pour établir le mérite des bonnes œuvres, il

rien qui relève plus le prix et la dignité de la faut <Iue ces trois choses concourent : la coopé

uâce, que les mérites fidèlement expliqués selon les sentiments de l'Eglise.

Toutes ces cîioses bien considérées doivent faire comprendre à 1105 adversaires qu'il est im-

-ita «ti»ma, oi'am certnm est bonis operibns debi-

1 gratia ihmi operi-

. gratis detur; sine nlla dubitationc confitendum est,

.itiain vium «terriam vocari, quia liis meritis redditur quze

[Dt et et ijrriL.c. 13, n. 41. tom. x., —

* Dcbelur -i- operibos, si fiant; sed gratia. quee non

f ; ,*ceail ulfiau! (ConcAïaut. u, c. 18, JLuoO., >.om. iv, col.

ration du libre arbitre, la vérité de notre justice par la grâce de Jésus-Christ, la vie éternelle proposée aux œuvres comme leur couronne el leur récompense.

Premièrement, nous croyons en l'homme le libre arbitre de la volonté, par lequel il peut choisir le bien et le mal. Notre foi est si clairement fondée sur les Ecritures, qu'il est impossible de la contredire. « J'appelle à témoin le ciel

« Pag. 104. — 2 Pag. 44.

LE SALIT POSSIBLE DANS L'EGLISE ROMAINE. Qft*

■ rfktem,» disait Mofseaui Israélites i,«que je luisons par sa grâce; et ainsi m justifie très-

« tous ai proposé la mi' bI la mort, la bénédiction parfaitement ce que nous avons cité de l'Apôtre :

t et la malédiction. » Choisisses donc la vie, afin « Non pas moi, mais la grâce de Dieu avec

que vous vivies. De là vient que l'antiquité chré- « moi. » Ce qui nous montre de quelle justice

tienne a cru d'un consentement unanime le libre les bonnes ouvres des saints doivent être

arbitre de nos volontés, sans que personne s'] ornées, puisqu'elles tirent leur origine de celui

toit opposé que les hérétiques ; tellement que les qui est la sainteté même et la source de toule

sectateurs de Pelage objectant à saint Augustin justice.

que la doctrine catholique détruisait le libre ar- Outre la coopération de nos volontés, et la

bitre de l'homme, il défend l'Eglise contre ce re- justice de dos bonnes œuvres, le mérite de-

proche, et déclare hautement à ces hérétiques mande encore que la vie éternelle leur soit

que • Dieu a révélé par les Ecritures qu'il y proposée comme leur couronne et leur récom-

a dans l'homme le libre arbitre de sa volonté3, i pense; el c'est ce que toute l'Ecriture nous

Et, voulant expliquer ailleurs quelle est la fonc- proche. Car je n'y vois rien de plus commun

lion do ce libre arbitre : « C'est à la propre vo- que cette sentence, que Dieu rendra à chacun

lonté, » dit41*,«de consentir ou de résister à la selon ses oeuvras. .Mais parce que c'est ici le

vocation divine, » Il a lait des livras entiers sur point principal, il est absolument nécessairaque

cette matière. bous l'examinions davantage. Nous en trouve*

Do cette doctrine du libre arbitra suit notre rocs réctaircissement au chapitra xxv de saint

coopération avec la grâce, suivant cette parole Matthieu, dans lequel le jugement est dépeint

du saint Apùtre : « Opéras votre salut avec avec de m vives couleurs.

«crainte et tremblement; car Dieu opère en Nous posons comme une maxime certaine,

« vous le vouloir el le l'aire k ; » OÙ saint Paul que non-seulement la punition des pèches,

Ordonne que nous fassions CS qu'il dit que Dieu mais encore la distribution des couronnes nous

fait en nous; et c'est pourquoi il parle ainsi de est représentée dans les Ecritures comme une

lui-Uléme : « Non pas moi , mais la grâce de action de justice. C'est pourquoi dans l'une et

Dieu avec stoO ;» c'est-à-dire, selon l'inierpre- dans l'autre de ces actions, Jésus-Christ nuire

talion de saint Augustin i «Ce n'est pas la Sauveur parait comme juge; par conséquent il

grâce de Dieu toute seule, ce n'estpas aussi lui y l'ait justice, et ainsi ces deux actions appar-

tout seid, mais la grâce de Dieu avec lui 6. » tiennent à la justice.

La seconde chose qui est nécessaire pour les Delà vient qu'en toutes les deux on produit

mérites, c'est la sainteté et la justice des bonnes les pièces; et ces pièces ce sont les œuvres:

œuvres, que nous avons très-solidement établie pour cela les livres sont apportés el les con-

sur cette vérité catholique, qui nous enseigne sciences ouvertes par celle lumière infinie qui

que nos bonnes œuvres sont des ouvrages du pendre le secret des cœurs.

Saint-Esprit, et qu'elles naissent de l'influence Le Juge souverain qui prononce, quoiqu'il

Continuelle de Noire Seigneur Jésus-Christ sur décide tout en dernier ressort, ne laisse pas de

les lidèles, qui sont ses membres. motiver sa sentence pour l'instruction de ses

Je sais que les ministres semblent distinguer serviteurs; el dans ta juste distinction qu'il fait

ce que nous faisons dans les bonnes œuvres des bienheureux et des malheureux, il n'allègue

d'avec ce que le Saint-Esprit y opère; mais peur son motif que les œuvres, il rapporte tout

c'est parler ouvertement contre l'Ecriture. Car à la charité; parce qu'ainsi que nous avons dit,

il n'y arien dans les bonnes œuvres qui soit la charité comprend elle seule toute la justice

plus à nous que noire vouloir : et c'est là pro- des mœurs chrétiennes,

prament ce que nous faisons. Toutefois c'est De là il s'ensuit qu'en cette journée, les œuvres

notre vouloir que le Saint-Esprit s'attribue: feront le discernement; ce sera sur les œuvres

« Dieu, » dit-il 7, a opère en nous le vouloir. » qu'on prononcera; ce sera donc une action de

Par où nous voyons sans obscurité que Dieu justice, parce qu'il n'appa, tient qu'à la justice

agit tellement en nous, que ce que nous faisons de prononcer sur les œuvres,

de bien, c'est lui qui le fait, et que ce qu'il fait C'est pour cette raison que l'Apotre voulant

de bon en nos œuvres, c'est nous-méinesqui le faire entendre aux lidèles que toute cette action

1 Peut., xxx. 19 .-» Revelavit nobis (Deus) per Scripturas suas est lin jugement, il leur parle d'un « tlïl)UIial

sancias, esse in lunnine libcrum voluntatis arbitrium. (A .a -.De <irat. 1^..„ il i , - . ...

et UO. arO., c 2 ,n. 2. tom. x.) -< Coosentiw autem rocationi Dei, " dLnaut lequel, » dlt-ll ', « M0US Comparaîtrons,

t?1 abea dissentire prepriac voluntatis est. (/v s,, r. <■/ UU., c 34, « alill (JUC cliaCUU ICUipOr e Selon CC Oll'il a lira

n. 60, tom. x.) — * Philpn.,u, 12. — s / Cor xv. 10. — « Nec <a:i , ■•. i • •. . .-.

gratia Dei sola, nec tpse solus . sed gratia Dei corn illô. {De gra.. ci * ldlt ei1 S011 C0,*PS' SOlt bliili> SOlt mal- » Le 4U1

lib. arOitr., c. 6, n. 12.) — ' Philip., u, 13. i // Cor., y, 10.

on

RÉFUTATION DU SIEUR FERRY

montre sans aucun doute que Jésus-Christ en ce dernier jour agira en juge, et que tant la punition que la récompense se rapportent à la

justice.

Mais saint Paul s'explique en termes plus clairs en écrivant à son cher Timolhée. «J'ai « bien combattu, » dit l'Apôtre », « j'ai achevé « ma course, j'ai gardé la foi ; au reste la couce ronne de justice m'est réservée, que le Sei- «gneur, ce juste juge, me rendra en ce jour. » Nous disons qu'il n'est pas possible de parler plus clairement en notre laveur. Car, premièrement, l'apôtre saint Paul ne se promet point la couronne qu'après qu'il a raconté ses œuvres; et celte couronne qu'il attend de Dieu, il l'appelle couronne de justice, et c'est pourquoi il dit qu'on la lui rendra; et insistant davantage sur cette pensée : Le Seigneur, dit-il, ce juste juge, me la rendra. N'est-ce pas nous déclarer nettement qu'il la rendra comme juste juge? Or le juge, agissant en juge, se propose nécessairement la justice; et donc cette dernière rétribution est un ouvrage de la justice divine.

C'est à quoi regardaient les saints Pères , quand ils ont si constamment établi le mérite des bonnes œuvres. Ils considéraient que les Ecritures rapportaient à Jésus-Christ comme juge et la punition des méchants, et le couronnement des fidèles. Delà ils ont inféré que celte distribution de biens et de maux se ferait selon les règles de la justice, c'est-à-dire comme chacun l'aura mérité ; parce que c'est le propre de la justice de considérer le mérite. C'est encore pour la même raison qu'ils n'ont fait aucune difficulté d'enseigner positivement que la vie éternelle était due; parce que c'est une maxime infaillible que la justice ne rend que ce qu'elle doit.

Nous examinerons en son lieu quelle est la nature de cette dette par laquelle il a plu à Dieu de s'obliger à ses créatures. Il suffit que nous remarquions maintenant que l'Ecriture nous a enseigné ces trois conditions importantes qui sont requises pour le mérite, c'est-à-dire la coopération de nos volontés, la justice des bonnes œuvres, et la gloire rendue comme récompense.

L'Apôtre a renfermé ces trois choses dans le texte que j'ai rapporté de la seconde Epître à Timotftée. « J'ai, » dit-il, « combattu un bon « combat; j'ai achevé ma course, j'ai gardé la « loi. » Cela marque l'opération de la volonté. « La couronne de justice m'est réservée. » Si c'est la justice que l'on couronne, il y a donc Une véritable justice. « Lieu, ce juste juge, me « la rendra. » Qui ne remarque ici la justice

« // Tim., iv, 7.

par laquelle Dieu rend la couronne aux bonnes œuvres que nous faisons, comme leur véritable recompense?

Ces trois vérités si considérables méritaient sans doute un traité plus ample; mais un si long discours n'est pas nécessaire pour le dessein que je me suis proposé, qui ne doit comprendre autre chose qu'une simple explication de notre doctrine, par laquelle nos adversaires connaissent que nous n'avons de gloire qu'en Jésus-Christ seul.

Certes, si nous présumions de nous-mêmes, nous ne pourrions fonder notre orgueil que sur la coopération du libre arbitre, ou sur la dignité de nos bonnes œuvres, ou sur ce titre de récompense, au sens que nous avons exposé. Repassons donc en peu de paroles sur ces trois vérités excellentes, sur lesquelles sont appuyés tous les bons mérites, et montrons à nos adversaires que le saint concile de Trente nous les fait considérer d'un œil si modeste, que nous pouvons assurer sans crainte que rien n'établit mieux la gloire de Dieu et le mérite de Jésus-Christ que le mérite des bonnes œuvres comme l'Eglise catholique l'enseigne.

Premièrement, il est véritable que la doctrine du libre arbitre est un des articles de notre créance. Mais que les ministres ne pensent pas que nous vantions notre liberté pour nous confier en nous-mêmes. Car nous reconnaissons devant Dieu que notre volonté est captive jusqu'à ce que le Fils l'affranchisse. Le concile de Trente confesse que nous naissons enfants de colère et esclaves du péché et du diable i ; tellement qu'il est impossible que jamais notre infirmité se relève, si le miséricordieux Médecin ne lui tend sa main charitable. Comment donc nous vanterons-nous d'une liberté qui n'est réparée que par grâce, et de quoi se glorifiera celui qui a été délivré, sinon de la bonté du Libérateur ?

Nous croyons la justice des bonnes œuvres ; et nous disons qu'il est impossible qu'elles ne soient de très-grand prix devant Dieu, puisqu'il les fait lui-môme par son Esprit-Saint, puisqu'elles naissent de cette divine vertu que Jésus- Christ comme chef répand sur ses membres. C'est aussi une des raisons qui nous oblige de les honorer du nom de mérite, pour exprimer leur valeur et leur dignité. Mais c'est aussi pour cette même raison que nous en rapportons tout l'honneur à Dieu, après le sacré concile de Trente qui imprime cette vérité en nos cœurs par ces paroles si pieuses et si chrétiennes : « Encore que nous voyions que les saintes lettres lassent tant d'estime des. bonnes œuvres,

• Sess. 6, cap. 1.

que Jésna-Christ doqs promet lui-même qu'un ferre d'eau donné à un pauvre ne sera pas privé de sa récompense; et que l'Apôtre témoigne qu'un moment de peine en ce monde produira an poids de gloire éternel : toutefois, à Dieu ne plaise que le Chrétien se fie ou se glorifie en lui-même, et n< >n point en Notre Seigneur, duquel lu bonté est si grande envers tous les hommes, qu'il veut que ses dons soient leurs mérites1. » Paroles vraiment saintes, vraiment chrétiennes, qui ôtent tout orgueil jusqu'à la racine. Car si tout ce que nous pouvons appeler mérite doit être estimé un don ,i • (a grflee, de quoi peut présumer l'arrogance humaine ? Kl ne paraît-il pas clairement qu'établir le mérite en ce sens, ce n'est pas vouloir glorifier l'homme, mais honorer la grâce de Dieu par Notre-Seigneur Jésus Christ !

C'est ainsi que le mérite des lionnes GBUVres a été enseigné par saint Augustin el parles anciens docteurs orthodoxes; et le concile de Trente, suivant leur exemple, témoigne par les paroles que j'ai rapportées, qu'il n'a point de plus grande appréhension que de voir l'homme se confier en lui-même et non point en N >lre Seigneur. Cependant le catéchiste voudrait faire croire que ce concile ne s'est assemblé que pour ruiner cette solide espérance qui appuie le cœur du fidèle en Jésus-Christ seul; certes la sincérité chrétienne ne souffre point COS déguisements, el il n'appartient qu'au mensonge de vouloir se fortifier par des calomnies.

Mais achevons de faire connaître la modeste simplicité de notre doctrine dans le point OÙ nos adversaires s'imaginent que nous présumons le plus de nos forces. Nous disons que la couronne d'immortalité est rendue aux bonnes œuvre • des saints par une action de justice. Les ministres lâchent de persuader qu'il n'y a point d'arrogance pareille à la nôtre, puisqu'elle ose ex jer de Dieu par. justice, ce que nous ne devons espérer que de sa seule miséricorde. Défendons notre innocence contre ce reproche, et montrons, par des raisons évidentes, que nous ne disons rien. en cette matière, que les plus échauffes de nos adversaires ne soient obligés de nous accorder.

Ce serait une folle témérité de croire que la créature put avoir par elle-même aucun droit sur les biens de son Créateur. Quelques bonnes œuvres que nous fassions. Dieu ne nous peut devoir que ce qu'il lui plaît : et cela parait principalement par ces 'deux raisons. Premièrement, il est notre Créateur, ce qui lui donne un domaine

1 Absit ut christianus homo in seipso vel confldat, vel glorietur, et Bon in Domino; cujus tant.i o~t er^a omnes Domines bonitas, ut eo-

rum vtlitc-se mérita, quas sunl ipsius doua. (Scs-s. 6, cap. IU.)

B. Tom. IV

si indépendant que nous sommes a lui bien pins qu'à nous-mêmes : de sorte qu'il n'j aura i de plus ridicule que de disputer contre luietuJ soutenir qu'il nous doit. Secondement, nous sommes pécheurs ; et en cette déplorable qualité, bien loin d'exiger de lui quelque chose, nous devons nous estimer bien heureux qu'il ne décharge pas SUT nous toute .sa colère que nous avons si justement méritée.

Il est donc absolument impossible que sa iustice soit tenue à rien envers vous, si ce n'est que sa h »nté l'j oblige. Il ne peut \ avoir de justice

entre ceux qui doivent être réglés par un droit c euinun. tellement qu'elle présuppose quelque égalil qui n i peut être entre Dieu

cl l'homme à cause de la disproportion infinie. C isl p i irqu o ce grand Dieu vivant , dont les miséricordes n'ont point de bornes, voulant établir quelques lois de justice entre sa nature et la nôtre, il nous honore de son alliance , il s'ene à noua par p tinsi celle Majesté

souveraine entre en société ai ■■• unis.

De là il s'ensuit que la justice qui nous récompense est fondée sur la promesse divine, par laquelle Dieu s'oblige à nous gratuitement à cause de Notre Seigneur Jésus-Chri >l ; et le saint concile de Trente nous explique celte doctrine en ces termes: « Il faut proposer la vie éternelle a

œUX qui vivent bien jusqu'à la (in el qui oui is-

pérance en Dieu, et comme une grâce qui est misérieordieusemeni promise aux enfants de Dieu par \ tre Seigneur Jésus-Christ, el comme une récompense qui sera fidèlement rendue à leurs

bonnes u'iivres et à leurs mérites en reiiu de la promets,- de Dieu '. » Tellement que nous n'avons aucun droit que celui qui nous est acquis par celle promesse de grâce que le sang de Jésus- Christ a ratifiée, et que le l'ère nous a laite à cause de lui.

Mais nos adversaires objecteront que nos docteurs ne l'en endent pas de la sorte, qu'ils enseignent un mérite de condignité, el une certaine proportion cidre la vie éternelle et nos bonnes œuvres : el qu'ils regardent la récompense qui nous esl donnée plutôt comme une dette que comme une grâce. C'est là le plus grand sujet de leurs invectives; et cependant nous ne disons rien que des personnes raisonnables puissent contester.

Nous croyons qu'il y a quelque sorte de proportion entre la vie éternelle et les bonnes œuvres, telle qu'elle est entre les moyens et la fin,

• Bene operantibus usque ad flnem, et in Deo speianUbus, i

nenda est vita aeterna, et tanquam gratia îï'iis D^-i p^>" Jcsi'.r.» < stum misrrirorditer promissa, et tanqv S ex ipsuis Deipro-

mi-sione bonis ipsorum operibus et mentis liùeàier reculai:.'.. vScà3., 6, cap. 1G.)

RÉFUTATION DU S1EUK FERRY

entre la semence et le fruit, entre le fondement et l'édifice, entre le commencement et la perfection.

Nos adversaires ne nieront pas que l'ouvrage de notre régénération ne comprenne tous ces merveilleux changements qui se doivent 'faire en nous par l'Esprit de Dieu, depuis la grâce du saint baptême jusqu'à la glorieuse résurrection ; car la fin de tout cet ouvrage , c'est de nous rendre semblables à notre Sauveur. C'est pourquoi le Saint-Esprit, répandu sur nous, opère continuellement en l'homme fidèle, y formant peu à peu Jésus-Christ. Il commence sur la terre, et il n'achève que dans le ciel ; tellement que nous pouvons dire que la grâce qui agit en nous, c'est la gloire commencée, et que la gloire, c'est la grâce consommée. De là vient que le Fils de Dieu nous promet un eau « qui jaillit à la vie éternelle l ; » c'est la grâce qui tend à la gloire, et qui, venant du ciel, va chercher sa perfection dans le ciel.

Davantage : les vertus divines que le Saint- Esprit fait en nous, comme la foi, l'espérance et la charité, s'attachent à Dieu d'une telle ardeur, qu'elles ne peuvent goûter que lui seul ; il les a faites d'une nature si noble et d'une si vaste capacité , qu'il ne lui est pas possible de les satisfaire, à moins qu'il ne se donne lui-même.

Ces vérités étant supposées, dire que Dieu doit la vie éternelle aux œuvres qu'il produit en nous par la grâce, c'est dire qu'il se doit cela à luimême, d'accomplir l'ouvrage qu'il a commencé, d'achever le merveilleux édifice dont il a posé les fondements, de contenter les désirs qu'il a inspirés, et de rassasier une avidité qu'il a faite, est-il rien de plus digne de sa sagesse?

Enlin, û y a grande différence de considérer l'homme en qualité d'homme, et l'homme comme membre de Jésus-Christ. Car lorsque les lidèles agissent comme membres de Jésus-Christ, leurs acuonsappartiennentàJésus-Christmème», parce qu'elles viennent de la vertu qu'il répand en eux, c'est-à-dire de son Esprit, qui les prévient, qui les suit, qui les accompagne, qui lait qu'elles sont actions divines et desquelles , par conséquent, la dignité ne peut être assez exprimée.

On peut comprendre par ces principes tout ce que nous croyons du mérite. Il faut premièrement poser l'action, c'est-à-dire l'opération libre de nos volontés après que la grâce les a délivrées; secondement, la dignité de l'action qui vient toute de Jésus-Christ, comme nous l'avons assez expliqué, et enfin la promesse divine sur laquelle e^t appuyée notre confiance, parce que le véritable fidèle ayant persévéré jusqu'à la fin

., 14—2 Cenc. Ïri4.,am. 6,c. 16.

dans la foi qui agit par la charité, et ayant par ce moyen accompli la loi selon la mesure de cette vie, à la manière que nous avons exposée, peut dire qu'en vertu de cette promesse il a le droit sur l'héritage céleste. C'est ce que nos théologiens appellent mérite de condignité. Je ne pense pas que nos adversaires trouvent rien à reprendre en la chose : et il n'est pas bienséant à des Chrétiens de se débattre pour des paroles, et moins encore pour celle-ci, dont le concile de Trente ne se sert pas, et qui n'est usitée en l'Ecole que pour exprimer avec plus de force la valeur et la dignité que le mérite de Jésus-Christ donne aux bonnes œuvres.

Cette doctrine fait bien entendre ce que saint Augustin nous a enseigné par l'autorité des lettres sacrées, que la vie éternelle est donnée aux œuvres , et néanmoins qu'elle ne laisse pas d'être grâce. Elle est donnée aux œuvres, parce que Dieu rendra à chacun selon ses œuvres1. Et cependant il est certain que c'est une grâce, parce qu'elle nous est promise par grâce; elle nous est préparée dès l'éternité par la grâce de celui qui nous a choisis en Jésus-Christ, afin que nous fussions saints2. Les bonnes œuvres qui nous l'acquièrent ne sont point en nous comme par nous-mêmes, mais nous « y sommes créés » par la grâce3, qui « opère » en nous « le vouloir et le faire4 ; etsi nous persistons jusqu'à la fin, c'est par ce don spécial de persévérance, qui est le plus grand bienfait de la grâce, si bien qu'il ne reste plus autre chose à l'homme sinon de se glorifier en Notre-Seigneur, qui donne la vie éternelle aux mérites; mais qui donne gratuitement les mérites, selon ce que dit le concile de Trente : que les mérites sont des dons de Dieu.

Ainsi, comme remarque saint Augustin, qui finira celte question après l'avoir si bien commencée, tous les desseins de la Providence se rapportent à ces trois choses. Car, ou Dieu rend le mal pour le mal, ou il rend le bien pour le mal ou il rend le bien pour le bien. Il rend le mal pour le mal, le supplice pour le péché, parce qu'il est juste; il rend le bien pour le mal, la grâce pour l'injustice, parce qu'il est bon ; enfin, il rend le bien pour le bien, la gloire éternelle pour la bonne vie, parce qu'il est juste et bon tout ensemble5. C'est pourquoi nous disonsavec le Psalmiste : « 0 Seigneur ! je vous chanterai mite séricorde et jugement6, » parce que tous les ouvrages de Dieu sont compris sous la miséricorde et sous la justice. La condamnation des

1 Apoc, xxii, 12.— 5 Ephes., I, 4.— 3 Ephcs., n, 10. — '< PAU., il, 13. — ' Reddet omnino Dons et mala pro malis, quoniam justus est ; et bona pro malis, quoniam bonus e>t ; et oona pro bonis, quoniam bonus et justus est. {JM gral. et liber, arbitr., cap. 23, n. -45, tom. x.) — 6 Psal., c. i.

LE SALI I POSSIBLE DANS I/EGLISE ROMAINE

méchants est ont action de pan justice ; la jtistitication des pécheursesl une pure miséricorde : le couronnement des saints est une miséricorde

inelee de justice, avec un si juste tempérament que l'une ne diminue point la gloire de l'autre,

la justice nous étant proposée pour nous relever

le OOUrage, et la sainte miséricorde pour fonder solidement notre humilité.

Page 1