‹ Œuvres completes de Bossuet (volume 5)Chapitre 34 sur 313 · CHAPITRE DERNIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE DERNIER

Conclusion de la seconde scrlion. — Injustice de mini-tre qui nie que nous ayons noire confiance en Jésus-Chn4

Après que nous avons l'ait voir clairement quelle est la pureté de notre doctrine, revenons a nos adversaires, et exhortons-les en Noire- Seigneur, par les entrailles de la charité chictienne, qu'ils ouvrent enfin les yeux à la vérité, et qu'ils cessent de nous reprocher que BOUS nous confions en nous-mêmes, et non point au Fils de Dieu, qui nous a aimés et quia donné son âme pour nous. Laissons les disputes et les questions; laissons les contentions échauffées. Nous écouterons volontiers leurs plaintes; qu'ils entendent aussi nos raisons en paix : toutes leurs accusations seront réfutées sitôt que notre loi sera éclaircie.

Ils se plaignent que nous attribuons tout a nos bonnesœuvres, et (pie notu anéantissons la grâce de Dieu. Mais nos conciles ont déterminé (pie nos péchés nous sont pardonnes par une pure miséricorde, que nous devons à une libéralité gratuite la justice qui est en nous par le Saint- Esprit, et que toutes les bonnes œuvres que nous faisons sont autant de dons de la grâce.

Mais il faut confesser, disent-ils, que Dieu ne nous approuve et ne nous reçoit qu'à cause de la justice de Jésus-Christ, et non point à cause de nos bonnes œuvres. Nous les conjurons au nom du Sauveur qu'ils nous expliquent nettement quelle est leur pensée. Est-ce que Dieu, en nous donnant la vie éternelle, ne fait aucune considération dans nos bonnes œuvres ? A Dieu ne plaise que nous ayons un tel sentiment de celui dont il est écrit qu'il rend à chacun selon ses œuvres. Certainement il les considère, puisqu'il les récompense et qu'il les couronne ; et je ne puis croire que nos adversaires veulent nier une vérité si constante. Mais peut-être qu'ils veulent dire que les bonnes œuvres ne sont point toute la raison pour laquelle Dieu nous considère, ou bien qu'il ne les considère elles-mêmes qu'à cause de Notre Seigneur Jésus-Christ. Si c'est là tout ce qu'ils prétendent, ils ne disputent pas contre nous; nous confessons de tout notre cœur cette salutaire doctrine.

Dieu aime ses élus par un double amour; il J a un amour qui suit leurs œuvres, et il y a On amour qui prévient leurs œuvres. « Mon l'ère vous a aimes, » dit le Fils de Dieu ', « parce que vous m'avez aimé.» Cet amour du l'ère éternel suit nos œuvres; mais il y a un autre amour qui les prévient. Car, comme remarque saint Augustin *, c'est Dieu qui lait en nous cet amour par lequel nous aimons sou Fils : et il l'aime parce qu'il le lait; mais il ne ferait pas en nous ce qu'il aime, si , avant que de le faire, il ne nous aimait. D'où il s'ensuit que les bonnes œuvres ne peuvent pas être tout le motif pour lequel Dieu nous favorise, puisqu'il y a en Dieu un amour qui est le principe des bonnes œuvres.

Davantage : nous ne croyons pas que lorsque Dieu couronne les œuvres, il termine son alleetion simplement aux œuvres. Car, après le malheur de notre péché, il est certain que la bonne vie ne nous aurai I acquis aucun droit sur la couronne d'immortalité, si Dieu, par sa bonté, ne l'avait promise à cuise de Notre Seigneur Jésus- Christ, comme dit le concile de Trente, et si en conséquence de cette promesse il n'agréait, au nom de sou Ris, les bonnes œuvres (pie nous faisons. C'est pourquoi le même concile, parlant des œuvres de pénitence, dit « qu'elles tirent de Jésus-Christ toute leur vertu; que c'est lui qui le. offre à son l'ère; qu'en lui elles sont reçues par son Père*. n Tellement que nous confessons que Dieu ne nous aime qu'en Jésus-Christ; qu'A ne nous considère qu'en Jésus-Christ ; qu'il ne reçoit nos œuvres que par Jésus-Christ. Une profession de foi si sincère ne surmontera-l-elle jamais l'opiniâtreté de nos adversaires?

Mais ils ne seront pas satisfaits de nous jusqu'à ce que nous disions avec eux que toute la justice des élus de Dieu n'est que souillure et iniquité, c'est ce que nous ne pouvons accorder ; et nous les conjurons en Noire-Seigneur qu'ils cessent d'outrager l'Esprit de la grâce, se souvenant (pie cette justice vient de Jésus-Christ, et que c'est Dieu même qui la fait en nous. A Dieu ne plaise que nous croyions que Jésus-Christ, amenant ses élus au Père , ne lui présente que des ordures qu'il aura laissées, et non point une justice qu'il aura faite. Car, si son Esprit-Saint agit en nos cœurs, qu'est-ce qu'il y peut former sinon la justice ? Or la justice qui n'est telle que devant les hommes, n'est autre chose qu'une hypocrisie.

• Jean., xvi, 27. — J Amorem itaque nostrum pium fecit Deus; et vidit quia boniirn est; ideo quippe amavit ipse quod fecit; sed in nobis non faceret quod amaret, nisi antequam id lacerct. nos amaret. (Tract. 102, m Joan., n. 6, tora. m, part, il) — J Ab ipso vim hauent, peripsum offeruntur Patri, per ipsum acceptantur a Faire (Se«. 1-1, cap. 8.)

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RÉFUTATION DU SIEUR FERRY

Donc la justice des prédestinés sera justice même aux yeux de Dieu.

Et certes , il ne meurt aucun des élus dans lequel la grâce de Dieu n'ait affermi le règne de la charité sur la convoitise, ainsi qu'il a été expliqué ailleurs1. Par conséquent, ces péchés énormes qui éteignent la charité ne se rencontrent plus en leurs âmes ; et leurs affections sont dans un bon ordre, parce qu'ils meurent attachés à Dieu. Telle est la justice des prédestinés. Mais ils n'auront pour cela, de quoi se glorifier en eux-mêmes ; parce que Dieu, qui les trouvera justes, les trouvera tels qu'il les a faits, et il ne couronnera que ses propres dons.

Cessez donc de nous reprocher, nos chers Frères, que nous établissons les mérites pour nous élever contre Dieu. Si nous présumions des mérites, dirions-nous tous les jours à Dieu, dans l'auguste sacrifice de nos autels : « Donnez, ô Seigneur tout-puissant, à nous misérables pécheurs, qui espérons en la multitude de vos miséricordes, quelque part et société avec vos bienheureuxapôtres et martyrs, au nombre desquels nous vous prions de nous recevoir, ne pesant point nos mérites, mais usant de grâce envers nousau nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ2 ?» Est-ce là s'enfler de ses propres mérites? Et quelle est l'infidélité de votre ministre, quand il assure dans son Catéchisme*, que l'on «a fait rayer, comme autant d'hérésies, de l'ordre de baptiser et de la manière de visiter les malades,» ces salutaires protestations que faisaient nos pères, d'espérer la gloire éternelle, non point par leurs propres mérites, mais par les mérites *e Jésus-Christ? Si l'Eglise les a rayés de ses rituels comme des hérésies, d'où vient qu'elle les laisse comme saintes dans son sacrifice ?

Que si peut-être l'on s'imagine que cette prière de l'Eglise déroge aux mérites, l'on ne comprend pas bien son intention. Nous croyons qu'il y a des mérites, mais aucun de nous en particulier n'ose présumer qu'il en ait : car en ce lieu de tenlalion, nous sommes si fort enclins à l'orgueil, qu'il est expédient pour notre salut que Dieu nous cache à nous-mêmes les biens qu'il nous fait. Ainsi, tant que nous sommes en cette vie, bien loin de vanter nos mérites, comme faisait cet arrogant pharisien, nous nous prosternons devant Dieu, à l'exemple du saint prophète, et nous espérons le fléchir h cause de ses grandes miséricordes; d'autant plus que, sentant notre infirmité, nous savons bien qu'il est impossible que nous persévérions jusqu'à la fin, parmi tant

:s, cii. 10 et 11. — 2 Ir.tra quorum no» consortium non «estima: <,r rricriti, LU, largitor admitte, per Chri-

btvuu Dominant nostruin. (C'a». Mits.) — ' Page 109.

de difficultés que nous rencontrons dans la voie étroite, si la grâce ne nous soutient par une influence continuelle; de sorte, les enfants de Dieu lui demandent la vie éternelle comme une pure libéralité, parce que, si c'est la justice qui les y reçoit ensuite de la promesse divine, c'est la miséricorde qui les y conduit par Jésus-Christ, notre Sauveur.

Quelle est donc l'injustice de nos adversaires, qui disent que c'est la présomption qui nous a enseigné le mérite? Comment la présomption l'a-t-elle enseigné, puisque telle est la nature de ce mérite, qu'il se perd tout entier sitôt qu'on présume ? « L'Eglise a des mérites, » dit saint Bernard1, « mais pour mériter, non pour présumer. »

Si nous présumions des mérites, reconnaîtrions-nous qu'ils nous sont donnés, l'apôtre saint Paul disant : « Si tu as reçu, de quoi peuxtu te glorifier2?» Si donc nous confessons humblement, avec le saint concile de Trente3, que les mérites nous sont donnés, il est clair que nous ne voulons pas glorifier l'homme; et si nous ne voulons pas glorifier l'homme, il paraît que nous avons dessein de glorifier Dieu par Notre Seigneur Jésus-Christ.

C'est ce que notre concile témoigne en ces termes : « Nous ne pouvons rien par nous-mêmes, nous pouvons tout avec celui qui nous fortifie :» ainsi l'homme n'a pas de quoi se glorifier, « mais « toute notre gloire est en Jésus-Christ : » en lui nous vivons, en lui nous méritons, en lui nous satisfaisons, faisai.t des fruits dignes de pénitence, lesquels tirent de lui leur vertu, par lui son présentés à son Père, en lui sont agréés par son Père 4. »

Comment donc osez-vous dire, ô ministre ! qu'il « n'est plus permis de mourir en l'Eglise « romaine en se fiant es seuls mérites de Jésusce Christ ? » Quoi ! ne nous est-il pas permis de dire en mourant ce que l'Eglise dit tous les jours dans son sacrifice : « Seigneur, ne pesez point « nos mérites ; mais sauvez-nous par grâce, au « nom de Jésus-Christ? » Ne nous est-il pas permis de mourir en la foi du concile de Trente, qui dit que nous n'avons pas de quoi nous glorifier en nous-mêmes, mais que toute notre gloire est en Jésus-Christ? Certes, nous espérons de mourir en cette sainte et salutaire pensée; nous dirons, et vivants et mourants, que Jésus-Christ est toute notre gloire, par conséquent tout notre

* Habet mérita, sed ad promerendum, non ad prœsucnendiim. (Sercn. 68, in Cant., n. 6, lum. i.) — 3 // Cor., iv, 7. — • Sess. 14, c. 16; ci-de.-su?, c. 13. — "Nom qui a nolns tanquam ex nobismeiip sis nihil pos^umns, eo coopeiaute qui nos confortât, omnia po>sumus; • ita lion habei liomo unde gloiieiur, sed omnis nostra glonalio in Christo est, etc. (Ses*. 14, can. 8.)

salut, toul notre appui . toute notre confiance.

Et ne nous opposeï pas, ainsi que nous laites, « que nous croyons être sauvés par quelque au- « tre chose ' ; » car ce reproche est peu raisonnable, il est vrai que nous confessons, et c'est une maxime très-indubilable, que plusieurs choies coopèrent à notre salut, ou plutôt que par la grâce de Dieu, toutes choses coopèrent à notre salui ; mais nous avons i k> 1 1< ■ espérance en Jésus- Christ seul : parce que tout ce qui contribue à nous sauver, n'a de force ni de valeur que par ses mérites.

Je n'estime pas avoir tsseï bit en réfutant foa objections par des raisons si claires et si évidentes; il fout encore que vous soyez condamné par la doctrine de vos c illègues. Ecoutes votre confrère Daillé parlant de vos amis les luthériens, en son Apologie, ch. 0. « Quand, » dit-il, « selon les lois du discours, il s'ensuivrait légitimement et nécessairement de l'opinion des luthériens, qu'il faille adorer le sacrement, toujours me suffit-il, pour ne pas abhorrer leur communion, qu'ils ne tiennent pas cette conséquence, mais, au contraire, ta rejettent avec moi ; » et il ajoute encore en ce même lieu, que « ce serait une extrême injustice de la leur imputer. » Kl dans la lettre à H. de Ifonglat, faite sur le sujet de son Apologie-: «Encore, a <IU il 2, « que l'opinion des luthériens sur l'Eucharistie induise, selon nous, aussi bien que celle de Rome, la destruction de l'humanité de Jésus-Christ, celte suite néanmoins ne leur peut être mise sus sans calomnie, vu qu'ils la rejettent formellement. » Appliquez ce raisonnement à la matière où nous sommes, et vous \ verrez votre condamnation.

Vous diles <pie nous ne mettons pas notre confiance aux seuls mérites de Jésus-Christ. Nous enseignons positivement le contraire. Vous soutenez que notre créance ne le permet pas, \ous tâchez de le prouver par des conséquences que vous lirez de notre doctrine; nous les rejetons, nous les désavouons, nous les détestons. Vous ne pouvez donc nous les imputer, « sans une « extrême injustice et sans calomnie. » Vous nous les imputez toutefois; et c'est la principale raison par laquelle vous ne craignez pas de nous condamner. Donc, selon les principes de vos collègues, la sentence que vous prononcez contre nous est fondée sur une calomnie manifeste, et donnée par une extrême injustice.

Ainsi, nonobstant vos oppositions, il est vrai que nous pouvons et vivre et mourir dans cette bienheureuse espérance, qui s'appuie sur Jésus- Christ seul ; et si celte confiance a sauvé nos pères, comme votre Catéchisme l'enseigne, il ré-

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suite clairement, de votre discours, que ni pouvons attendre la vie éternelle dans la communion de L'Eglise romaine.

Maiselle ne permet pas, dites-vous, de mourir « avec assurance de sou salut i; ■ et par là vous lâchez de nousfaire entendre que notre confiance n'est pas assez forte. Répondons en peu de paroles a cette objection que vous laites dans le dessein dé mettre quelque différence entre nos ancêtres et nous.

Nous avons l'assurance de notre salut, telle que l'ont toujours eue les enfants de Dieu; a lesquels, certes, » dit saint Augustin 2, (quoiqu'ils soient infailliblement assures du prix de leur persévérance, toutefois ils ne sont pas assurés de leur persévérance. »

Nous avons l'assurance de noire salut, telle que la prêchait saint Bernard: «Qui est celui qui peut dire : Je suis des élus, je sirs des prédestinés à la vie, je suis au i ombre des enfants?* et après: « Nous n'eu a\«n s pas ... certitude; mais la confiance nous consuie, de peur que nous ne soyons tourmentés par l'anxiété de ce doute 3. »

Je produis ces deux grands hommes à noire adversaire, parce qu'il 1rs appelle sainls dans son Catéchisme, afin qu'il connaisse, par leur témoignage, que nous avons l'assurance d'être sauvés, telle que l'ont eue les hommes de Dieu et les saints docteurs de l'Eglise. Après quoi je ne vois rien de plus ridicule que d'apporter, comme un empêchement de notre salut, cette incertitude modeste en laquelle la bonté de Dieu laisse les élus pour les rendre plus humbles et plus diligents. Au contraire, saint Augustin nous apprend qu'il Importe pour notre salut que nous ne sachions pas ce secret, « parce qu'en ce lieu de tentation l'infirmité est si grande, que la certitude infaillible peut facilement engendrer l'orgueil k. »

Mais Unissons enfin ce discours par ce raisonnement invincible, qui découvrira manifestement deux insignes faussetés du ministre. Il accuse le concile de Trente d'avoir établi une nouvelle doctrine touchant la justification et les bonnes œuvres. Cependant il parait sans diffîculté qu'elle a été de point en point enseignée il

1 Pag. 113. — ' Qui licet de perseverantiae suae prœmio certi .'int, de ipsa Umtii (.erae.eraniia repenuniur incerti. VL b. ,\i, De ci'o. Dei, cap. 12, tom. TU.) — * Qiu dicere potest : Ego de electis sum, ego de prédestinât, s ad vi-am? Ceniiu iinem uti^ue non habemus : sed spei tiducia coosolalur nos, ne dubnat onis bujus anxietate penitus cruciemur. , de Septua<j., n. 1, tom. i.) — • Quis enim ex

mtUUtud ne ti i. imai, q^amJiu in bac nwr a itaie vivitur, in numéro prauestioaioruin se e>=e pr.e-.uinu? Quia id occultjn opus est in boc lo o, etc. Qiœ pr*-uinptio m isto .entai o. min loco non expeuit, ubi taina est n ti m tas, ut superbiam possit generare secuntas. [De corr. et grat., c. 13, n. 40, tom. x.)

RÉFUTATION DU SIEUR FERRY

v a plus de douze cents ans, par le plus célèbre de tous les docteurs, avec l'applaudissement de toute l'Eglise. Il ajoute que celle doctrine détruit le fondement de la loi, c'est-à-dire la confiance en Jésus-Christ seul. Toutefois il n'est pas assez téméraire pour accuser saint Augustin d'un crime si énorme ; au contraire, il déclare en termes formels, qu'il ne trouve rien en sa loi qui puisse donner une juste cause de séparation. Ainsi, l'autorité de saint Augustin nous est un

rempart assuré. Car si notre foi est la sienne, il est cluir qu'on ne se doit pas séparer de nous, puisqu'on n'ose se séparer de saint Augustin. Que s'il y a de l'injustice à se séparer, il y en a bien plus à nous condamner ; tellement que les maximes de notre adversaire sont la justification de l'Eglise. C'est ainsi que la nouveauté est forcée, par une secrète vertu, à venir rendre témoignage à l'antiquité ; « c'est ainsi que l'unité sainte est honorée,même par le schisme. »

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