‹ Œuvres completes de Bossuet (volume 5)Chapitre 39 sur 313 · Tom. IV · texte numérisé non relu

Tom. IV

avait oui accordera M. Claude. Dieu me mit pourtant dans le cœur quelque chose de plus expliqué ; et voici ce que je lui dis.

L'ordre d'instruire les enfants de Dieu, est de leur apprendre, avant toutes choses, le Symbole des Apôtres: « Je crois en Dieu le Père, et en « Jésus Christ, et au Saint-Esprit, la sainte Eglise « universelle, la communion des saints, la ré- « mission des péchés » et le reste. Autant que le fidèle croit en Dieu le Père, et en son Fils Jésus- Christ, et au Saint-Esprit, autant croit-il l'Eglise universelle, où le Père, où le Fils, où le Saint- Esprit est adoré. Autant, dis-je, qu'il croit le Père, autant croit-il l'Eglise, qui fait profession de croire que Dieu, l'ère de Jésus-Christ , a adopté des enfants qu'il a unis à son lils. Autant qu'il croit au Fil>, autant croit-il l'Eglise qu'il a assemblée par son sang, qu'il a établie par sa doctrine} qu'il a fondée sur la pierre, et contre qui il a promis que les portes d'enfer ne prévaudraient point. Autant qu'il croit au Saint-Esprit, autant croit-il cette Eglise à qui le Saint-Esprit a été donné pour docteur. Et celui qui dit : « Je « crois en Dieu, en Jésus-Christ et au Saint-Est prit, quand il dit : « Je crois, » il professe : « il « croit de cœur pour la justice, et il confesse de « bouche pour le salut, » comme dit saint Paul l, et il sait que la foi qu'il a n'est pas un sentiment particulier. Il y a une Eglise , une société d'hommes, qui croit comme lui : c'est l'Eglise universelle qui n'est pas ici, ni là, ni en ce temps, ni en un autre. Elle n'est pas renfermée dans une seule contrée, connue l'ancienne Eglise judaïque : elle ne doit point finir comme elle ; et fou royaume ne doit point passer à un autre peuple, comme il est écrit dans Daniel 2. Elle est de tous les temps et de tous les lieux, et tellement répandue, que quiconque veut venir à elle le peut. Elle n'a point d'interruption dans sa suite ; car il n'y a point de temps où on n'ait pu dire : « Je crois l'Eglise universelle, » comme il n'y en a point où on n'ait pu dire : « Je « crois en Dieu le Père , et en son Fils , « et au Saint-Esprit. » Cette Eglise est sainte parce que tout ce qu'elle enseigne est saint ; parce qu'elle enseigne toute la doctrine qui fait les saints, c'est-à-dire toute la doctrine de Jésus- Christ ; parce qu'elle enferme tous les saints dans s;m unité. Et ces saints ne doivent pas être seulement mus en esprit : ils sont unis extérieurement dans la communion de cette Eglise ; et c'est là ce que veut dire la communion des saints. Dans cette Eglise universelle, dans celte communion des saints, est la rémission des péchés. Là est le baptême, par lequel les péchés sont

Dan., M, 44, 14.

44(j CONFÉRENCE AVEC M. CLAUDE

remis; là est le ministère des clefs, par les- une lettre qui tue. L'Ecriture sans sa légitime

quelles ce qui est remis ou retenu sur la terre, interprétation, l'Ecriture destituée de son sens

est remis ou retenu dans le ciel l . Voilà donc dans naturel, c'est un couteau pour nous égorger,

cette Eglise un ministère extérieur, et qui dure L'arien s'est coupé la gorge par cette Ecriture

autant que l'Eglise, c'est-à-dire toujours, puis- mal entendue ; le nestorien se l'est coupée ; le

qu'on croit cette Eglise en tous les temps non pélagien se l'est coupée. A Dieu ne plaise donc

comme une chose qui ait été, ou qui doive être, que l'Eglise nous donne seulement l'Ecriture,

mais comme une chose qui est actuellement, sans nous en donner le sens ! Elle a reçu l'un et

Voyez donc à quoi celte Eglise est attachée, et l'autre ensemble. Qand elle a reçu l'Evangile de

ce qui est attaché à cette Eglise. Elle est attachée saint Matthieu et VEpître aux Romains, et les au-

immédiatement au Saint-Esprit qui la gouverne: très, elle les a entendus : ce sens, qu'elle a reçu

« Je crois au Saint-Esprit, la sainte Eglise uni- avec l'Ecriture, s'est conservé avec l'Ecriture, et

« verselle. » A cette Eglise est attachée la corn- le môme moyen extérieur dont le Saint-Es-

munion des saints, la rémission des péchés, la prit se sert pour nous l'aire recevoir l'Ecriture

résurrection de la chah-, la vie éternelle. Hors sainte, il s'en sert pour nous en donner le sens

de cette Eglise il n'y a ni communion des saints, véritable. Tout cela vient du même prin-

ni rémission des péchés, ni résurrection pour la cipe ; tout cela est de la suite du même dessein,

vie éternelle. Voilà la foi de l'Egliseétablie dans Comme donc il n'y a rien à examiner après l'E-

le Symbole. Il ne parle point de l'Ecriture. Est- glise, quand elle nous donne l'Ecriture sainte ;

ce qu'il la méprise ? A Dieu ne plaise ! Vous la il n'y a rien à examiner quand elle l'interprète,

recevrez des mains de l'Eglise; et parce que ja- et qu'elle en propose le sens véritable. Et c'est

mais vous n'avez douté de l'Eglise, jamais vous pourquoi vous avez vu qu'après le concile de Jé-

ne douterez de l'Ecriture, que l'Eglise a reçue rusalem, Paul et Silas ne disent pas : Examinez

de Dieu, de Jésus-Christ et des Apôtres, qu'elle ce décret, mais ils enseignent aux Eglises à ob-

conserve toujourscomme venantde cette source, server ce qu'avaient jugé les Apôtres,

qu'elle met dans les mains de tous les fidèles. Voilà comme a toujours procédé l'Eglise. « Je

Il me sembla que cette doctrine, vraiment a ne croirais pas l'Evangile, » dit saint Augussainte et apostolique, faisait l'effet qu'elle devait tin l, « si je n'étais touché de l'autorité de l'Efaire ; mais il y a, dis-je, encore un mot. C'est glise catholique. » Et un peu après : « Ceux à ce que je disais à M. Claude, et je le réduismain- qui j'ai cru quand ils m'ont dit : Croyez à l'Etenant à ce raisonnement très-simple, que tout vangile, je les crois encore quand ils me disent: le monde peut également entendre, je veux dire Ne croyez pas à Manichée. » Cette société de pasle savant comme l'ignorant, et le particulier teurs établie par Jésus-Christ, et continuée juscomme le pasteur. Le Chrétien baptisé, avant qu'à nous, en me donnant l'Evangile, m'a dit que de lire l'Ecriture sainte, ou peut faire cet aussi qu'il fallait détester les hérétiques et les acte de foi : « Je crois que celte parole est inspi- mauvaises doctrines; je crois l'un et l'autre en- « rée de Dieu, comme je crois que Dieu „est, » semble, et par la même autorité, ou il ne le peut pas faire. S'il ne le peut pas faire C'est la manière dont les Chrétiens ont été insil en doute donc : il est réduit à examiner si truits dès les premiers temps, dans lesquels on l'Evangile n'est pas une fable ; mais s'il le peut a soutenu aux hérétiques qu'ils n'étaient pas refaire, par quel moyen le fera-t-il? Le Saint-Es- cevables à disputer de l'Ecriture, « parce que prit le lui mettra dans le cœur. Ce n'est pas ré- sans l'Ecriture on leur peut montrer que l'Ecripondre, car on est d'accord que la foi en l'Ecri- ture n'est point à eux 2, » et qu'il n'y a rien de ture vient du Saint-Esprit. 11 est question du commun entre eux et l'Ecriture, moyen extérieur dont le Saint-Esprit se sert, et Et remarquez, s'il vous plaît, que toutes les Une peut y en avoir d'autre que l'autorité de sociétés chrétiennes, excepté les Eglises nouvellel'Eglise. Ainsi chaque Chrétien reçoit de l'E- ment réformées , ont conservé cette manière glise, sans examiner, cette Ecriture, comme d'instruire. Nous disions, M. Claude et moi, que Ecriture inspirée de Dieu. l'Eglise grecque, l'éthiopienne, l'arménienne et

Passons encoreplusavant.L'Eglisenous donne- les autres, se trompaient àla vérité, en se croyant

t-elle seulement l'Ecriture en papier, l'écorce de la vraie Eglise : mais toutes croient du moins

la parole, le corps de la lettre ? Non, sans doute ; qu'il n'y a rien à examiner après la vraie Eglise.

elle nous donne l'esprit, c'est-à-dire le sens de II n'y a point d'autre manière d'enseigner

l'Ecriture : car nous donner l'Ecriture sans le les fidèles. Si on leur dit qu'ils peuvent mieux sens, c'est nous donner un corps sans âme, et

1 Contr Kp. jundam. Manich., n. 6. tom. yiii. — J l'trt, D«

• Uallh., xil, ii i Jùun^xx, 23. prmscrip. adv. h*rel.,a. 13, 37.

entendre l'Ecriture sainte que tout le reste de l'Eglise ensemble , on nourrit l'orgueil, on ôte la docilité. Nul ne le dit, que les Eglises qui se disent réformées. Partout ailleurs on dit, connue nous faisons, qu'il y a une vraie Eglise, qu'il faut croire sans examiner après elle. Cela est cru, non-seulement dans la vraie Eglise, mais dans celles qui imitent la vraie Eglise.

L'Eglise prétendue réformée est la seule qui ne le dit pas. Si la vraie Eglise , quelle qu'elle soit, ledit, l'Eglise prétendue réformée n'est donc pas la vraie Eglise, puisqu'elle ne le dit pas.

Qu'on ne nous dise pas : l'éthiopienne le dit, la grecque ledit, l'arménienne ledit, la romaine le dit ; a qui croirai-je?

Si votre doute consistai! à choisir entre la romaine et la grecque, il faudrait entier dans cet examen. Mais maintenant on convient dans votre religion que l'Eglise grecque, que l'Eglise éthiopienne et les autres, ont tort contre la romaine, et si elles étaient vraies Eglises, en quittant la romaine, qui, selon vous, ne l'était pas, vous eussiez dû rechercher leur communion.

Elles ne sont donc pas la vraie Eglise. Vous ne l'êtes pas non plus; car la vraie Eglise croit qu'il faut croire sans examen ce qu'enseigne la vraie Eglise. Vous enseignez le contraire. Vous vous dites la vraie Eglise, et vous dites en même temps qu'il faut examiner après vous, c'est-àdire qu'on peut se damner en vous crojant. Vous renoncez donc dès là à l'avantage de la vraie Eglise. Vous n'êtes pas la vraie Eglise : il faut vous quitter : c'est par là qu'il faut commencer. Si quelqu'un est tenté en vous quittant de s'unir à l'Eglise grecque, on lui répondra.

Mademoiselle de Duras ayant entendu ces choses, il me sembla qu'après cela rien ne la pouvait troubler que l'habitude contractée dès l'enfance , et la crainte d'affliger Madame sa mère, pour qui je savais qu'elle avait toute la tendresse et tout le respect qu'une mère de cette sorte mérite. Je vis même qu'elle était peinée des reproches qu'on lui faisait , d'avoir des desseins humains, et surtout d'avoir attendu à douter de sa religion, après une donation que Madame sa mère lui avait faite. Vous savez bien, lui dis-je, en votre conscience, en quel état vous étiez quand cette donation vous a été faite; si vous aviez quelque doute, et si vous l'avez supprimé dans la vue de vous procurer cet avantage. Je n'y songeais pas seulement, réponditelle. Vous savez donc bien, lui dis-je, que ce motif n'a aucune part à ce que vous faites. Ainsi demeurez en paix; pourvojez à votre salut, et laissez dire les hommes ; car cette appréhension, qu'on ne nous impute des vues humaines, est

une sorte de vue humaine des plus délicates et des plus à craindre.

Elle souhaita que je répétasse en présence de M. Coton ce qui avait été dit, par un désir qu'elle avait qu'il s'intruistt avec elle. On le fit venir; on convint des faits. M. Coton me fit, avec une extrême douceur, quelques objections sur la doctrine que j'avais expliquée. J'y répondis. Il me dit qu'il n'était pas exercé dans la dispute, ni versé dans ces matières. Il disait vrai, il remettait à M. Claude. Je priai Dieu de l'éclairer, et je partis pour revenir à mon dev\ ir.

Après une conversation que nous eûmes encore à Saint-Germain, Mademoiselle de Duras et moi, dans l'appartement de Madame la duchesse di- Richelieu, elle me dit qu'elle se cro)ait en étal de prendre dans peu sa résolution, et qu'il œ lui restait qu'à [irier Dieu de la bien conduira. Le succès lut tel que nous le souhaitions. Lj22 mars, je retournai à Paris pour recevoir sou abjuration. Elle la fit dans l'Eglise des KK. PP. de la Doctrine chrétienne. L'exliorlalion que je lui lis ne tendait qu'à lui représenter qu'elle rentrait dans l'Eglise que ses pères avaient quittée ; qu'elle ne se croirait pas dorénavant plus capable que l'Eglise, plus éclairée que l'Eglise, plus pleine du Saint-Esprit que l'Eglise; qu'elle recevrait de l'Eglise, sans examiner, le vrai sens de l'Ecriture, comme elle en recevait l'Ecriture même; qu'elle allait dorénavant bâtir sur la pierre, et qu'il fallait que sa foi fructifiât en bonnes œuvres. Elle sentit la consolation du Saint- Esprit , et l'assistance fut édifiée de son bon exemple.

REFLEXIONS

SUR UN ÉCRIT DE M. CLAUDE

On a vu dans Y Avertissement qui est à la tète de ce livre, qu'après que M. Claude eut lu mon récit, il fit une Réponse h l'Instruction que j'avais donnée à Mademoiselle de Duras, et qu'il y joignit une Relation de notre conférence, qu'il avait faite, à ce qu'il marque dans cet écrit même, dès le lendemain de notre entrevue.

J'ai reçu dedivers endroits, et même des provinces les plus éloignées, cet écrit de M. Claude avec sa Relation : mais la copie la plus entière et la plus correcte que j'en aie vue m'a été communiquée par M. le duc de Chevreuse, qui l'avait eue d'une dame de qualité de la religion prétendue réf innée. J'ai vu aussi entre les mains de M. de Chevreuse une déclaration signée de M. Clauue, où il avoue tout l'écrit; de sorte qu'on ne peut douter qu'il ne soit de lui.

RÉFLEXIONS

Je trouve beaucoup de choses, dans cet écrit, qui confirment manifestement tout ce qu'on vient de lire dans le mien. Je ne prétends pas relever ici toutes ces choses, ni répondre à celles où M. Claude me parait, par le défaut de sa cause, aussi peu d'accord avec lui-même qu'avec nous. Pour faire de telles remarques, il faut qu'un écrit soit entre les mains de tout le monde, et que chacun puisse voir si on en rapporte bien les passages, et si on en prend bien le sens et la suite ; il faut, en un mot, qu'il soit public. Il le sera quand il plaira à M. Claude. Je ferai, en attendant, quelques réflexions sur des choses dont je ne crois pas qu'il puisse disconvenir, et qui peuvent beaucoup aider les prétendus réformés à prendre une bonne résolution sur la matière que nous avons traitée.

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