PREMIÈRE RÉFLEXION
Ma première réflexion est sur la réponse que fait M. Claude aux Actes tirés de la discipline de ses Eglises. Je me suis servi de ces Actes pour montrer qu'il était si nécessaire à tous les particuliers, dans les questions de la foi, de se soumettre à l'autorité infaillible de l'Eglise, que les prétendus réformés, qui la rejetaient dans la spéculation, se trouvaient forcés en même temps à la reconnaître dans la pratique. Ce qu'il y a de plus pressant dans ces Actes, c'est qu'au seul synode national, à l'exclusion des consistoires, colloques et synodes provinciaux, est attribuée la dernière et finale résolution par la parole de Dieu1. Mais parce que c'est la dernière et finale résolution, les Eglises et les provinces, en dépulantàce synode, jurent solennellement « de se soumettre à tout « ce qui sera conclu dans cette a assemblée, persuadées que Dieu y présidera « par son Saint-Esprit et par sa parole2.» Ainsi, parce qu'on croit devoir une soumission entière à celle sentence suprême, quand elle sera prononcée, on jure de s'y soumettre, avant même qu'elle l'ait été ; c'est agir conséquemment. Mais si, après une promesse confirmée par un serment si solennel , on prétend se laisser encore la liberté d'examiner, j'avoue que je ne sais plus ce que les paroles signifient; et il n'y eut jamais d'évasion mentale si pleine d'illusion et d'équivoque.
On peut bien croire, sans que je le di?c , que les mini! entent pressés par un raisonne-
ut .si clair: dans de telles occasions, où la vérité se découvre avec tant d'évidence, plus on a d'esprit, plus on sent la difficulté, et plus on se trouve embarrassé. Aussi n'y a-t-il rien de plus visible que l'embarras qui paraît dans la réponse
' i>%op., c. &, art. 31. — * Md., c. 9, art. 8; Obstrv., pag. 141. ck. 9, art. 3, Obscrv., p. 111.
de M. Claude, je dis même dans sa réponse telle qu'il la marque dans sa propre Relation.
Elle se réduit à dire qu'on fait ce serment, parce qu'on doit bien présumer d'une telle assemblée ; et au surplus que ces paroles : « Nous « jurons de nous soumettre à votre assemblée, « persuadés que Dieu y présidera, » enferment une condition sans laquelle la promesse ainsi jurée n'a point son effet. C'est tout ce qu'on peut répondre. L'anonyme, qui a dédié son livre à M. Conrart, m'a fait le premier celte réponse1. Un autre anonyme, dont le livre est intitulé : Le déguisement démasqué,Ya faite après lui2. M. Noguier3 et M. de Brueis, autre auteur qui a répondu à X Exposition1* , n'ont eu que cela à dire. M. Jurieu s'en est tenu à celte réponse dans ses Préservatifs 5; et seulement il explique plus simplement que les autres que toute cette persuasion qui sert de fondement au serinent, « est une clause de civilité, des termes de laquelle il ne faut point abuser.» M. Claude n'a point eu d'autre réplique, et c'est la seule qui paraît encore dans sa Relation.
Ainsi, ce serment si sérieux et si solennel de tous nos réformés, et de, leurs Eglise en corps, à leur synode national, se réduit à cette proposition, qui ne serait au fond qu'un inutile compliment : « Nous jurons devant Dieu de nous soumettre à tout ce que vous déciderez, si vous décidez par sa parole, comme nous le présumons et nous l'espérons. »
Mais pourquoi donc ne pas énoncer ce grand serment en ces termes, si ce n'est qu'on a bien vu qu'en se réduisant à ces termes on ne disait rien, et qu'on a voulu dire ou sembler dire quelque chose ?
Pour moi, plus je considère ce qui se trouve dans la discipline des prétendus réformés sur ce serinent de leurs Eglises, plus je le trouve éloigné du sens qu'on y veut donner. Je trouve premièrement, comme je l'ai remarqué dans la conférence, que ce serment ne se fait que pour le synode national, c'est-à-dire pour celui « où se doit faire la « dernière et finale résolution par la parole de Dieu6; » et le synode national de Castres a déclaré « qu'on n'userait point, es lettres d'envoi portées par les députés des Eglises particulières aux colloques et synodes provinciaux, de clauses de soumission si absolues que celles qui sou,t insérées es lettres des provinces aux synodes nationaux. » Pourquoi, si ce n'est pour faire voir la différence qu'il y a entre la décision et toutes les autres ?
En effet, quand j'ai recherché en quoi consis-
i / Bip., pag. 344. — 2Chap. 35, p. 192. —3 JV017., part. îr, c. 23, p. 447. — * Pag. 298. — "> Préserv., art. 15, p. 286. — « Discip.,
SURIN ÉCRIT DE M. CLAUDE
tait cette différence, j'ai trouvé une autre sorte de soumission pour les coDoques et pour les synodes provinciaux. C'esl que ceux qui sont
usés d'altérer la saine doctrine, sont obli « préalablement de faire promesse expressede ■ rien semer de leurs opinions avant la com « cation du colloque, <>u du synode provincial'.» C'est un règlement de discipline et de police. Mais quand on fient au synode où se doit faire cette dernière et finale rést lution, les particuliers à la vérité réitèrent la même promesse: maison ne s'en lient 1 1a s là. et les Eglises en cor| ajoutent ce grand serment de se soumettre en tout cl partout à la décision, persuadées que Dieu même en sera l'auteur.
t ne simple présomption humaine , comme
l'appelle M. Claude, une clause rie civilité, comme
la nomme If. Jurieu, ne peut pas êti e la matière cl le fondement d'un serment : aussi voyonsnous que non-seulement les particuliers, mais les consistoires et les provinces entières sentirent
dans ce serment quelque chose de plus tort qu'on neveul présentement nous~y taire entendre ; en sorte qu'elles y firent \mc grande résistance, qui ne put être vaincue que par un long temps, et par les décrets réitérés des synodes nationaux.
Je vois durer cette résistance jusqu'à l'an 1631. En celte année et au-dessus, je trouve presque toujours, dans les synodes nationaux, des provinces entières censurées, parce que leur députation, ou, comme ils parlent, leuc cuvai ne contenait pas celte clause de soumission2. Les Eglises avaient de la peine à faire un serinent si peu convenable à la doctrine qu'on leur avait inspirée, et à jurer, contre les principes de la nouvelle Réforme, une telle soumission à une assemblée qui, après tout, quelque nom qu'on lui donnât, n'était qu'une assemblée d'hommes toujours, selon ces principes, sujets à faillir : mais il y fallut passer. On vit qu'on ne faisait rien si à la lin on n'obligeait les hommes à une soumission absolue; et que leur laisser l'examen libre , après la dernière et finale résolution, c'était nourrir l'orgueil , la dissension et le schisme.
Ainsi, contre les principes de la Réformation prétendue, il fallut donner d'autres idées ; et on résolut de s'attacher immuablement à la soumission et au serment dans les termes que nous avons marqués.
La raison dont on se servit au synode de la Rochelle pour obliger les provinces à « celte t clause de soumission aux choses qui seraient « résolues dans le sj node national, » c'est qu'elle
' Disc?., ch. 5, art. 31;d).9. art. 3, Otare.,p.l4Sl 144.— 2 Ibid.
« était nécessaire â la validité des conclusions de « rassemblée'.» En général, pour valider les actes d'une assemblée il suffirait que ceux dont elle serait composée eussent un pouvoir d'y perler les suffrages de ceux qui les auraient envoyés; et les députés, tant des colloques que des sj nodes provinciaux , venaient toujours munis de tels pouvoirs. Mais il fallait quelque chose déplus fort au synode national; et comme il s'j agissait de la dernière résolution pour valider un tel acte, et lin donner toute sa force, on jugea qu'il de- \ail être précédé d'une soumission aussi absolue
que la résolution en devait paraître irrévocable.
A celle décision du synode de la Rochelle,
celui de Tonneins ajoute «pie « la soumission se-
« rail promise en propres tenues à tout ce
qui serait conclu et arrêtés bans condition et
MODIFICATION a. .Maintenant ce n'est puisqu'une clause de çjvilité, et une promes e conditionnelle qu'on ferait, si on voulait, non-seulement au synode provincial, et au colloque, et au consistoire, mais encore à tout ministre particulier. On ne la fait néanmoins ni à ces ministres particuliers, ni à ce consistoire, ni à ces colloques, ni à ces synodes provinciaux : pourquoi, si ce n'est pour réserver quelque chose de particulier et de
propre à rassemblée où se devait faire la finale
lution, après laquelle iln'j a plus qu'à obéir?
Mais si tout ce qu'il j a ici de particulier et de
propre, au fond n'est que des paroles, était-ce
de quoi occuper les Eglises de la nouvelle Rêne, et cinq ou six de leurs synodes nationaux ?
C'est ce qu'il fallait expliquer, si on voulait dire quelque chose : c'est sur quoi on ne dit mot quoique celle difficulté, par manière de dire, saute aux yeux, et que je l'aie expressément rclevée.
Enfin pour réduire mon raisonnement en peu de mots, tout serment doit être fondé sur une vérité certaine et connue. Or, celle promesse l'aile au synode national, et confirmée par le serment solennel de toutes les Eglises prétendues réformées: «Nous jurons et proniellons de suivre vos décisions, persuadés que vous jugerez bien; » celte promesse, dis-je , de quelque manière qu'on la tourne, n'a de certitude que dans l'un de ces deux sens. Le premier: « Nous jurons et promettons de suivre vos décisions, si nous trouvons que vous jugiez bien : » chose à la vérité très-certaine, mais en même temps illusoire; puisqu'iln'y a personne sur la terre à qui on n'en puisse dire autant ; et comme je l'ai remarqué dans la conférence, M. Claude me le peut dire, aussi bien que moi à lui. Le second: «Nous sommes si
1 Disap., ch. 9, art. 3 , Observ-, p. 143, 141. — - Ibid-
m RÉFLEXIONS
persuadés que vous jugerez bien que nous jurons ne veulent à l'autorité de l'Eglise, ou à recon-
et promettons de suivre vos décisions ; » auquel naître qu'ilsont imposé, par de magnifiques pa-
cas le serment est faux, si on n'est entièrement rôles, à la crédulité des peuples ; puisqu après
a^uré que l'assemblée à qui on le fait ne peut avoir distingué de toute autre décision la der-
pas mal ju°er nicre décision de l'Eglise par un caractère si
Les prétendus réformés n'ont maintenant qu'à marqué, et par la protestation d'une soumission
choisir entre ces deux sens, dont l'un est une si particulière, au fond il se trouvera quune
illusion manifeste, et l'autre, qui paraît aussi le telle soumission, confirmée par un serment si
seul naturel suppose clairement l'infaillibilité de singulier, n'est pas d'une autre nature ni d un
nkriisg autre genre que celle qu'on doit naturellement à
Et il ne faut pas répondre ici que cette sou- toute assemblée ecclésiastique et à tout pasteur
mission neregarde que l'ordre public et la disci- légitime : c'est-à-dire qu'on pourra toujours en
pline:car, en matière de foi, une décision venir à de nouveaux doutes, et toujours exami-
n'obiige à rien moins qu'à ce qu'a dit l'apôtre ner, après la dernière résolution, comme on fe-
saint Paul , c'est-à-dire « à croire de cœur et à rait après toutes les autres.
« confesser de bouche * » Et nos réformés eux- 11 en est ainsi, en effet, selon les principes de
mêmes l'entendent ainsi, lorsqu'ils déclarent, la nouvelle Réforme : mais les principes de la
dans leur Discipline, que l'effet de la décision nouvelle Réforme n'ont pu changer la condition
dernière et finale, du synode national, c'est nécessaire de l'humanité, qui demande, pour
qu' «on y acquiesce de point en point; avec ex- empêcher les divisions et mettre les esprits en
« près désaveu de la doctrine contraire. » Celui repos, une décision finale et indépendante
donc qui jure de se soumettre à la décision qu'on de tout nouvel examen général et particu-
fera dans une assemblée, jure de croire de cœur lier.
et de confesser de bouche la doctrine qu'on y L'Eglise chrétienne n'est pas exempte de cette
aura décidée. loi; et plus elle est ordonnée, plus sa consti-
Mais, pour faire cette promesse et la confirmer tution dépend d'une entière soumission de l'espar serment, il faut que l'assemblée à qui on la prit, plus elle a besoin d'une semblable autofait ait une promesse divine de l'assistance du rite. C'est pourquoi, dès l'origine du christia- Saint-Esprit, c'est-à-dire qu'elle soit infaillible, nisme, Dieu même a mis dans le cœur de tous
M. Claude insinua dans la conférence, qu'il y les vrais Chrétiens qu'il ne faut plus chercher avait en effet une promesse divine, que ceux qui ni examiner après l'Eglise. Cette inviolable trachercheraient, trouveraient; et que le serment di lion a fait son effet dans nos réformés, malde ses Eglises pouvait avoir son fondement dans gré leurs principes. Je ne m'en étonne pas. Saint celte assurance. Mais jamais il ne sortira par Basile a dit très-sagement et très-véritablement cette réponse de rembarras où il est. Car, afin que la tradition faisait dire aux hommes plus de rendre le serment conforme à la promesse, il qu'ils ne voulaient, et leur inspirait des choses doit être conditionnel, comme la promesse l'est; contraires à leurs sentiments ». Et si nos réforet comme Jésus-Christ a dit2 : Si vous cherchez mes ne veulent pas devoir à la tradition cette rébien,vous trouverez, le sens du serment serait solution dernière et finale, ni cette soumission aussi : Si vous faites votre devoir , nous vous en si solennellement jurée, c'est donc la nécessité croirons ; ce qui serait retomber dans la pitoya- et l'expérience qui les y aura forcés; c'est qu'il ble illusion que nous avons rejetée. faut pouvoir mettre fin aux doutes et à l'examen
Afin donc de pouvoir faire sans témérité le des particuliers par une autorité absolue, si on
serment dont il s'agit, il faut être fondé sur une veut avoir la paix, et entretenir l'humilité ; c'est
promesse absolue de Dieu , sur une promesse que si on n'a pas, ou si on n'exerce pas cette au-
qui nous assure même contre les infidélités des torité, il faut faire semblant de l'avoir et de
hommes : enfin , sur une promesse telle que l'exercer, et du moins en donner l'idée ; c'est, en
Jésus-Christ l'a faite à son Eglise, lorsqu'il l'as- Un mot, qu'on peut discourir et répondre, du
sure indéfiniment et absolument que «les portes moins de parole, à des arguments; mais que
«d'enfer ne prévaudront point contre elle :t. » l'ignorance, l'infirmité et l'orgueil naturel à
Tant que nos réformés s'obstineront à nier l'esprit humain demandent d'autres remèdes,
que l'autorité des décisions de l'Eglise soit fon- DEUXIÈME RÉFLEXION.
déc sur cette promesse, leur serment sera tou- „ . ..... . j„„,„ ,„ " (■„„„„„
,...,. ... , . J'ai prétendu taire voir, dans la conférence,
lours une 1 usion ou une témérité manifeste; et , *\ . ., . .... »'.,,.., . ,,L„llo. '
. f , . ..,.. , . ,-, qu en niant 1 autorité îiita llible de 1 Eglise, on
ils ?e trouveront forces, ou a déférer plus qu ils 4 ° '
1 Ihm., r, 10, — J Vatlh , ti, 82 — 3 Zbid., xvl, 1R.
Basil, Le S^ir, sanclo, 29.
SUR LTV ÉCRIT DE M. CLAUDE