‹ Œuvres completes de Bossuet (volume 5)Chapitre 44 sur 313 · SIXIÈME RÉFLEXION · texte numérisé non relu

SIXIÈME RÉFLEXION

On voit, dans les discours de M. Claude, que, pressé par ce défaut d'autorité qui ruine toute l'instruction dans son Eglise, il affecte de réduire noire dispute à l'instruction des enfants, et qu'il croit trouver quelque avantage à faire dépendre cette instruction des parents et des nourrices, que l'on connaît plus dans cet âge que l'Eglise et ses ministres. Par ce moyen il croit nous cacher l'autorité de l'Eglise, dans les premiers exercices et les premiers actes que nous faisons de la foi, avant que d'avoir lu l'Ecriture sainte. Mais il fallait songer, premièrement, que l'argument que je lui faisais ne regardait pas seulement les enfants : les enfants ne sont pas les seuls Chrétiens qui n'ont pas lu l'Ecriture. M. Claude n'ignore pas qu'il n'y ait eu au commencement du christianisme, non pas des hommes particuliers, mais des nations entières, qui, au rapport de saint lrénée l , n'avaient point l'Ecriture sainte , et, sans la lire , ne laissaient pas d'être de parfaits Chrétiens. Il i 'agit donc entre nous, en général, de tous ceux qui n'ont pas lu l'Ecriture sainte, en quelque âge qu'ils soient, et de quelque manière qu'il soit arrivé qu'ils n'auront pas fait cette lecture. Car c'est de ceux-là, et si l'on veut, c'est de ceux dont parle saint lrénée, ou de leurs semblables, que je demande sur la foi de qui ils croient l'Ecriture , et se préparent à la lire comme clanl inspirée de Dieu. S'ils n'ont qu'une foi humaine, comme le dit M. Claude, ils ne sont pas Chrétiens ; et s'ils ont une foi divine, comme il le faut avouer, à moins que de tomber dans une absuidilé qui fait horreur, il est donc vrai que la foi divine, sans qu'on ail lu l'Ecriture, suit immédiatement la doctrine de l'Eglise, et en établit l'infaillible autorité. C'est sur celle autorité que tout Chrétien qui prend en main l'Ecriture, commence par croire d'une ferme foi que tout ce qu'il y va lire est divin : et il n'at-

• Irak-, '.ib. m, c 4, p. 173.

tend pas qu'il ait tout lu pour croire la vérité de cette Ecriture : il croit le premier chapitre avant que d'avoir lu le second, et il croit le tout avant que d'avoir vu la première lettre et que d'avoir seulement ouvert le livre. Il ne forme donc pas sa foi par la lecture de l'Ecriture : cette lettre trouve la foi déjà formée ; cette lecture ne fait que confirmer à un Chrétien tout ce qu'il croyait dejà, et tout ce qu'il avait déjà trouvé dans la creance de l'Eglise. Il a donc cru avant toutes choses que l'Eglise ne le trompait pas, et c'est par là qu'il a commencé à faire des actes de Chrétien. Les enfants ne sont pas instruits par une autre voie. Quand ils écoutent leurs parents c'est l'Eglise qu'ils écoutent, puisque nos parents ne sont nos premiers docteurs que comme enfants de l'Eglise. C'est pour cela que le Saint- Esprit nous renvoie à eux : « Interrogez votre « père, et il vous l'annoncera ; demandez à vos « ancêtres, et ils vous le diront l. » Saint Basile» un si grand théologien, se justifie , et tout ensemble il confond les hérétiques, en leur alléguant la foi de sa mère et de son aïeule sainte Macrine 2 j et il imite saint Paul, qui loue Timothée d'avoir a une foi sincère, telle qu'elle « s'était trouvée premièrement dans sa mère « Eunice, et dans Loïde son aïeule '. » C'est-àdire que la doctrine doit toujours venir de main en main, et qu'il y aura toujours une vraie Eglise, à laquelle jamais personne ne pourra montrer son commencement, ni trouver dans son état ces marques d'interruption et de nouveauté que toutes les autres sectes portent sur leur front. Les parents chrétiens attachés à cette Eglise y attachent leurs enfants, et les mettent aux pieds de ses ministres pour y être instruits. Il ne faut pas s'imaginer que les enfants en qui la raison commence à paraître, pour ne savoir pas arranger leurs raisonnements, soient incapables de ressentir l'impression delà vérité. On les voit apprendre à parler dans un âge plus infirme encore : de quelle sorte ils l'apprennent, par où ils font le discernement entre le nom et le verbe, le substantif et l'adjectif, ni ils ne le savent, ni nous, qui avons appris par cette méthode , ne le pouvons bien expliquer , tant elle est profonde et cachée ! Nous apprenons à peu près de même le langage de l'Eglise. Une secrète lumière nous conduitdans un état comme dans l'autre ; là c'est la raison, et ici la foi. La raison se développe peu à peu, et la foi, infuse par le baptême, en fait de même. Il faut des motifs pour nous attacher à l'autorité de l'Eglise» D'eu les sait, et nous les savons en général : de quelle sorte il les arrange, et comment il les fait sentir à ces âmes innocentes, c'est le secret

* neul.,xxxui,T. — *Epitl.Ti, nunc 2.23 tom. m.— '7/ Tim. 1,5

SUR UN ÉCRIT DE M. CLAUDE

de BOB Saint-Esprit. Tant y a que cela se t'ait, et il est certain que c'est par la qu'il commence. Comme cY>t la le premier acte de chrétien que nous faisons , et que c'est sur ce fondement que tout est bâti, c'est aussi ce qui subsiste toujours. Viendra le temps que nous saurons plus distinctement pourquoi nous croyons ; et l'autorité de l'Eglise de jour en jour deviendra plus ferme dans notre esprit. L'Ecriture même fortifiera les liens qui nous y attachent : mais il en faudra toujours revenir à l'origine, c'est-à-dire à croire sur l'autorité de l'Eglise. En quelque âge que l'on soit , c'est par là que l'on commence à croire l'Ecriture : on continue aussi sur le môme fondement; et saint Augustin était déjà consommé dans la science ecclésiastique, quand il a dit « qu'il ne croirait pas à l'Evangile, si l'autorité « de l'Eglise catholique ne l'y obligeait1. » Je pourrais, s'il en était question, montrer le même sentiment dans les autres Pères. C'est qu'il faut toujours remonter au premier principe, et c'est ce premier principe qui nous attache à l'Eglise. Qu'on ne nous reproche point ce cercle vicieux : L'Eglise nous fait croire l'Ecriture, l'Ecriture nous fait croire l'Eglise. Cela est vrai de part et d'autre à divers égards. L'Eglise et l'Ecriture sont tellement faites l'une pour l'autre, et s'assortissent l'une avec l'autre si parfaitement , qu'elles s'entresoutiennent , comme les pierres d'une voûte et d'un édifice se soutiennent mutuellement en état. Tout est plein, dans la nature, de pareils exemples. Je porte le bâton sur lequel je m'appuie : les chairs lient et couvrent les os qui les soutiennent ; et tout s'aide mutuellement dans l'univers. Il en est ainsi de l'Eglise et de l'Ecriture. Il n'y avait qu'une Eglise telle que Jésus-Christ l'a fondée, à qui on pût adresser une Ecriture telle que nous l'avons; c'est-à-dire qui osât promettre à l'Eglise où celte Ecriture avait été faite, une éternelle durée. Si quelqu'un reçoit l'Ecriture, par l'Ecriture je lui prouverai l'Eglise ; qu'il reconnaisse l'Eglise par l'Eglise je lui prouverai l'Ecriture ; mais comme il faut commencer de quelque côté, j'ai fait voir assez clairement, par l'aveu de M. Claude, que si on ne commence par l'Eglise, la divinité de l'Ecriture et la foi qu'on y doit avoir est en péril. C'est pourquoi le Saint-Esprit commence notre instruction par nous attacher à l'Eglise : Je crois l'Eglise catholique. Parmi nos adversaires il faut tout examiner avant que de croire ; et il faut examiner avant toutes choses l'Ecriture, par laquelle on examine tout le reste. Ce n'est pas assez d'en

4 Cont

Ep. fundam. Munich., n. 6, tom. vin.

avoir lu quelques versets détachés, quelque» chapitres, quelques livres : jusqu'à ce qu'on ait tout lu, tout conféré, tout examiné, la foi demeure en suspens, puisque c'est par cet examen qu'elle se forme. Parmi les vrais Chrétiens on croit d'abord : « Ta foi t'a sauvé, ■ dit Jésus- Christ, i Ta foi, » remarque Terlullien dans ce divin ouvrage des Prescriptions, et non pas d'être exercé dans les Ecritures ». Il n'est pas besoin de passer par des opinions, par des doutes, parles incertitudes d'une foi humaine. « Je n'ai jamais changé, dit saint Basile 2 : ce que j'ai cru dès l'enfance n'a fait que se fortifier dans la suite de l'Age. Sans passer d'un sentiment à un autre, je n'ai fait que perfectionner ce qui m'a été donné d'abord par mes parents. Comme un grain qu'on sème, de petit qu'il était devient grand, niais demeure toujours le même en soi, et sans changer de nature, il ne fait que prendre de l'accroissement : ainsi ma foi s'est accrue .... et cela n'est pas un changement où l'on passe de ce qui est pis au meilleur ; mais un accomplissement de l'ouvrage déjà commencé, et la confirmation de la foi par la connaissance. » De cette sorte on ne passe pas, comme parmi nos réformés, d'un état de doute à un état de certitude ; ou, comme M. Claude aime mieux le dire, d'une foi humaine à une foi divine. La foi divine se déclare d'abord dès les premières instructions de l'Eglise; et cela ne serait jamais, n'était que son infaillible autorité prévient tous nos doutes et tout examen.

C'est ainsi, comme dit saint Augustin, c'est ainsi, dis-je, que croient « ceux qui, ne pouvant c parvenir à l'intelligence, mettent leur salut « en sûreté par la simplicité de leur foi 3. » S'il fallait toujours examiner avant que de croire, il faudrait commencer par examiner si Dieu est, et écouter durant quelque temps, avec une espèce de suspension d'esprit, les raisonnements des impies, c'est-à-dire qu'il faudrait passer à la créance de la Divinité par l'athéisme, puisque l'examen et le doute ensontune espèce. Mais non ; Dieu a mis sa marque dans le monde, qui est l'œuvre de ses mains, et par cette marque divine il imprime, avant tous les doutes, le sentiment de la divinité dans les âmes. De même il a mis sa marque dans son Eglise, ouvrage le plus parfait de sa sagesse. A cette marque, le Saint-Esprit fait reconnaître la vraie Eglise aux enfants de Dieu ; et ce caractère si particulier, qui la distingue de toute autre assemblée, lui donne une si grande autorité, qu'avant tous les doutes et toutes les opinions, on admet sans hésiter sur sa parole, non-seulement l'E-

' Tert., De prœsc, n. 14. — •M/ht. 79, vide sep. — 'Cont. etfst. Munich., n. 5.

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RÉFLEXIONS

friture sainte, mais encore toute la same doctrine. C'est ainsi que sont instruits les enfants de la vraie Eglise : ceux qui ont été élevés dans une Eglise étrangère, dès qu'ils sentent qu'elle vacille" en quelque partie que ce soit de son instruclion, doivent tendre les bras à l'Eglise, qui a raison de ne vaciller jamais, parce qu'elle n'a jamais ni varié , ni vacillé ; et ils sentent qu'il y faut rentrer, parce qu'il n'en fallait jamais sortir.

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