SEPTIÈME REFLEXION
On peut juger maintenant si j'ai dû être embarrassé de la promesse que j'avais faite à Mademoiselle de Duras, de faire reconnaître à M. Claude un moment où, par les principes de sa religion, un Chrétien n'avait qu'une foi humaine sur la vérité de l'Ecriture. Comment pourrais-je être embarrassé d'une chose que M. Claude avoua dans la conférence, et qu'il avoue encore dans sa Relation, quoiqu'il ait affaibli et ma preuve et son aveu? Il est vrai qu'il ne veut pas lâcher le mot de doute ; mais je n'ai pas prétendu faire former à sa langue ces deux syllabes; l'équivalent me suffit. C'est un assez grand excès de réduire le Chrétien, qui va lire l'Ecriture sainte, à être incapable d'une foi divine : se contenter en cet état d'une foi humaine, c'est toujours trop évidemment renoncer au Christianisme. J'ai donc manifestement ce que voulais , de l'aveu de M. Claude. Que s'il dit que la foi humaine, qu'il nous vante ici, exclut le doute et ressemble à celle qui nous fait croire qu'il y a une ville de Constantinople, ou qu'il y a eu autrefois un Alexandre, quoique nous ne le sachions que par des hommes, à la vérité, ce n'est pas assez pour un Chrétien, qui doit agir par le motif d'une foi divine ; mais c'en est toujours assez pour confondre M. Claude, puisque, selon celle réponse, l'Eglise aurait toujours une autorité égale à celle qu'a, pour ainsidire, tout le genre humain, quand il dépose unanimement d'un fait sensible. Ainsi, de quelque manière que M. Claude nous explique sa foi humaine, la victoire de la vérité, que je soutenais, demeurera assurée, de son aveu puisque, s'il dit que sa foi humaine exclut tout doute, il y suppose une vérité infaillible ; et s'il dit qu'elle laisse un doule, il aura enfin proféré ces fatales syllabes qu'il évitait. Dans une cause assurée, si j'ai tremblé pour autre chose que pour le péril de ceux à qui je craignais de ne pouvoir, ou parmalaiblesse, ou par leur préoccupation, faire entrer la vélité assez avant dans le cœur, j'ai malentendu la vérité que jedéfendais. Cependant, parce que j'ai dit, dans le récit de la conférence, qu'à l'endroit où M. Claude m'ob-
jecta l'Eglise grecque et les autres, je tremblai, dans l'appréhension qu'une objection proposée avec tant d'adresse et d'éloquence ne mît une âme en péril ; M. Claude a pris ce moment pomme faire paraître abattu. « Ici, dit-il, on peut dire avec vérité qu'on vit que l'esprit de M. de Condom n'était pas dans son état ordinaire, et que cette liberté qui lui est si naturelle diminua sensiblement. » Je veux bien dire à mon tour que mon tremblement, d'où on tire cet avantage, fut intérieur ; et j'ai peine à croire que M. Claude eût pu s'en apercevoir, si je ne l'avais raconté moi-même de bonne foi dans mon récit. Mais qu'importe quel ait été ni l'effet ni le sujet de ma crainte? On dira, si l'on veut, que, déconcerté par l'objection de M. Claude, j'ai voulu couvrir le désordre où je suis tombé visiblement, par le tremblement que je feins d'avoir pour le salut d'une âme qui attendait son instruction de mon secours. Je l'avouerai, si l'on veut, ou plutôt, pour ne point mentir, je le laisserai passer sans opposition. Je veux bien avoir tremblé devant M. Claude, pourvu que même en tremblant j'aie dit la vérité. Je l'ai dite : il n'y a qu'à voir quelles ont été mes réponses, et si j'en ai moins tiré de la bouche de M. Claude l'aveu que j'en prétendais. Après cela, plus j'aurai tremblé et plus j'aurai été faible, plus il sera assuré que c'est la vérité qui me soutenait.