CHAPITRE III
Second argument tiré de l'Eucharistie. — Les protestant n observent point dans la célébration de la Cène ce que Jésus- Christ a fait, et ils omettent plusieur» choses importantes.
Mais après avoir si mal répondu sur l'institution du baptême, ils vont encore répondre plus mal et se déconcerter plus visiblement sur l'institution de l'Eucharistie. Le principe dont ils se servent est que ces paroles : « Failes ceci >, » nous obligent a tout ce que Jésus-Cli, isl a fait': principe aussi faux qu'il est spécieux, comme on le va bientôt voir de leur aveu propre.
Et, premièrement, M. Jurieu pousse la chose bien loin, quand il dit que ces paroles de Nolre- Seigneur : « Faites ceci. ■ nous obligent à considérer toute» les circonstances qu'il a observées comme étant de la dernière nécessité ». M. Jurieu se fortifie de l'exemple des sacrements de l'ancienne loi, où les moindres circonstances étaient essentielles et indispensables. Ce ministre conclut de là qu'il en faut croire autant de l'Eucharistie ;
l'assure 2. » Il fallait ici distinguer le droit ordi
naire d'avec le cas de nécessité, où tout le monde , <|Ue lo,S(Ilie lc Sauveur dit : « Faites ceci, »
était réputé ministre légitime du baptême. C'est cesl dc m,M,ie <Iue s'MUisail : «Désormais quand
bapM
aussi ce que nous avoue de bonne foi l'auteur de la seconde Réponse, t On demeure d'accord, dit-il»,que pour conserver le bonordre,etéviter la confusion, c'est aux pasteurs que le peuple el l'Eglise confient l'autorité du ministère, et celle d'administrer seul les sacrements de Jésus-Chi isl ; car dans la nécessité tout fidèle jouit de ce même droit. » Il a raison pour le baptême: la tradition l'a décidé sans aucune autorité de l'Ecriture, et je puis dire à cet égard que la tradition est constante.
Ces remarques sur le baptême nous font voir dans un cas semblable ce qu'il faut croire de l'Eucharistie. Car si l'Eglise suffit pour nous donner notre sûreté touchant l'un de ses sacrements, elle n'est pas moins forlc à l'égard de l'autre. Voilà ce que nous concluons de ces arguments tant méprisés par nos adversaires qu'ils appellent des arguments de missionnaires, de vieux arguments, des arguments rebattus. Mais loinque ces reproches en affaiblissent la force, ils servent à faire voir qu'il n'y a pas mojen d'y résister, puisque tous les protestants, après avoir eu le loisir d'y bien songer, depuis près d'un siècle qu'on les fait, ne sa\ent encore qu'j répondre, et n'y peuvent rien opposer de solide, ni même s'accorder entre eux.
1 tait, n, p. il7. — ' La Koq., p. 159, —3 Anonyme, p. 97.
« vous célébrerez ce sacrement, faites tout ce que « je viens de faire. » En effet, il faut pousser la chose jusque-là pour conclure quelque chose ; et la inoindre exception que l'on voudrait opposer par son propre sens, à une loi générale, en rendrait l'observance arbitraire. Voilà donc apparemment un beau principe, etd'une étendue bien générale : mais les ministres vous vont faire voir qu'il y a beaucoup à en rabattre. Quand M. de la Koquc a vu ce principe de M. Jurieu dans mon Traité de la communion, il a vu en même temps qu'il le (allait restreindre. « Par ces circonstances, » dit-il s, « qui sont de la dernière nécessité, M. Jurieu entend simplement celles qui appartiennent à la substance du sacrement, et non pas cellesqui ne sont pas deson essence. » Quelle réponse! C'est de quoi nous discutons. On est d'accord entre nous qu'il faut faire tout ce qui est de l'essence du sacrement; nous disputons pour savoir ce qui en est ou ce qui n'en est pas, et nous demandons qu'on nous trouve ici une règle dans l'Ecriture. La seule règle, dit cet auteur», est l'institution. Mais qui doute, encore ui:e fois, qu'il ne faille faire tout ce qui est essentiel à l'institution de la communion sacrée? Nous recherchons ce que c'est, el si, dans la distinction qu'il laul faire «le certaines choses qui n'y sont pas essentielles, les ministres nous peuvent donner quelques règles ue l'Ecriture. Le ministre croit mieux s'ex;iiiquer en disant qu'il laut
1 iMC.XXn, 19.— 2 Bxen.en de l'Eu., tr. C, sect. '>, , ag. i63. ci set. 0, pag. ili • La /T-/./., "art n. cli. S, p. 3 *<>■ -' IU.
prendre pour non essentielles les circonstances C'est donc une chose constante que lor?qu';
qui regardent seulement le temps, l'ordre et la est dit dans l'Evangile que « Jésus-Christ prit le
posttire des apôtres en communiant. Pour la pos- « pain et le rompit1 , » il faut entendre, selon
tare, j'avoue qu'il importe fort peu si les apôtres saint Paul, et selon la pratique des apôtres, que
étaient à table, assis ou couchés selon l'ancienne tous mangèrent d'un seul et même pain, et qu'il
coutume, ou à la moderne ; mais pour l'heure, y avait en cela un dessein particulier du Sau-
comme par exemple de faire la Cène le soir et à veur, puisque c'était un signe d'union entre les
souper; et pour l'ordre, comme d'être assis à la fidèles, et un mystère qui représentait l'unité de
même table, de manger tous ensemble d'un son corps mystique. Il en est de même de la
même pain, et de boire dans une même coupe, coupe ; et c'est la cause de cette parole tant rele-
et encore en se la donnant l'un à l'autre en signe vée par nos adversaires : « Buvez-en tous. » Ce
de charité, comme j'ai fait voir dans le Traité de n'est pas, comme ils se l'imaginent, que Jésus-
la communion l, que toutes ces chosesavaient leur Christ voulût inculquer avec une force particu-
mystère et leur signification, et qu'on n'y a rien lière la participation de la coupe ; mais c'est que
répliqué, c'est gratuitement et sans raison qu'on leur présentant une même coupe, il leur ordon-
renvoie des circonstances si mystérieuses avec nait d'en boire tous ensemble, les uns après les
les choses accidentelles, dont l'Eglise peut dispo- autres, au même sens qu'il est dit dans saint
ser. Et pour entrer un peu plus avant dans cette Luc 2 ; « Prenez-la et la partagez entre vous ; »
matière, je ferai quelques réflexions sur deux ce qui était un signe pratiqué dans les traités d'al-
circonstances importantes de la Cène de Notre- liance et dans les festins d'amitié. L'antiquité a
Seigneur : l'une, qu'en signe d'unité il commu- suivi ces saintes pratiques ; et sans en recueillir
nia ses apôtres avec un seul pain et un seul ca- ici les témoignages, qui sont innombrables, on
lice ; l'autre, qu'il leur donna la communion sur les peut voir dans ces mots qui sont de saint De-
le soir et dans un souper. nis : « Il y a un seul pain qu'on divise, un seul
La première circonstance est indubitable et calice dont on donne à tous; ainsi le pontife distous les ministres en sont d'accord avec nous. Et tribue et multiplie l'unité 3. » Cependant nos revoici ce qu'en écrit M. Jurieu 2 : « L'autre fin formés ne se croient pas plus obligés que nous à pour laquelle le Sauveur a institué le sacrement, une observance tant recommandée, non-seulec'est pour être un festin sacré, un repas de cha- ment par saint Paul, mais par Jésus-Christ même, rite entre des frères, d'où nous puissions appren- comme faisant partie de son mystère. Ainsi, madré que nous devons être parfaitement unis; et nifestement, ils mettent une exception au préafin que cette leçon fût plus sensible, il a voulu cepte : « Faites ceci, » et ils n'observent pas que nous mangeassions d'un même pain rompu eux-mêmes cette parole qu'il s vantent tant : « Buen diverses parties, ce qui signifie que nous de- vez-en tous. »
vons être comme les parties d'un même tout. » La seconde circonstance qu'on remarque dans Voilà le fait bien posé ; et afin que nous soyons la Cène de Notre-Seigneur, est qu'il l'a instituée convaincus que c'est une institution divine, il sur le soir et à un souper; et sans rechercher ici ajoute : « Ce n'est pas un mystère imaginé par tous les mystères qui sont enfermés dans cette les hommes. Dieu lui-même a pris soin de s'en heure, ni répéter ce qu'on vient de voir du desexpliquer; car il dit, par la bouche de saint sein de nous faire faire en signe de charité un Paul : Nous qui sommes plusieurs, sommes un même repas, l'Eglise, loin de s'en tenir à celte seul pain en un seul corps, car nous sommes pratique, a fait une loi contraire, puisqu'elle ortous participants du même pain 3. » donne de communier à jeun, et que sa pratique
Le ministre le Sueur en dit autant dans son inviolable a été de ne pas mêler les viandes com- Histoire de l'Eglise : « Le pain qu'on prenait munes avec cette nourriture céleste. Je n'ai pas pour célébrer et administrer l'Eucharistie était besoin de rapporter ce qui regarde l'obligation d'ordinaire un pain entier. L'apôtre saint Paul de communier à jeun, qu'on trouve comme anl'enseigne 4, quand il dit que nous sommes tous cienne et universelle dès le temps de Tertullien, participants du même pain; ce qui fait croire que et de saint Cyprien, et que saint Augustin met l'on offrait sur la sainte table un pain plus ou parmi les lois que le Saint-Esprit a inspirées à moins grand, selon le nombre qu'il pouvait y l'Eglise4. Nos adversaires n'ont pas encore osé avoir de communiants. L'unité de ce pain repré- la blâmer; et ainsi il demeure pour certain que sentait l'unité du corps mystiquede Jésus-Christ, l'Egliseacru pouvoir déiendrecequeJésus-Christ comme l'enseigne l'apôtre au même lieu&. »
» MM., xxvi, 20. — : xxn, 17. —3 Dion., De Ec. Hier., c. 3 ; De
' Part. H,B. 13.— 2 E -amende l'Eu., pag. 4'23.~ ■"/ Cor., x, 17. Euçh. —'■ Terlul., Hb. II, ad uaor., c. G; epist. C3, ad Cifcil.; Aug.,
►.* Ib. — i ;. . U'.J.. ecel-, 1. iv, p. 157. <.'■'■ 64.
avait fait, et ce qu'il avait regardé comme une partie deson mystère : tant il a plu au Sauveur de lui laisser la disposition de ses pratiques, encore qu'il les ait lui-même établies et instituées. Mais outre ces deux circonstances il»' la Cène de Notre-Seigneur, en voici une d'une grande importance, à laquelle nos adversaires n'ont pu répondre sans nu embarras manifeste : c'est
celle de la fraction. J'ai lait voir, dans le Traité
(irlii communion ', que, selon la doctrine des calvinistes, la fraction du pain représente le corps du Sauveur rompu à la croix, et .pièce rapport
est si essentiel à la sainte Cène, que JéSUS-Christ même l'a fOUlu marquer par ces paroles : « Ceci est mon COrpS rompu pour nous. » En effet, sans
avoir besoin d'alléguer ici M. Jurieu, qui met la
traction du pain parmi les choses que Jésus- Christ a voulu mettre expressément dans la Cène, et qui la regarde comme un trait de Fimage
qu'où ut' peut effacer tans crime ", M. de la Roque
soutient encore, dans sa réponse, qu'elle appartient à la substance du sacrement. « Les choses, » dit-U8, « qui appartiennent à la substance sont, de la pari de l'officiant, prendre du pain, rendi-e giàeosurle pain, le rompre, etc. » Mais dans la page d'après, il s'agit de prononcer sur un accord l'ait de nos jouis, en l'an 1661, entre les calvinistes de Marpourg et les luthériens de Uinlel, où les calvinistes convinrent, ainsi qu'il esl rapporté au Traité de la communion *, que « la fraction appartenait, non pas a l'essence, mais seulement à l'intégrité du sacrement , comme y étant nécessaire, par l'exemple et par le commandement de Jésus-Christ; et ainsi que les luthériens ne laissaient pas, sans la fraction, d'avoir la substance du sacrement. » Voilà donc manifestement la substance du sacrement, sans qu'on soit astreint à suivre ce que Jésus-Christ a fait, ni même ce qu'il a commandé. Voyons ce que répondra M. de la Koque a la conséquence que je tire.
Voici ses propres paroles dans toute leur suite, sans y rien ajouter ni diminuer, et sans y rien mêler du mien 5 : « Cette conséquence (de M. de Meaux) pèche en plusieurs choses : premièrement, en ce qu'il argumente des paroles de quelques théologiens de Marpourg, contre tous les protestants réformés, comme si le sentiment de ces théologiens devait être sur ce point la règle de leur foi; secondement, ce prélat ne pénètre pas assez la pensée des docteurs de Marpourg; car, en distinguant l'intégrité du sacrement de son essence, ils n'ont pas dessein d'opposer l'un à l'autre , mais seulement de
' Tr., etc. fart. . il, n. 13. — 5 Exam. dcL'Iîa., p. 335. — » La Roque, p. 30b.—1 Part. n. —= La Roque, p. 306.
taire voir qu'encore que la fraction du pain no
SOi! pas PRÉCISÉMENT DU FOND MÊME DE L'ESSENCE
du sacrement, laquelle consiste proprement dans la distribution et dans la réception des deux symboles, elle ne laisse pas d'y appartenir en quelque manière, puisqu'elle appartient à son intégrité. Cela étant ainsi, je ôlis, en troisième lieu, que les théologiens de Marpourg ont pu, poiuie bien de la paix, tolérer en ceux de Htntel le défaut de la fraction; puisque, sans elle, ils ne laissent pas d'avoir le POND DE l'essence
du sacrement, bien qu'ils manquassent de ce rite, qui, appartenante l'intégrité du mystère, est en quelque façon une dépendance de son
essence, encore qu'il ne la Constitue pas; et c'est
ainsi que je l'ai entendu, quand j'ai mis la fraction entre les circonstances qui appartiennent à
la substance do sacrement. » A entendre parler
ces messieurs quand il s'agit de religion, ils ne voudraient pas ficher une parole qu'ils n'eussent trouvée dans l'Ecriture: mais quand on rient au
détail ce n'est pas de même. Car où trouve-t-on dans l'Evangile la distinction que fait ce ministre, de ce qui est précisément du fond tnême de l'essence du sacrement, et de ce qui en est une dépendance, encore qu'il ne la constitue pas ? On dit tout ce qu'on veut quand on fait ainsi agir son propre sens dans l'interprétation de l'Ecriture. Que sert au ministre de nous dire que ces théologiens de Marpourg ne sont pas la règle des calvinistes? Je prends droit sur ce qu'il nous a lui-même avoué, qu'il y a des choses dans la Cène, qui servent à la représentation que Jésus- Christ \ a eue en vue, qu'il a faites, qu'il a commandées comme appartenant à ce sacrement et à la mémoire de sa passion, qu'il y a voulu établir, et qu'on peut omettre toutefois sans rien perdre de la substance du sacrement; de sorte qu'en celle occasion, ni ce qu'il a fait, ni ce qu'il a dit, n'est notre règle. Et après cela on trouve mauvais que nous recourions à l'Eglise, enseignée par le Saint Esprit, pour apprendre précisément ce que Jésus-Christ a voulu, et que nous cherchions dans la tradition de tous les siècles, non pas a nous dispenser du commandement de Jésus-Christ, mais à l'entendre!
Et afin qu'on ne dise pas que M. de la Roque s'est ici embarrassé mal à propos, et que d'autres répondront mieux que lui à cette difficulté, il est bon d'écouter encore l'anonyme. Celui-ci assure, comme l'autre, que, selon la parole de Jésus-Christ, selonl'interprétation de saint Paul, selon le sentiment de tous les Chrétiens du monde, l'institution consiste « en du pain pris, rompu et mangé; en du pain bénit, sacré et rompu C »
1 Anony ne, part, r, cb. 6, p. 91.
Voilà la fraction bien essentielle. Il dit ensuite, Ils répondent que des circonstances, comme « que véritablement elle est conforme à l'insli- celle de rompre ou ne pas rompre, de commulution du sacrement, Jésus-Christ ayant pris le nier d'un môme pain, et de boire de la même pain ei l'ayant rompu, et ce pain en tant que coupe ou de plusieurs, visiblement ne sont pas rompu représentant le corps rompu de Jésus- de même importance que le retranchement que Christ1.» Que manque-t-il donc à la fraelion nous faisons d'une espèce tout entière, dans pour être de la substance du sacrement, pui. que laquelle consiste un des traits les plus essentiels même elle fait partie de la signilicalion qui en de la représentation du sang répandu, qui était établit la nature? « que c'est une circonstance la fin de ce mystère. Mais c'est ici raisonner; et qui suppose toujours la partie essentielle du au lieu de faire à la lettre ce que Jésus-Christ dit, sacrement, à savoir le pain et qui n'en est qu'u- nous donner la liberté de l'interpréter à notre ne suite et une dépendance;» comme si c'é- mode. Que s'il est permis de raisonner, ne tait assez de prendre le pain sans en faire ce que voient-ils pas que nous leur dirons qu'il n'est Jésus-Christ en a tait, et ce que, selon ces mes- pas vrai que nous retranchions une espèce; sieurs, il a lui-même commandé d'en faire. Ne qu'elle demeure tout entière dans le sacrifice, et dirait-on pas que le Fils de Dieu atout permis qu'elle y représente au peuple la séparation du à ces raisonneurs, et que nous sommes les seuls corps et du sang : que le fidèle recevant ensuite à qui il n'est pas permis de raisonner sur ce le corps comme séparé mystiquement du sang, mystère, non pas même en suivant les traces représente au fond le même mystère que s'il de tous les siècles passés, dont la tradition est recevait de plus le sang comme mystiquement notre rè^le? séparé du corps; de sorte qu'il participe à Jésus- Mais en vérité on apeine à s'empêcher de rire, Christ comme victime, qui est ce en quoi consiste quand on entend cet auteur, apparemment peu le fonddu mystère : que le reste, parconséquent, content de sa première réponse, répondre sérieu- ne regarde qu'une plus parfaite représentation, sèment , en second lieu, « que tous les Chrétiens qui n'est pas essentielle dans le sacrement, comdu monde rompent le pain du sacrement; car me on en convient : enfin, ce qu'il y a de plus il est impossible de le manger sans le rompre ou important, que l'autorité de l'Eglise et la tradile briser dans la bouche ; si bien que cette frac- tion de tous les siècles, comme nous le ferons tion seule supplée fort bien à celle qui se devrait bientôt voir, nous montrent que c'est ainsi qu'il faire par la main2. » C'est ainsi qu'on fait ce le faut entendre ? qu'on veut, pourvu qu'on ait de la hardiesse
pour mettre ce qu'on voudra à la place de ce CHAPITRE IV.
que Jésus-Christ a fait. Mais parce que les Catho- De la forme de l'Eucharistie. — Les protestants ne joignent
liques, sans rien donner à leurs sens ni à leur Pas la Paro,e a lactionraisonnement, tâchent d'entendre l'Evangile Après avoir parlé de ce qui regarde la matière avec le secours de tous les siècles, on les con- de ce sacrement, venons à ce qui regarde sa damne; et il n'y a qu'eux qu'on ne peut souffrir, forme. Il n'y a rien de plus essentiel aux sacrependant qu'on pardonne tout aux luthériens. ments que la parole qui en consacre la matière ; On ne peut donc pas douter qu'il n'y ait des c'estl'âme des sacrements, c'estcequi leur donne choses que Jésus-Christ a faites dans la Cène ; je leur force ; or il est certain que Jésus-Christ prit dis même des choses qui contenaient un grand le pain, et le bénit, prit la coupe et la bénit *; mystère, et faisaient partie de la signification ce qui faitdireà saint Paul : « Le calice de bénémyslique, qu'il a laissées néanmoins à la dispo- diction que nous bénissons 2 : » il est encore sition de l'Eglise. Par quelle règle nos réformés certain que Jésus-Christ parla séparément sur nous feront-ils voir que la distribution du sacré le pain, et qu'il dit: Ceci est mon corps; puis calice n'est pas de ce nombre ? Tout ce que Je- séparément sur le vin et qu'il dit : Ceci est mon sus-Christ a fait n'était-il pas important? Où sang; c'est manquer à quelque chose d'essentiel, voient-ils dans la parole de Dieu, que, parmi les que de ne pas joindre la parole à chaque partie choses commandées dans cette occasion, il y en de l'action, comme Jésus-Christ a fait, et comme ait de moins nécessaires les unes que les autres? il a ordonné de le faire, en disant : Faites ceci. et quelles excuses trouveront-ils, s'ils ne recon- Nos réformés cependant ne le font pas. J'ai fait naissent avec nous que Jésus-Christ les a ren- voir dans le Traité de la communion 3, que leur voyés à l'autorité de l'Eglise, pour faire le dis- discipline ne Icsoblige 5 prononceraucune parole cernement de ce qui est essentiel à son. sacrement, dansladislribuliondessignessacrés; que puisque, d'avec ce qui ne l'est pas? selon leur doctrine, le sacrement ne consiste que
-nraio, p. 102. — * I'/i- fMaU., xxvi, 26, 27. — 2 / Cor., x, 16. — » Pari- u,n. 13.
dans l'usage, il s'ensuit qu'ils ont un sacrement hardiesse, en vérité, est surprenante. M. Jurieu sans parole: qu'ils reconnaissent eux-mêmes nous reproche que nous retranchons la conséque Jésus-Christ n'a pas (ail ainsi, puisqu'à cha- cration. « Elle se doit l'aire, » dit-il * « par la que partie du sacrement il a déclaré ce que c'é- prière. » El un peu après : « Le sens commun lait; mais qu'en même temps ils enseignentque dicte que les consécrations se doivent faire par cet exemple n'oblige pas, quoique Jésus-Christ, les prières; et enlin le Seigneur Jésus consacra incontinent après avoir bit ces choses, ait ajouté le pain pour être le sacrement de son corps par si expressément : Faites ceci; et enfin, ce qu'il y la prière; car l'histoire de l'Evangile dit exprèsde plus étrange, que, malgré une contravention sèment qu'il prit du pain, qu'il rendit grâce sur si formelle a l'institution de Jésus-Christ, les mi- le pain, et qu'il le bénit ; et la bénédiction est nistres croient et (ont croire au peuple qu'on fait justement l'action par laquelle on implore, sur dans leur Cène tout ce que Jésus-Christ a fait quelqu'un ou sur quelque chose, l'augmentation dans la sienne. A cela qu'a-l-on répondu ! Tous de la grâce ; et il est certain, poursuit-il, que la les laits sont demeurés pour constants. On a dit pratique de l'antiquité a été parfaitement sem- « quelesparolesdu distribuant, les paroles eonsa- blahle à la nôtre a cet égard, et il me serait aisé crantes, sont chose de pure police, dont la disci- de prouver qu'elle consacrait par la prière.» pline a pu disposer, et y foire les changements Mais si vous voulez consacrer comme elle, et qu'ellea jugés nécessaires1. « Quoi ! mëmejusqu'à consenrerquelque chose d'une antiquité que tous omettre 08 que Jésus-Christ a lait, ainsi que je faites semblant de vouloir suivre, pourquoi avezl'ai fait voir? cela passe sans contradiction dans tous retranché cette invocation solennelleadresla/ro Réponse, el\& seconde ajoute de plus : « que sée a Dieu dans toutes les liturgies des Chrétiens, les protestants s'attachent religieusement à la pour le prier « de faire par son Saint-Esprit, de seule autorité de Jésus-Christ ; mais pointant ce pain préposé, le corps, et de ce vin préposé, arec cet esprit de liberté qui en fait l'essence et le sang de son Fils? » Ils ne peuvent disconvela force2. » Leur liberté va-l-elle jusqu'à sedis- nir que nous ne fassions solennellement cette penser de faire ce que Jésus-Christ a fait pour prière commune à tous les Chrétiens; et ils sabéniret pour consacrer le pain et le vin?Cepen- vent bien que l'Eglise n'a jamais décidé qu'elle dant le même auteur venait de dire que selon ne fût pas nécessaire. Cependant eux, qui la resaint Paul, interprète de Jésus-Christ, la matière tranchent, se vantent de garder l'institution de du sacrement était du pain bénit et sacré, était Jésus-Christ et la pratique de l'antiquité, et osent du vin consacré 3, sans doute par quelque parole encore nous accuser et dire que c'est nous qui prononcée distinctement sur l'un et sur l'autre, l'avons changée, et qui avons retranché la conet tous les Chrétiens du monde, sans aucune COU- sécralion.
teslalion, l'ont pratiqué et le pratiquent ainsi Mais enfin, dit la II' Réponse2, on ne sépare dans tout l'univers et dans tous les siècles. « Mais, pas la Cène de la parole dans les Eglises protesdit-il*, ni Jésus-Christ, ni les apôtres, ni l'Egli-e tantes, « puisque avant de distribuer la commuprimilivc, n'ont point prescrit de formes certai- nion, on lit l'histoire de son institution, et l'on nés ni nécessaires sur ce sujet. » Quand cela se- avertit tout le peuple qu'on va célébrer la nierait, s'ensuivrait-il qu'il soit libre de n'en avoir moire de la mort de Jésus-Christ. » Devant Dieu aucune, et d'administrer un sacrement sans pa- et devant les hommes, est ce là ce qu'on appelle rôle ? Qu'ils nous montrent, dans leur discipline bénir le pain et le vin, le consacrer, prier sur ou dans leur Cène, quelque chose qui ressemble eux, comme on avoue que Jésus-Christ a fait, de près ou de loin à la bénédiction que Jésus- que saint Paul son interprète l'a enseigné, et que Christ et ses apôtres, et toute l'Eglise après eux, toute l'antiquité l'a pratiqué unanimement dèr ont faite sur chacun des dons proposés, pour dé- les premiers siècles? Mais pesons les paroles de clarer ce que c'était, et les consacrer? Est-ce que cet auteur : « On lit, » dit-il, « l'histoire de l'ins ces choses n'appartiennent pas à l'essence du sa- « titution. » Est-ce donc là, selon lui, la parole crement, et que la parole n'en fait pas une par qui doit accompagner le sacrement? Mais il s'en tie essentielle? D'où vient donc qu'ils se croient moque lui-même dans un autre endroit.: «C'est, astreints aux paroles solennelles du baptême? dit-il 3, comme qui dirait que, pour baptiser, il Sont-elles plus claires dans l'Evangile que celles faut réciter l'institution du baptême, et dire, en dont Jésus-Christ se servit en donnant son corps jetant un homme dans l'eau et l'y plongeant : et son sang ? et que ne disent-ils, à son exemple, Allez, endoctrinez les nations en les baptisantau quelque chose qui signifie ce qu'on donne? Leur nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. » Mai?
' La Roqut, part. If, ch. 3, p. 272. — ' Anonyme, part, i, th. , ' Etant, de l'Eu , ir. 7, § '.', n 1.1. — ' Anonjn.e, jatt. i, p. 87.
p. 101. — * lb-, p. 91. — ' lb. — ' Anonyme, patt. il, ch. 7, p. 258.
peut-être que la parole qui doit accompagner le pas l'aire la Cène que d'en recevoir les signes
sacrement est, comme il ajoute, d'avertir le peu- sansnu'ilssoienl bénits par les ministres, et dis-
ple qu'on va célébrer la mémoire de la mort de tribués en leur présence et de leur autorité. Mais
Jésus-Christ ; comme s'il suffisait pour baptiser, tout ce qu'il y a dans l'Evangile qui pourrait au-
d'avertir qu'on va donner le baptême, et qu'il toriser cette doctrine, n'a point de force dans la
ne fallût rien dire en le donnant. nouvelle réforme. On y enseigne constamment
Cet auteur croit se sauver, en me demandant que ces paroles : Faites ceci, dont nous nous ser
« si je croirais qu'un prêtre eût séparé le sacre- vons pour prouver qu'il appartient aux apôtres
ment de la parole, en présentant la communion et aux successeurs de leur ministère de consacrer
sans parler l. » Il devait du moins songer que et de distribuer les saints dons, s'adressent à eux
nous ne mettons pas, comme ils l'ont, ce sacre- comme simples communiants !,et non pas comme
ment dans l'usage, mais dans la consécration qui officiants et distributeurs ; de sorte qu'il ne reste
le précède ; de sorte que, quand ensuite on ne rien, dans l'Ecriture, pour attribuer aux seuls
dirait mot (ce qu'on n'a jamais fait dans l'Eglise pasteurs la consécration et l'administration de
chrétienne), le fidèle recevrait toujours une chose la Cène; etjemesuis servi de cet argument
sainte, une chose consacrée, comme Jésus-Christ pour montrer la nécessité de la tradition 2. Mais
l'a fait, et comme il a ordonné de le faire, en un l'auteur de la IIe Réponse, plutôt que d'être forcé
mot, un vrai sacrement ; mais pour eux, qui ont à la reconnaître, aime mieux dire « que tous les
des principes contraires, et qui, de plus, osent protestants en général conviennent que, dans la
dire qu'ils ne sont pas obligés de suivre en ceci nécessité, chaque père de famille est le pasteur
l'exemple, ni l'institution de Jésus-Christ, ils sont et le ministre de l'Eglise que sa famille compose,
de manifestes prévaricateurs ; et le changement et que, par la nécessité même, chaque père de
qu'ils font ici dans la Cène de Notre-Seigneurest famille le peut faire, pourvu que cela n'aille ja-
d'autant plus considérable, qu'ils le font dans la mais jusqu'à faire schisme ni division dans l'E-
parole même, qui est toujours, dans les sacre- glise dont il l'ait partie 3. » Je ne sais si tous nos
ments, ce qu'il y a de plus essentiel. réformés approuveront ces excès, qui renversent
de fond en comble l'état de l'Eglise, ni s'ils per-