‹ Œuvres completes de Bossuet (volume 5)Chapitre 67 sur 313 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Que l'examen de îa tradition est nécessaire, et qu'il n'est ni impossible, ni embarrassant. — Histoire de la communion sous une espèce. — Que de l'aveu de nos adversaires, elle s est établie sans contradiction.

Les ministres, trop persuadés qu'ils trouvent leur condamnation assurée dans la tradition de l'Eglise, en détournent autant qu'ils peuvent leurs sectateurs ; et, par un double artifice, ils tâchent de leur faire peur d'une chose si nécessaire à leur salut. Premièrement, ils la confondent avec les traditions humaines; secondement, ils leur font croire que c'est une chose impénétrable qu'il faut, pour la découvrir, feuilleter tous les livres anciens et nouveaux, y passer les jours et les nuits, et se perdre dans une mer immense. Une âme faible et alarmée d'un si grand travail, écoute toute autre chose plutôt que la tradition, et on lui fait accroire aisément que Dieu, un si bon Père, n'a pas mis notre salut dans une recherche si difficile, pour ne pas dire entièrement impossible à la plupart des particuliers. Mais si l'on agissait de bonne foi, il faudrait faire un raisonnement tout contraire, et conclure que, si la recherche de la tradition est nécessaire, il faut aussi qu'elle soit facile. S'il nous a paru constamment qu'il y a dans la religion des traditions, je dis des traditions non écrites, dont l'origine est divine, la direction nécessaire, l'autorité reconnue même par nos réformés; s'il les avouent, s'ils les suivent, s'ils ne peuvent sans leur secours s'assurer ni de la

' Part. il.

validité de leur baptême, ni de la forme nécessaire de leur communion, ni de la sainteté de leurs observances, il ne fallait pas donner à de saintes traditions le masque hideux de traditions humaines, ni, sous prétexte d'honorer l'Ecriture, rendre odieux le moyen par où l'Ecriture même est venue à nous, ni tâcher enfin de rendre impossible une chose si nécessaire au christianisme : au contraire, il fallait conclure que si elle est nécessaire, elle est facile à connaître, et qu'il n'y a que les superbes à qui elle puisse être cachée.

Mais, pour ne pas nous arrêter à des généralités, voici un fait constant et incontestable, dont tout dépend : c'est que la communion sous une espèce se trouve établie, comme le baptême par simple infusion, et comme toutes les autres coutumjs innocentes, sans bruit, sans contradiction, sans que personne se soit aperçu qu'on eût introduit une nouveauté, ou se soit plaint qu'on le privât d'une chose nécessaire. Pourquoi, si ce n'est que le sentiment qu'on avait que cette communion était suffisante, venait de plus haut et que la tradition en était constante? Il ne faut point ici ouvrir de livres, il ne faut qu'ouvrir les yeux, et considérer ce qui se passe. Mais peutêtre du moins que, pour l'apprendre, il faudra relire beaucoup d'histoires? Non, c'est une chose avouée. Moi-même, sans aller plus loin, j'en ai exposé le fait dans le Traité de la communion ; et deux rigoureux censeurs, qui m'ont suivi pas à pas dans leurs Réponses, sans jamais me rien pardonner, n'ont osé ni pu me le contester.

Quel est donc ce fait si constant et qui me parait si décisif ? C'est que le premier qui a osé dire que la communion sous une espèce était insuffisante, fut un nommé Pierre de Dresde, maitre d'école de Prague, au commencement du XVe siècle, en l'an 1408, et il fut suivi par Jacobel de Misnie.

La date est certaine, et je m'étais trompé de quelques années, quand j'avais placé l'innovation de Pierre de Dresde et de Jacobel sur la fin du XIVe siècle *. Quand j'ai voulu trouver un terme précis, j'ai trouvé que Pierre de Dresde fit ce nouveau trouble dans l'Eglise après le commencement des séditieuses prédications de Jean Hus, et après que Stankon, archevêque de Prague, eut condamné les erreurs de Viclef, dont Jean Hus renouvelait une partie 2. Or cette condamnation arriva constamment l'an 1408 ; et ce fut donc en ce temps ou un peu après, que Pierre de Dresde soutint la nécessité des deux espèces, à laquelle ni les Catholiques, ni les hérétiques, ni Jean Hus lui-même, non plus que

1 Tr. d'.i.acomm., part. u. — *i£neas Sylvius, Hist. Bohem.,c.3ô.

Jérôme de Prague, quelque remoanta qu'ils lussent, ne pensaient pas.

liais peut-être ;mw que c'est en ce temps ojo'on établit la communion bous une espèce! N h : Pierre de Dresde, et ce Jacobel, qui la Marnaient, la trouvèrent déjà établie par une

.111111." constante depuis plusieurs siècles; et cependant personne avant eux ne s'était avisé de la reprendre ;el au contraire, on est d'accord quelesévé uesen pari ici il ici- cl dans les conciles, tant de saints bommes qui florissaient dans l'Eglise, tant de célèbres docteurs, tant de fomeu-

tmivei sites, et les peuples comme les pasteurs en étaient contents.

Nous soutenon laussi que cette coutume venait drv les premiers siècles du christianisme : etnous faons bientôt voir que nos adversaires en sont demeurés d^aocord: mais, sans même qu'il soit besoin de celle recherche, l'antiquité se ressent dans la paix où l'on a été sur œ sujet durant plusieurs siècles : el c'est une chose inouïe dans l'Eglise chrétienne, qu'on y ait laissé introduire des nouveautés périlleuses et préjudiciables à la foi sans que personne s'en soit aperçu, ni qu'on s'en s >it plaint. Cependant c'est on l'ait constant que les Bdèles, loin de se plaindre qu'on leur ait ôté la coupe sacrée, persuadés de tout temps qu'elle n'était pas nécessaire, s'en sont volontairement et insensiblement privés eux-mêm s, quand ils ont vu que dans la confusion qui s'introduisaitdanslessamtesassemblées, par la multitude prodigieuse du peuple, et par le peu de révérence qu'on y apportait, on y répandait souvent le sang sacre.

Cest, dit-on, une mauvaise raison. N'en disputons pas encore. Quoi qu'il en soit, le l'ait est constant: et une chose qu'on veut être si essentielle n'a causé aucune dispute. Il ne Tant qu'écouter M. Jurieu. dans l'histoire qu'il non; a faite du retranchement de la coupe : « La coutume de communier suis la seule espèce du pain s'établit, » dit-il l, « insensiblement dans le XII" elle XIII1' siècle. y> Il n'y a rien qui cause moins de contestation que ce qui s'établit insensiblement. Mais écoutons le passage entier: ■ Le dogme de la transsubstantiation et celui de la présence réelle s'établirent à la laveur des ténèbres de l'ignorance du Xe siècle et triomphèrent de la vérité dans le XIe siècle. Alors on commença à penser aux suites de cette transsubstantiation. Quand les hommes furent persuadés que le corps du Seigneur était renfermé tout entier sous chaque petite goutte de vin, la crainte de l'effusion les saisit; ils frémirent, quand ils pensèrent que cette coupe, en passant par tant de mains, cou-

> Eiamen de l'Eiich., p. 470.

B. Tom. IV.

rait risque d'être répandue; cela leur donnait de l'horreur, et je trouve qu'ils avaient raison. On chercha donc un remède à un si grand mal. On prit en quelques lieux la coutume de donner le pain de l'Eucharistie trempé dans le vin; mais on s'aperçut incontinent que le dogme de la transsubstantiation fournissait un remède bien meilleur que celui-là. On enseignait que sous chaque miette de pain, aussi bien que sous chaque goutte de vin, était renfermé toute la chair et lout le sang du Seigneur: on raisonna de cette sorte : Le sang est renfermé' dans le pain; c'est pourquoi en mangeant le pain on communie à Jésus-Christ tout entier. Celte mauvaise raison prévalut de telle manière sur l'institution du & igneur, et sur la pratique de toute l'Eglise ancienne, que la coutume de communier sous la Muleespècedu pain s'établit insensiblement dans les \ll et XIII siècles. » Si l'on veut raisonner juste, et chercher la vérité suis crainte de se tromper, il faut, en laissant à pari les raisonnements,le nos adversaires, qui sont la matière du procès, prendre le fait qui est constant et avoué. l.e voici :

(l'est qu'on eut horreur de l'effusion dans le \l si, vie, qu'on} trouva incontinent un remède dans la transsubstantiation, qui fournit le moyen de trouver Jesus-Christ tout entier n dans le pain seul ; qu'on prit ce remède sans qu'il y paraisse aucun contradicteur, et que la chose

s'établit insensiblement dans les XIIe et XIIIe « siècles. »

qu'ajoute ici M. Jurieu est, à la vérité, i"i i surprenant. Car après les derniers mots que j'ai rapportés, que « la coutume de communier sous « la seule espèce du pain s'établit insensiblement « dans les XII" et XIII siècles, » il ajoute incontinent après : « Ce ne fut pourtant pas sans résistance : les peuplcssouffraient avec la dernière impabeneequ'on leur ùtàt la moiliéde Jésus-Christ; on en murmura de toutes parts. <> Laissons-lui ses expressions, et n'attaquons pas encore le retranchement de la moitié de Jésus-Christ, dont il prétend que le peuple se plaignait de toutes parts. Demandons-lui seulement quand nous paraissent ces plaintes. Est-ce aux XIIe et XIII* siècles? mais c'est dans ces temps qu'il dit que la chose s'établit >< insensiblement. » Cela ne s'accorde pas avec cet éclat, ou, pour user des termes de notre ministre, « avec cette dernière impact tience et ce murmure de toutes parts. » A-t-il voulu parler des mouvements qui suivirent la dispute de Pierre de Dresde et de Jacobel? C'est bien tard pour faire paraître le bruit; puisqu'il commença seulement au XVe siècle, après trois cents ans d'une souveraine tranquillité, et encore

dans la Bohême, ce qui est assurément bien éloigné de ces murmures qu'on nous représente « de toutes parts. »

Une si manifeste contradiction n'est pas assurément sans mystère. M. Jurieu a senti combien il est ridicule de feindre une innovation si essentielle, selon lui, sans qu'on s'en soit aperçu durant trois cents ans, et sans qu'elle ait causé le moindre trouble. Pour couvrir ce défaut de la cause, il n'y a qu'à brouiller le XVe siècle avec les autres, afin que le trouble qu'on y ressentit se répande en confusion sur les siècles précédents, et y laisse imaginer des contradictions. Mais ces vaines subtilités ne font, sans guérir le mal, que démontrer qu'on l'a senti, etqu'on n'ya trouvé aucun remède. En effet, il est constant qu'il ne parait aucun trouble au sujet de la communion sous une espèce, ni dans le XIe siècle ni dans le XIIe, ni enfin dans les suivants jusqu'au XVe.

En effet, pour ne dire ici que ce qui est avoué par nos adversaires, nous avons vu que dès le commencement du XIIe siècle, Guillaume de Champeaux, célèbre évêque de Châlons, et Hugues de Saint- Victor, le plus fameux théologien de ce temps-là, tous deux liés d'amitié avec saint Bernard, approuvent en termes exprès la communion sous une espèce, à cause que « sous « chaque espèce on reçoit Jésus-Christ tout en- « tier. »

Quand j'ai produit ces auteurs dans le Traité de la communion sous les deux espèces1, l'anonyme me renvoie bien loin, et n'en veut point recevoir le témoignage2, à cause qu'ils ont écrit après la transsubstantiation établie. N'importe; je prends ma date, et dès le commencement du XIIe siècle, je trouve notre sentiment et notre pratique dans des auteurs que personne ne contredit, et qui sont, au contraire, sans contestation, les plus approuvés de leur siècle.

On ne contredit pas non plus Jean de Pekam, archevêque de Cantorbéry, lorsqu'il enseigna à son peuple, au XIIIe siècle, dans un synode, « que sous la seule espèce qu'on distribuait, on « recevait Jésus-Christ tout entier3. » Voilà des preuves certaines et un fait public, notoire, constant. Nos adversaires, sommés de nommer des contradicteurs, n'en ont pu nommer un seul. J'ai môme posé en fait que Viclef, quelque téméraire qu'il fût, ne paraît en aucune sorte avoir condamné celte coutume de l'Eglise; et que, dans le dénombrement qu'on a l'ait de ses erreurs condamnées à Piome, en Angleterre, en Bohème, enfin à Constance, on ne trouve aucune proposition qui regarde la communion

1 Part. 11. — * Anonyme, p. 168, 173, 2u7. — a Tr. de la com.

sous une espèce, marque infaillible qas £e n'était pas un sujet de contestation que personne alors jugeât important.

M. de la Roque reconnaît la vérité de tous ces faits ; mais il y trouve une admirable défaite. C'est que la « communion sous une espèce n'a- « vait pas encore été établie par aucune loi * ; » et que la chose était libre, de sorte que ni les vaudois, ni les albigeois, ni Viclef même n'avaient pas besoin de crier contre ; comme si nous prétendions ici autre chose que la liberté et l'indifférence. Si cette liberté d'user d'une ou de deux espèces indifféremment, qu'on tenait pour constante dans l'Eglise, était réputée contraire à l'Evangile, n'était-ce pas le cas de crier ? Ceux qui faisaient tous les jours de nouvelles querelles à l'Eglise romaine, et qui n'oubliaient aucun prétexte de chicaner, se seraient-ils tus dans une contravention qu'on prétend si manifeste à l'Evangile? D'où vient qu'on ne dit rien durant trois cents ans, que Viclef qui se souleva sur la fin du XIVe siècle, lorsque la coutume de communier sous une seule espèce était universelle, et qu'elle était principalement établie, comme on a vu, en Angleterre, ne s'en plaint pas ; que Jean Hus n'en dit mot non plus, et qu'enfin Pierre de Dresde est le premier à s'émouvoir au commencement du XVe siècle? Qui ne voit qu'on ne s'était pas avisé de la nécessité des deux espè ces, et qu'on avait honte de faire une querelle à l'Eglise sur une chose indifférente ?

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