‹ Œuvres completes de Bossuet (volume 5)Chapitre 68 sur 313 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Décret du concile de Constance. — Equité de ce décret

Par là se justifie clairement le décret du concile de Constance, dont nos adversaires se font un si grand sujet de scandale. Car enfin qu'a fait ce concile ? Il a trouvé la coutume de communier sous une espèce établie sans aucune contradiction depuis plusieurs siècles. Des particuliers s'élevaient et osaient condamner l'Eglise, qui l'avait laissée s'introduire. Si cet attentat est permis, l'Eglise pourra être troublée sans fin, et les simples, qui font toujours la plus grande partie des fidèles, ne pourront plus se reposer sur sa foi. C'est pourquoi le concile déclare « que cette coutume a été raisonnablement introduite, et très-longtemps observée , ainsi qu'elle doit passer pour une loi qu'il n'est pas permis de changer sans l'autorité de l'Eglise 2. »

Je maintiens que ce décret, devant tous les gens modérés, est hors d'atteinte; et afin qu'on en demeure convaincu, rapportons-le tout au long, avec ce que nos adversaires y trouvent de

lia Roque, p. 274, 276.

ton», xii, col. 100.

— * Cène. Const. ,sess. 13; Lalb ,

plus étrange. Le voici: « Ce sacré concile général nul, et l'Eglise, qui l'a cru bon, dans une erreur de Constance déclare, décerne et définit, qu'en- manifeste. Je suppose que le cas arrive à nos ttre que Jésus-Christ ait institué après souper et adversaires: Laisseront-ils troubler les conscien- •dministréè ses disciples ce vénérable sacre- ces, révoquer en doute le baptême de tout ce ment sous les deux espèces du pain et du vin, qu'il y a de fidèles dans le monde, et condamtoulefois, et 06 nonobstant l'autorité louable des ncr les pasteurs qui refusent de baptiser ces sacrés canons, et la coutume approuvée de l'E- insensés? Au contraire, ne diront-ils pas, à l'église, a observé et observe que ce sacrement ne xemplc du concile de Constance, « que la coudait point être célébré après souper, ni reçu des tume de baptiser par simple infusion a été fidèles sinon à jeun, si ce n'est en 'cas de mala- raisonnablement introduite et observée trèsdie, ou de quelque antre nécessité concédée ou longtemps, pour éviter certains périls et inconadmise par ledroit ou par l'Eglise : et qu'encore vénicnls: qu'ainsi elle doit passer pour une loi que dans la primitive Eglise les fidèles reçussent qui ne doit pas être changée selon le gré d'un ce Bacremenl SOUS l'une et l'autre espèce, toute- chacun, ni sans l'autorité de l'Eglise, et qu'on (bis, pourcertains périls et scandales, cette cou- doit estimer erronée la croyance, qu'observer tume a été raisonnablement introduite, que les cette coutume soit chose sacrilège et illicite ? » célébrants le recevraient sous les deux espèces, Mais pourquoi parler de ce cas comme si c'éet les laïques seulement sous une, à cause qu'on tait un cas en l'air ? C'est une chose arrivée du doit croire fermement, et ne douter en aucune temps de nos pères; et l'on sait l'erreur des sorte, que le corps entier et le sang de Jésus- anabaptistes. Supposé qu'elle se renouvelle dans Christ sont véritablement contenus, tant sous la nouvelle Réforme, la Iaissera-t-on prévaloir ? l'espèce du pain que sous l'espèce du vin: d'où dira-ton qu'il n'y a de Chrétiens que dans celle vient que, puisqu'une telle coutume a été raison- troupe, et qu'avant eux le baptême, sans lequel nablement introduite par l'Eglise et par les saints il n'y a point de christianisme, était éteint? Or, Pères, et qu'elle a été observée dkpuis un très- le concile de Constance n'a pas trouvé moins longtemps, elle doit passer pour une loi que d'inconvénient dans le procédé de ceux qu'il a personne ne peut condamner, ni la changer à condamnés, et ce n'est pas un moindre attentat son gré sans l'autorité de l'Eglise. C'est pourquoi de réprouver la communion de nos pères que de on doit estimer erronée la croyance qu'observer casser leur baptême. Il y a donc la même raison la coutume ou celte loi soit une chose sacrilège de s'opposer à l'un qu'à l'autre, et hérétique; et ceux qui affirment opiniâtre- Je ne crains pas que d'habiles gens osent ici ment le contraire de ce qui a été dit ci-dessus, apporter comme une différence de ces deux cas, doivent être chassés comme hérétiques. » qu'on alléguait à Constance, pour la communion

C'est ici que les ministres s'écrient que ce dé- sous les deux espèces, l'institution de Jésus-

cret porte sa condamnation, et qu'en avouant Christ et la pratique de la primitive Eglise. Car

que la communion sous les deux espèces est de qui ne sent pas que nos rebaptisateurs en disent

l'institution de Jésus-Christ, et qu'elle a été ob- autant pour le baptême? C'est une chose avérée

servée par la primitive Eglise, quand il fait pas- qu'il a été institué, donné et reçu avec immer-

ser le contraire en loi, il élève une pratique des sion par Jésus-Christ, par ses apôtres, par l'Eglise

derniers siècles au-dessus de la plus pure anti- primitive, et par tous les siècles précédents; et

quité, et, qui pis est, la coutume au-dessus de en tout et partout le cas est semblable. la vérité, et les hommes au-dessus de Jésus- Ainsi, pour condamner les anabaptistes, il

Christ. faudrait former un décret, où il fût dit : « qu'en-

Je ne crois pas qu'on m'accuse d'avoir affaibli core que Jésus-Christ ait institué le baptême, et

l'objection ; et toutefois, pour la voir en un mo- l'ait lui-même reçu par immersion, et que la

ment tomber par terre, et justifier la conduite primitive Eglise ait conservé cette pratique après

du concile de Constance, il ne faut que poser un les apôtres , néanmoins le baptême par infusion

cas pareil. La coutume de baptiser par simple a été raisonnablement introduit, et qu'on ne

infusion ou aspersion, sans immersion aucune, peut sans attentat condamner cette coutume. »

s'est établie comme celle de la communion sous C'est de mot à mot ce qu'a prononcé le concile

une espèce, aux XIIe et XIIIe siècles, sans aucune de Constance sur le sujet de la communion : et

contradiction, à cause de certains inconvénients quand nos adversaires en trouvent la constitution

du baptême par immersion, où la vie des enfants si étrange, c'est qu'ils se laissent prévenir d'une

pouvait être en quelque péril. Après deux ou haine aveugle.

trois cents ans quelques particuliers s'avisent de Car cet exemple fait voir clairement que tout

dire que cette coutume est mauvaise, ce baptême ce qui est compris dans l'institution de Jésus-

Christ ne l'est pas toujours également dans son foi, à cause des inconvénients survenus dans des

précepte, et c'est ainsi sur ce fondement qu'on pratiques d'ailleurs innocentes et sûres,

raisonne dans le concile. C'est pourquoi on y Que si l'on dit que ces inconvénients , par

allègue l'observance inviolable de tous les temps exemple la crainte de l'effusion du sang pré-

de communier à jeun, encore que Jésus-Christ cieux de Notre-Seigneur, sont inconnus à l'anli-

eût fait communier ses apôtres après le souper, quité, et qu'ils sont nés dans les derniers temps,

Ainsi il demeurait pour constant que ce qui "était le contraire est incontestable, de l'aveu encore

autorisé par le Maître avait pu être défendu par de nos adversaires. Auberlin nous a fait voir

une loi que personne ne s'est encore avisé de cette crainte dans Origène, au IIIe siècle , dans

blâmer , tant les temps et les circonstances saint Cyrille de Jérusalem , et saint Augustin au

changent la nature des choses, et tant il était IVe, pour ne point ici parler des autres l. On voit,

constant que Jésus-Christ avait eu dessein de dans ces saints docteurs , que laisser tomber les

nous renvoyer à son Eglise pour distinguer dans moindres parcelles de l'Eucharistie, c'est comme

sa propre institution ce qui était du fond et de laisser tomber de l'or et des pierreries, c'est

la substance, d'avec ce qui était libre et acci- comme s'arracher un de ses membres, c'est

dentel. comme laisser écouler la parole de. Dieu qu'on

Tous les fidèles, à la réserve des bohémiens, nous annonce, et perdre volontairement cette déjà trop insolemment émus par d'autres eau- semence de vie. Ces passages ont été produits ses, acquiescèrent au jugement du concile , sur dans le Traité de la communion 2. Mes adverce fondement immuable, qu'une coutume reçue saires n'y opposent rien ; au contraire, M. de la sans contradiction depuis trois cents ans ne pou- Roque répond ainsi 3 : « On ne peut nier que vait être contraire à la foi. C'est sur le même les premiers Chrétiens ne prissent soigneusefondement que la foi des fidèles se doit reposer, ment garde qu'il ne tombât à terre quelque et que, sans faire de nouvelles enquêtes, je chose des sacrés symboles de l'Eucharistie. » II maintiens qu'on doit tenir pour constant que avoue, avec Aubertin , tous les passages que j'ai Jésus-Christ n'a pas laissé son Eglise sans foi, allégués ; et tout ce qu'il y remarque 4 , c'est sans vérité et sans sacrements. « que les précautions des anciens Chrétiens

Pour en être persuadé, il ne faut que se sou- étaient graves, sans scrupule et dignes de la venir que, dans la profession que l'Eglise a tou- grandeur du sacrement ; celles des derniers jours faite de ne rien admettre de nouveau dans siècles sont scrupuleuses , et ont je ne sais quoi sa foi, toute nouveauté dans la foi l'a troublée et qiû ne répond pas à la majesté du mystère. » l'a rendue attentive. Il n'y a qu'à parcourir tou- Quoi qu'il en soit, le fait est constant ; et puistes les hérésies, l'arienne, la pélagienne, la que M. de la Roque ne trouve rien à reprendre nestorienne, et enfin toutes les autres sans ex- à nos précautions , sinon qu'elles lui paraissent ception. Nul homme de bonne foi ne niera plus scrupuleuses que celles des anciens, que jamais qu'à la seule nouveauté, et, si l'on me dira-t-il de celles de saint Chrysostome , dont le permet de parler ainsi, à la seule face inconnue saint évêque Pallade, son disciple et son histode ces étrangères, les pasteurs et les enfants de rien, a écrit5 : « qu'il conseillait à tout le l'Eglise se sont mis en garde, et que jamais on monde de prendre de l'eau ou quelque pastille n'a pu montrer, par aucun fait positif, une er- après la communion, de peur que, contre leur reur passée en dogme sans contradiction. Les gré, ils ne jetassent avec la salive quelque chose ministres interpellés de nous en donner un seul du symbole du sacrement ; ce qu'il faisait le exemple positif, ne l'ont pas même tenté ; et si premier, et l'enseignait à tous ceux qui avaient l'on en donne un seul exemple, j'abandonne la de la religion. » Avaler de l'eau, ou quelque cause. Si donc il est constant et incontestable, de autre chose pour faciliter le passage des parl'aveu de nos adversaires, que la coutume de celles de l'Eucharistie qui demeuraient dans la communier sous une espèce n'a reçu aucune bouche, de peur de les cracher sans y penser, contradiction durant trois cents ans, et que celte est-ce une précaution que nos adversaires troucommunion ait tellement été jugée suffisante, vent indigne de la sainteté des mystères ? Les que personne ne se soit jamais plaint qu'on lui nôtres ne sont pas d'une autre nature ; et sans eût rien ôté d'essentiel, c'est une marque cer- en accuser les derniers siècles, on n'a qu'à s'en laine qu'elle tirait de plus haut sa validité, et que prendre à saint Chrysostome. la coutume contraire était tenue pour indiffé- Il ne faut donc pas s'étonner si l'effusion trop rente, comme celle du baptême par immersion, celle de communier les enfants, et les autres de ' 0rig- in BzoA> hom; "; Cyr-> catcc- 5 Myst- n- 21; ■*"*.

, . , , pass.; Auler.., lib. il. — * Part. il. —3 La Roque, p. 312.— » ï .12

cette nature, qu on a changées sans changer la chrys., oP. t.xm. — » ma., p. 214.

perpétuité de la tradition.

fréquente du précieux sang, dans la multitude el la confusion des derniers siècles, a troublé les peuples, et introduit quelque changement Les fidèles accoutumés, suis vouloir ici remonter

plus haut, à voir donner la communion sous une espèce aux malades et aux enfants, l'avaient toujours regardée comme suffisante. Ainsi ils m* réduisirent eux-mêmes* à la communion du corps sacré, surtout dans les églises nombreuses el dans les jours solennels, où les assemblées fiaient plus confuses. On n'avait garde de trouver étrange qu'un inconvénient survenu lit changer une chose libre : et ce qu'il y a ici de plus remarquable, c'est qu'une semblable raison a introduit dans ['Eglise grecque un aussi grand changement, quoique d'une autre manière.

Pour sauver l'inconvénient de l'effusion, on a commencé, au Mil ou IX' siècle, à donner dans unecuillerle corps mêlé avec le sang. Dans cette communion, on ne prend pas plus le sang comme séparé, que dans celle sous une espèce ; on ne boit pas non plus ; on ne fait pas les deux aclious distinguées, qui font le repas parlait ; et enfin, pour toutes ces raisons on ne satisfait pas davantage au précepte : « Buvez-en tous. » C'est pourquoi les luthériens, qui rejettent notre communion, trouvent la même nullité dans celle des Grecs ; et un de leurs plus savants docteurs vient encore de décider, selon les principes de ses confrères , « que la communion par le mélange des espèces est contraire à l'institution de Jésus-Christ, parce qu'elle confond les deux actes du repas sacré, qui sont , comme dans les autres repas, manger et boire >. » Mais à tout cela nous opposons que les Grecs et les Latins ont reconnu, d'un commun accord, que l'Eglise n'était pas astreinte à prendre l'institution dans cette rigueur , et que Jésus-Christ lui avait laissé la liberté d'user en cela d'interprétation. Selon cette liberté , les Latins , qui d'abord avaient eu recours à la communion par le mélange, ont cru mieux conserver l'image de mort , en prenant le corps séparé du sang : et la coutume en ayant duré trois cents ans, sans aucune contradiction , comme il a été démontré du consentement de nos adversaires , nous avons vu qu'on avait eu la môme raison de la retenir, au concile de Constance, contre Pierre de Dresde et Jacobel, qu'on a eue depuis de conserver le baptême sans immersion contre les anabaptistes.

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