CHAPITRE XIX
Suite de h même iu.i(i. ir.
Pour ne point avoir de querelles avec les minières sur des questions de critique, j'ai rangé parmi les preuves du VIIIe ou Xe siècle l, l'auteur grec de la Vie de saint Basile, sous le nom d'Amphiloehius, où nous voyons, comme dans l'Ordre romain, le pain sacré divisé en trois parties, dont on suspend la troisième sur V autel dans une colombe d'or'1. Cela montre la pratique de l'Eglise grecque, du moins au IXe siècle, puisque ce livre grec se trouve traduit, et en particulier l'endroit de l'Eucharistie suspendue dans une colombe d'or, par Enée. évèquc de Paris sous Charles le Chauve, dans son excellent OUTrage contre les Crées 3.
Je laisse à part la vaine critique de l'auteur de la //" Réponse** qui veut, par des conjectures contraires, de son aveu propre, au sentiment du docte Daillé, qu'on attribue à un auteur latin cette Vie grecque, et qu'on l'a crue traduite du grec en latin par EveimhlS, Grec, et Ursus, Latin 5. Laissons ces vaines remarques, qui assurément ne seront suivies de personne. Et s'il faut ici conjecturer, cette Vie ressent tout à l'ait le siècle même de saint Basile, ou au plus tard le suivant, à cause principalement d'une certaine apathie, ou impassibilité , et imperturbabilité 6, plus stoïcienne que chrétienne, qu'on y trouve mentionnée : dogme in trodui t en ce temps, parmi les solitaires d'Orient par Evagrius, dont on n'entend plus parler dans la suite, et surtout depuis que cet Evagrius eut été condamné au Ve siècle, avec son maître Origène, dans le concile sous Justinicn. On peut voir sur ce dogme Y Histoire Lausiaque de Palladius 7, disciple d'Evagrius, qui a écrit au Ve siècle, et les réflexions qu'on y a laites. Quoi qu'il en soit, on trouve dans cette Vie la réserve du pain sacré dans une colombe d'or. Notre ministre demande « d'où l'on peut tirer cette conséquence, qu'elle ne renfermait que l'espèce du pain8? Ne pouvaitelle pas être, » poursuit-il , « d'une juste grandeur, et assez capable de contenir une petite coupe ou bien une petite fiole, du sang de Jésus- Christ ? » Qui doute de la possibilité? Il est question du fait. On voit ici le pain sacré partagé en trois : on voit la troisième partie mise dans une de ces colombes, et aussitôt après suspendue : on n'y trouve nulle mention ni de ces coupes ni de ces fioles; non seulement on n'en trouve
* Tr. de la com. — ' VU. S. Basil. ptr AmpML, c. 6. — * sEn. Par., Tract, ad v. Gr., t. vin. Spicil., p. 60, 81. — 'Anonyme, p. 172. — ,y£n., ibid., Sur. 1, jan. — * Vit. S. Basil., c. 3; Sur., c. 7. — ' Pall. Hist. Laos., Bib. PP. G.-L., t. n, part, h, p. 898, "M5. — ' Anonyme, p. 70.
B. Tom. IV.
pas en ce lieu, mais on n'en trouve nulle part: et bien qu'on trouve partout dans l'Ordre romain et ailleurs, des fioles qu'on appelait amœ ou amulœ pour présenter le vin de l'oblation, on n'en trouve jamais pour le réserver après qu'il est consacré.
M. de La Roque sort de cette difficulté d'une autre façon ' ; et voyant qu'il n'y avait que le pain sacré dans ces colombes, il se sauve en répondant qu' « il n'est pas dit que ce fut pour « les malades. » J'en conviens ; mais j'ai toujours ce que je demande, savoir : que lorsqu'il s'agit de réserve on ne trouve qu'une seule espèce. Et de plus, a quoi M. de La Roque veut-il que celle réserve ait servi sur l'autel? Dira-t-il que c'était pour adorer l'Eucharistie ainsi suspendue? J'y consens; mais cet usage s'accorde parfaitement avec celui dont il s'agit, et qui ne se trouve pas moins parmi les Grecs que parmi nous; et ce qui montre la conformité des deux Eglises, c'est qu'on trouve au Ve siècle, dans le testament de Pcrpétuus, évoque de Tours, des colombes d'argent pour la réserve, ad repositoiuim 2. Ces Messieurs, qui sont remplis d'érudition, ne manquent pas ici de nous faire des colombes pour d'autres fins que pour la réserve de l'Eucharistie, comme celles qu'on suspendait dans les baptistères (c'était alors de grands lieux séparés du reste des églises , où étaient les fonts baptismaux). Il y avait donc là de ces colombes, ce qui fait voir, dit M. de La Roque3, « qu'elles « n'étaient pas destinées pour la garde du sacre- « ment. » Mais, qui lui a dit que le sacrement n'était pas gardé par le baptistère, comme plusieurs doctes l'estiment? Quoi qu'il en soit, il ne s'agit pas de savoir si l'on avait des colombes pour plusieurs usages , et môme pour le simple ornement comme le prétend l'auteur de la 11° Réponse: il est question de ces colombes ad repositorium, pour la réserve, dont on se servait dans les Eglises , comme le montre Pcrpétuus dans son testament. « Je donne et lègue, » dit-il , « au prêtre Amalarius, une colombe d'argent pour la réserve, si mon Eglise n'aime mieux lui donner celle dont elle se sert, et retenir la mienne. » M. de la Roque observe 4 que « repositorium, parmi ceux qui entendent la langue latine , est proprement un vaisseau où on ramasse les restes des viandes et les instruments ou ustensiles qui servent à table , » d'où il conclut que la colombe de Perpétuus était destinée à « la garde, non de l'Eucharistie, mais des vaisseaux et des instruments qu'on employait en la célébrant. » Mais pourquoi non de l'Eucharistie, puisque
1 La Roq., p. 43. — J Test. Perp., t. v Spicil. p. Roq., p. 45— ' La Roq., p. 43.
La
c'est la vraie viande des Chrétiens? et d'où vient que M . de La Roque ne s'est servi que de la moitié de sa remarque ? Songe-t-il combien monstrueuses et éloignées du naturel eussent dû être ces figures de colombes pour contenir seulement les patènes, qu'on faisait si grandes, quand on les aurait séparées du calice , et des autres instruments sacrés; ce qui n'était pas? D'ailleurs, que voudrait dire la figure de la colombe, pour y renfermer les vaisseaux? Il n'est pas de même de l'Eucharistie, que le Saint-Esprit, figuré parla colombe, consacre, d'où le Saint-Esprit se répand pour vivifier les âmes et les corps. Aussi ne trouve-t-on nulle mention , nul vestige de ces colombespour renfermer les vaisseaux, pendant qu'on voit encore dans des anciennes églises , comme dans celle de Saint-Maur-des-Fossés, l'Eucharistie suspendue sur l'autel dans une colombe. Qu'on ne méprise pas ces petites choses, qui sont autant des preuves muettes de la tradition. Tout parle dans l'Eglise : tout y sert à en expliquer les canons , à éclaircir les antiquités , à établir la vérité dont l'Eglise est la dépositaire. Les ampoules , vaisseaux destinés , dès le temps de saint Optât, à conserver le saint Chrême, rendent témoignage à l'onction sainte de la confirmation; les colombes, pour la réserve , rendent encore sensible celle qu'on a faite de tout temps de l'Eucharistie. Les calices et les patènes précieuses dont les églises sont enrichies, font voir à l'œil le respect profond avec lequel on l'offrait , et la sainte magnificence du sacrifice chrétien. Tous ces instruments sacrés du ministère ecclésiastique sont aussi des instruments et des preuves de la tradition. Mais revenons aux instruments et aux preuves animées.
On n'a fait aucune réplique au passage que j'ai rapporté d'un concile d'Orléans l , sous le roi Robert, en l'an 1017 2. Là, par trois fois, en trois ou quatre pages, lorsqu'il est parlé de l'usage commun de l'Eucharistie, on explique distinctement le corps et le sang; mais y ayant occasion de parler de la réserve , on remarque que certains hérétiques gardaient les cendres d'un enfant brûlé, avec la même religion dont on a accoutumé de garder le corps de Jésus- Christ pour le viatique des malades '<*, sans aucune mention du sang, par une visible distinction de la réserve d'avec l'usage commun.
Si l'on pense que c'est pour nous, après tout, un médiocre avantage de trouver au IXe siècle, ou aux environs, la réserve d'une seule espèce
• Traité de la communion. Spicil., t. v, p. 670. — 2 Le P. Pagi, Crit. in Annal. Baron., t. ]v, p. 112 et 113, an. 1017. prouve trèsbien qne ce concile s'est tenu en 1022, non en 1017, comme il est ici placé, et dans l'IIULoire des Variations, 1. XI. (Edil. deD:foris.) — Spial., t. v, p. 673.
pour les malades, je réponds premièrement que ce qu'on trouve si établi dans ce siècle, vient d'une tradition plus haute que nous avons remarquée, et en général dans toutes les communions domestiques, et en particulier pour les malades , dans les exemples de Sérapion et de saint Ambroise, pour ne pas parler encore des autres preuves que nous trouverons entre deux. Quand mes adversaires ne verraient ici que des preuves du IXe siècle et des environs , elles seraient plus que suffisantes pour leur découvrir leur erreur. Nous les avons vus triompher sur ce grand nombre d'exemples qu'ils nous ont produits de malades communies sous les deux espèces. Mais comme la plupart de ces exemples sont du IXe siècle , ou des environs , si l'on est forcé d'avouer que dans ce siècle on gardait l'Eucharistie sous une espèce pour le commun des malades, il paraîtra plus clair que le jour que ces communions sous les deux espèces , qu'ils font tant valoir, ne regardaient pas les malades en général, mais seulement ceux d'entre eux qui pouvaient communier à l'heure du sacrifice, selon la remarque que nous en avons faite.
Et pour appliquer cette réponse à quelques exemples particuliers, on nous apporte un décret du concile de Reims, tenu sous Hincmar, en l'an 879, où il est dit de certains incestueux, que s'ils se repentent de leurs crimes, « on leur « donnera la communion du corps et du sang « de Jésus-Christ l. » Cela montre qu'en certains cas on pouvait donner l'un et l'autre , ce qu'on ne conteste pas ; mais qu'en d'autres cas on ne donnât que le corps seul, la réserve, que le même Hincmar et d'autres conciles de Reims ordonnaient pour les malades, ne permet pas d'en douter.
Il faut dire la même chose de l'exemple qu'on nous produit du saint homme Pierre Damien 2. Il raconte qu'un prêtre de Cumes, « ayant porté l'Eucharistie à un malade, laissa dans le calice un peu de sang de Notre-Seigneur, et que l'ayant remarqué étant de retour à l'église, il ne le voulut pas boire; mais qu'il lava le calice, et qu'on vit paraître deux grosses gouttes de sang dans le vaisseau où il jeta la liqueur 3. » Cela prouve qu'encore dans le XIe siècle on communiait les malades sous les deux espèces. Qui en doute pour le matin et à l'heure du sacrifice, comme il paraît dans cette occasion où le prêtre est repris de n'avoir pas avalé les précieuses gouttes qui restaient dans le calice, ce que la coutume constante de l'Eglise ne lui aurait pas permis après le repas ? mais que de là il s'en-
1 La Boq , p. 74; Suppl. enne. Gall., 297; Lab., t. IX. Co\C, c. 3 .fi. — ' Ibid., p. "6; Anonymo, p. 165. — » Lib. vr, epist. 21.
sui\e qu'en d'autres heures et en d'autres cas, corps, sans jamais parler de celles qu'il aurait
on ne communiât pas les malades avec le pain fallu avoir beaucoup plus grandes pour garder
seul réservé exprès, il n'y a pas moyen de le le sang précieux. Mais, si M. de la Roque croi-
BOutcnir, sans combattre la coutume constante la réserve du pain seul une suite de la transsub-
de ce siècle, et la propre autorité de Pierre stantiation, et qu'il soit forcé de la reconnaître
Damieu. dès le temps où il trouvera cette réserve, nous
On trouve en effet un opuscule du même la lui avons fait voir dès l'origine du chriauteur ', où il traite de la négligence des pré- stianisme : ainsi la transsubstantiation ne sera 1res, et où ce grave censeur les « reprend de pas de plus fraîche date. Et quanta ce que dit conserver trop longtemps, et jusqu'à devenir ce même ministre *, qu'on ne parlait pas des moisi, la pain qu'on doit changer en hosties sa- précautions pour garder le sang, quoique ren- Iutaires, et de ne pas consumer le mystère fermé sons une espèce plus capable d'altération, même tous les huit jours, mais de le réserver « à cause, » dit-il, « qu'il y a apparence qu'à souvent un mois entier. » Et dans un autre opus- chaque fois qu'on communiait publiquement, cule2, il marque assez ce qu'on réservait, puis- on renouvelait l'espèce du sang; » c'est ce qu'il qu'il raconte qu'après un long temps, on ne y a de merveilleux, qu'on n'en trouve jamais trouva « dans la boite que la vraie et solide rien, et que, malgré tant d'ordonnances et tant chair, qui fut vue de tout le inonde; » de même de passages pour la réserve du corps, sans qu'on qu'il nous a fait voir miraculeusement chancres entende jamais parler de celle du sang, 0:1 en sang les gouttes du vin consacré, restées dans xeuille nous persuader qu'on réservait égalele calice du prêtre de Cunies. ment l'un et l'antre.
Tour les anciennes coutumes de Clugny, re- 11 faudrait encore dire un mot de la tradition
cueillies par saint Udalricilya bien six cents de l'Eglise grecque, où il est constant que l'o 1
ans, par lesquelles il est constant que les moi- ne consacre l'Eucharistie pour les malades,
nés de ce monastère, célèbre par toute la terre, que le jeudi saint, sous la seule espèce du pain;
neconununiaientàla mort quesous une espèce 3, et que le pain, consacré à ce saint jour, sert
M. de la Roque nous répond qu'il n'approuve pour toute l'année. Cette coutume n'est pas
pas cette coutume, et qu'en tout cas elle ne fait contestée par nos adversaires '■'. Aussi est-elle
rien pour la communion sous une espèce, à indubitable, et dès le VIIe siècle nous avons
cause que ces moines la détrempaient dans du mi quelque chose de semblable dans Jean Mos-
vin commun, qui était consacré par ce mélange, chus, où il parait que l'on donnait le pain con-
« selon que le croyaient, » dit-il ■'*, « les anciens sacré à tous les fidèles, pour le garder d'un jeudi
Chrétiens grecs et latins. » Nous détruirons ail- saint à l'autre. Tout ce qu'on peut dire ici, c'est
leurs cette chimère, d'une manière, s'il plaît à que les Grecs mettent à présent quelques gout-
Dieu, qui ne souffrira aucune répartie; mais tes du sang précieux en forme de croix sur le
nous disons en attendant, qu'il n'en parait rien pain sacré; mais on n'a pas répondu, ni on ne
dans ces coutumes de Clugny : qu'il y parait, peut répondre à ce que j'ai dit qu'outre que ce
au contraire, que ce vin commun qu'on donnait n'est pas donner à boire le sang de Notre-Sei-
au malade, n'était que pour lui aider à avaler gneur, comme on prétend qu'il l'a commandé,
le pain sacré; et enfin qu'il est constant, par ni marquer la séparation du corps et du sang,
ces coutumes, que dans un si célèbre 1110- qui est le principal fondement de nos réformés
nastère on ne réservait que le corps pour les pour la nécessité des deux espèces, on voit assez
malades. qu'au bout d'un an il ne reste rien de ces gouttes,
Pour l'auteur de la seconde Réponse, il ré- ni autre chose pour le malade que la seule parpond 5, que « depuis l'établissement de l'erreur lie solide du saint sacrement, de la transsubstantiation, ces moines ont ac- fHAPiTRF yy commode leurs coutumes à l'abus autorisé LBAniHJE aa. dans l'Eglise, » en renonçant, comme il le pré- Soile- - Examca d'un can0Q du deuxième concile de Tonrs. tend, à l'ancienne discipline de l'ordre de Saint- Je me suis réservé à examiner quelques pas- Benoit, dont ils sont une branche. Pour la même sages que j'avais produits clans le Traité de la raison, il fait peu de cas des conciles que nous Communion, où mes adversaires semblent se produisons du XIe siècle et des suivants 8, et des flatter d'une victoire plus assurée ; mais j'espère précautions qu'on y prescrit pour garder le que la vérité paraîtra bientôt. Il s'agit en premier lieu du canon 3 du 11e concile de Tours,
I Opuse .26. -J OU. 47. -3 Tr.dt la comm, AU*. CM. y^ ^ y { traduit en ces termes ; a Que
Clan., 1. m, p. 28, t. iv. Spial., p. 217. — « La Roq., p. lOoet *aq. » ' •»
i Anonyme, p. 168. — • Traité de la comm. ' La /?>./ , p. 1C9. — J ILià., p. 57.
le corps de Notre-Seigneur soit placé sur l'autel, non dans le rang des images, non in imaginario ordine; mais sous la figure de la croix, sub crxcis titulo l. » Il fallait traduire mot à mot, « sous le monument de la croix, » qu'on appelle titidus crucis, comme le trophée de Jésus-Christ, la marque de son triomphe, le monument éternel de sa victoire. Mais il ne s'agissait pas alors de l'exacte signification de ce mot. Le canon porte en latin : Ut corpus Domini in altari, non in imaginario ordine, sed sub crucis titulo cornponatur. Ces deux messieurs, tout d'un accord, me reprennent d'avoir pris ïaûjecHî imaginarius pour ce qui appartient aux images et non pas, comme ils veulent qu'on l'entende, pour une chose « qui ne subsiste que dans l'imagina- « tion 2. »
C'est ici que M. de la Roque déplore « qu'une personne aussi éclairée que M. de Meaux, n'ait pas entendu ce canon. » Encore, s'il y avait imaginosus ordo, il croit « que quelque frère eût pu parler ainsi dans les cloîtres latins, parce que imaginosus veut dire ce qui appartient aux images. » Mais de prendre imaginarius dans ce sens, il ne croit pas qu'on « puisse montrer une expression semblable dans aucun auteur latin, même dans aucun de ceux qui ont écrit longtemps après que cette langue a été corrompue. » Il allègue pourtant lui-même le mot imaginarii, pour signifier ceux qui «portaient « les enseignes militaires où étaient les images « des empereurs; » signification bien éloignée de ce qui s'appelle parmi nous imagination ou fantaisie. Mais, pour venir au sens de notre canon, on trouve dans les auteurs, et surtout dans ceux de la basse latinité, imaginare, pour dire peindre, représenter. De là est venu dans Grégoire de Tours, auteur de ce temps-là, imaginata pictura 3, pour exprimer les peintures qu'on faisait autour des autels, et dans les églises; de là vient aussi le mot imaginarie, pour dire représentativement. Dans le livre d'Ethérius et de Béatus, contre Elipandus, archevêque de Tolède, il est dit que Melchisédech est le premier qui, dans le pain et dans le vin qu'il a offerts, a exprimé imaginairement, imaginarie, le mystère du sacrifice que nous célébrons 4 ; par où il veut dire que Melchisédech nous en a donné une véritable image, et non pas à sa fantaisie une représentation imaginaire. Et dans l'ancienne version du concile II de Nicée, qui est d'Anastase le Bibliothécaire 5, nous lisons, imaginariam picturam ; c'est-à-dire, non une pein-
1 Conc. Turon. Il, can. 3 ; Lab., t. v, col 853. — 2 La Roq- p. 49. — 3 De rjloria martyr., 1. lxv. — '• JEtker.el Beal.,\.\; B. b. Pal. t. xii, p- 371. — > Lab. t. xu Conc. c. 845.
ture imaginaire, mais une véritable peinture. Ainsi, l'ordre imaginaire ne sera pas, comme le veulent ces messieurs, un ordre fantastique, qui aussi, comme nous verrons, n'a aucun sens dans ce canon ; mais ce sera en effet l'ordre des images; et par là le sens du canon sera très-clair. Personne ne doute que les églises ne fussent pleines d'images. M. Dailléles y reconnaît de tous côtés dès le IVe siècle ; et nous venons de voir, sans aller plus loin, ce qu'en dit Grégoire de Tours. Le même auteur nous fait voir en divers endroits des croix érigées et des croix suspendues sur les autels l : la chose est incontestable, non-seulement par ces témoignages, mais par beaucoup d'autres. Le mot de titulusn'a rien de nouveau. Il signifie partout dans la Vulgate, où les auteurs ecclésiastiques ont formé leur style, un monument posé en mémoire de quelque chose. Ainsi cette pierre sur laquelle Jacob répandit de l'huile, est appelée un titre ou un monument élevé à la gloire de Dieu. Il ne fau* donc pas s'étonner que la croix s'appelle ainsi, comme la marque et le monument des victoires du Sauveur. Le P. Mabillon nous produit ici, dans un auteur du VIIIe siècle, la croix signifiée par ce mot, titulas crucis ". Qu'y a-t-il de plus clair, que d'ordonner «qu'on place le corps de a Notre-Seigneur sur l'autel, et non dans le a rang des images, » mais au milieu, dans la place la plus honorable, a et sous le monument « de la croix, » sub titulo crucis ?
Mais les explications de nos adversaires n'ont rien que d'embarrassé. M. de la Roque prétend * que l'intention du canon est de a défendre de a faire ou de mettre sur l'autel, » selon le caprice et la fantaisied'unchacun,« le pain qu'on « doit consacrer pour être le corps de Notre- « Seigneur. » Mais s'il s'agissait de l'Eucharistie qu'on devait consacrer, ou que l'on avait consacrée, pourquoi ne parler que du corps ? Ne consacrait-on [tas pas aussi le sang ? Et d'où vient qu'il est toujours supprimé dans les endroits où la réserve est si bien et si naturellement entendue? L'auteur de la seconde Réponse a bien vu qu'un sage lecteur attendrait qu'on lui rendît raison de cela. Il remarque donc «que le pain de la communion se coupait autrefois en morceaux, et se mettait ainsi sur l'autel. De cette sorte, » dit-il *, «le sens des paroles du concile est qu'on doit placer et ranger l'Eucharistie préparée pour le sacrifice et la communion, non dans un ordre tel quel, et selon la fantaisie de celui qui la disposait, non dans un ordre arbitraire, imaginario ordine, mais en forme de
1 Loc. cit., c. 20, 43. — : Ben., saec. 11, p. 856; De liiur. Gui., 1. i, c. 10, n. 21. — ' La Roq., p. 49. — * Anonyme, p. 159, loO.
croi\, roiimit> (ont encore aujourd'hui les (lices. » D n'y a rien de mieux Intenté; mais par malheur li "s paroles ne s'accordent pas avec cette ingénieuse invention ; et ces mots: sub titulo erueis, ne veulent dire en aucune langue, en fonne de croix. Titulus naturellement veut dire une inscription, et comme nous l'avons dit, dans le Style de la YuLale, un monument élevé à la gloire de quelque grande action. Il n'y en a point de plus illustre, ni de plus cher aux Chrétiens, que celui de la CTOÎX. C'est pourquoi ils ne trouvent point déplace plus convenable pour y garderie corps du Sauveur, autrefois immolé dessus.
On sait, au reste, que les canons se l'ont à l'occasion de quelque chose qu'on veut corriger ou perfectionner. Qr jamais personne ne se sera avisé d'aller consacrer l'Eucharistie, et après l'avoir consacrée, de la placer avec les images, hors de dessus l'autel, pour la distribuerai! peuple. Mais pour la réserve, il est assez naturel de la faire aux environs de l'autel, ou en quelque autre endroit, quel qu'il soit, où l'on voudra placer les images. C'est ce que le concile ne veut pas qu'on fasse; il trouve le milieu de l'autel plus propre à conserver ce précieux dépôt. Notre auteur nous chicane trop, lorsqu'il dit qu'il ne fallait pas séparer la croix du rang des images, puisqu'elle-mème en était une1. Mais il sait bien que la croix était regardée comme une image d'une dignité singulière, qu'on plaçait seule sur l'autel, et qu'on jugeait digne d'un honneur particulier.
Il ne faut pas dissimuler que mes adversaires tâchent de tirer quelques avantages d'une leçon de ce canon, où les prépositions in et sud sont supprimées. Mais, outre qu'un seul manuscrit8 où elles le sont ne doit pas l'emporter sur tous autres, on sait assez qu'on supprime souvent ces particules sans intéresser le sens; de sorte que cette remarque n'aurait pas mérité d'être relevée, si ce n'était que je n'ai pas cru devoir rien omettre dans un endroit si important de cette dispute. Mais puisque nous sommes tombés sur les diverses leçons du canon de Tours, il y en a une fort ancienne, où il est porté : « qu'on doit o placer le corps de Notre-Seigneur, non dans a une armoire, mais sous le titre de la croix,
« NON IN ARMARIO, VEL IMAG1NAR10, SED SUB Tl-
« tulo cricis. » Cette leçon ne laisserait aucun doute sur le sujet de la réserve. On la soutient, en disant que l'on réservait autrefois le corps de
'Anonyme, p, 161. — » Dom Mabillon et les PP. Labbe et Sirmond foDt mention de plusieurs manuscrits où ces deux prépositions sont supprimée!. Sans parler de quelques autres, il en est un au Vatican, et uu à la B.blioibèque du roi, côté n. U55, du x« siècle, où elles n'etistent pu*. [Bêit. de P'foris.)
Notre-Seigneur dans une armoire aux côtés de l'autel, et que, bien que cette coutume ait été presque abolie après le IIe concile de Tours, on la voit encore dans quelques églises fort anciennes, même dans la France. Le P. Mabillon estime, et, à mon avis, avec raison, que cette leçon, in armario, est un glossème de l'autre, in imaginario online, c'est-à-dire une interprétation que quelque copiste ancien a substituée à la place de la vraie leçon, m imaginario ordine, que plusieurs n'entendaient pas. Quoi qu'il en soit, puisque celle armoire se plaçait aux environs de l'autel, et du côté des images, tout revient au même; et de quelque sorte qu'on lise ce canon de Tours, nous y avons, vers la tin du VIe siècle, un témoignage authentique de la réserve de l'Eucharistie, mais du corps seul, comme dans les autres passages, et de la seule espèce du pain.
II y en a encore une autre preuve dans saint Grégoire de Tours. Ce saint évèque raconte qu'un diacre dont la vie était impure, « comme l'heure du sacrifice fut arrivée, prit la tour où
était LE MINISTÈRE DU CORPS DU SEIGNEUR. Il
commença de la porter vers la porte; et étant entré vers le temple, pour la poser sur l'autel, elle lui échappa de la main, cl était portée en l'aii ; de sorte qu'elle approcha de l'autel, sans que le diacre la pût jamais reprendre; et l'on crut que cela n'était arrivé que parce qu'il était souillé en sa conscience ; car on disait qu'il avait souvent commis adultère '. » M. de la Hoque prouve doctement 2 une chose qui ne lui sera jamais contestée; c'est que, par le mot de ministère, on entend les vaisseaux sacrés qu'on employait dans le sacrifice: mais pourquoi est-il ici parlé seulement du ministère du corps, s'il s'agissait de préparer le saint sacrifice, où l'on consacrait également les deux espèces 3 ?
Quand on allait préparer le sacrifice, je trouve qu'on préparait le ministère de l'autel. Nous venons de lire ainsi dans la vie de Louis le Dé-
* De gloria mart., 1, i, c. 86. — * La Roq., p. 63. — ' Une ancienne exposition de la liturgie, autrefois en usage dans les Gaules, avant que le rite romain y fût introduit, détermine clairement la vrai sens du texte de saint Grégoire de Tours. Cette exposition, que dom Marténe a tirée d'un ancien manuscrit de l'église de Saint- Martin d'Autun, fut composée au moins vers le milieu du ve siècle, comme le fait voir dom Martène. Or elle nous apprend qu'alors, dans les églises des Gaules, le diacre, au commencement de la messe solennelle, apportait à l'autel dans une tour le corps de Jésus- Christ, qui avait été réservé dans le sacrifice du jour précédent. Nous transcrirons ici les paroles de cette exposition : Nunc autem Procedentem ad altarium corpus Christi, non jam tubis irre • prehensibilibus, sed spiritalibus vocibus prœclara Christi magnalia dulci modilia psallet Ecclesia. Corpus vero Domini ideo defertur IN TURRIBUS, quia monumentum Domini in similitudinem turris fait scissum in petra, et intus lectum ubi pausavit corpus Dominicain, unde surreiit Rtx gloriœ in triumphum. Le style grossier et la latinité barbare de cet écrivain ne servent qu'à mieux prouver son antiquité. — Expos, brev. antir/. Uturg. Gallic, Thesaur. anecd , t. v, p. 93. [Ed. de Défnris.)
bonnaire, à l'endroit où il se faisait dire la Messe Je ne dois pas oublier que, dans l'endroit du
pour y recevoir le viatique ». M. delà Roque Traité de la communion, où j'ai rapporté cette
nous produit lui-même les passages où il est histoire, il est arrivé une chose assez ordinaire
parlé du ministère de tous les jours 2 , c'est-à-dire à l'imprimerie ; c'est que le rapport des mots de
de la patène et du calice, et ainsi du reste. Pour- ministère et de mystère a fait qu'on a mis ce
quoi vois-je ici seulement le ministère du corps, si dernier pour l'autre; et le sens était si parfait
ce n'est parce qu'on voulait désigner le vaisseau, des deux manières, que d'abord je n'ai pas pris
ou le ministère dans lequel le corps était ren- garde à cette bévue i. Je l'ai pourtant fait corri-
fermé dès avant le sacrifice ? C2 sens est si na- ger, il y a longtemps, dans la version anglaise,
turel, qu'on l'a entendu ainsi il y a six à sept On a mis aussi, dans cette version, que le diacre
cents ans; et saint Odon, aLbé de Clugny, rap- apportait le vaisseau sacré où étaient les saintes
portant ce même miracle, qu'il a tiré de saint hosties, afin de les renouveler; et cette raison
Grégoire de Tours, dit expressément, que ce convient si visiblement à la discipline du temps,
diacre infâme portait « le coffret ou la boîte avec que j'ai mieux aimé m'y arrêter qu'à celle de
le corps de Notre-Seigneur, » capsam cum cor- l'adoration, qui pourrait être contestée. Je dirai
pore Domini 3. On demandera peut-être pour- dans la suite, de l'adoration, ce qu'il en faudra
quoi l'apporter sur l'autel ? Mais il pouvait y en dire en peu de mots par rapport à ce traité. Je
avoir beaucoup de raisons, et entre autres celle ne veux pas perdre le temps à accuser ma mé-
de renouveler les hosties, comme on faisait de moire, ni à défendre ma bonne foi. Sur de telles
temps en temps. M. de la Roque objecte 4 que, accusations, il ne faut faire son apologie que par
si c'eût été le corps de Noire-Seigneur, ce diacre sa conduite; et je me trouve en cette occasion si
ne l'aurait pas apporté de dehors dans le tem- heureusement soutenu par la vérité, que rien
pie, comme le raconte Grégoire de Tours : mais n'a pu affaiblir ma preuve,
qu'on l'aurait gardé dans le temple. Il ne songe Au reste, quelques auteurs de grand nom et
pas qu'il y avait auprès des églises le baptistère de savoir s'étant servi des ciboires mentionnés
ou la sacristie, sacrarium, qui, pour n'être pas dans les anciens livres, pour établir la réserve,
le temple même, n'en était pas moins des lieux leur autorité avait fait que je n'avais pas entiè-
sacrés. Mais enfin, dira-t-on, nous venons de rement rejeté cette preuve, et que j'avais cru
voir que, par le concile de Tours, ce vaisseau, pouvoir m'en servir, en disant : « On peut rap-
où l'on gardait le sacré corps, devait déjà être « porter à la même chose les ciboires marqués
sur l'autel, au-dessous de la croix, puisqu'il n'é- « parmi les présents, » etc. Mais y ayant mieux
tait plus permis de le réserver ailleurs. Il est pensé, je ne vois rien de semblable à nos ciboi-
vrai ; mais il faut prendre garde que Grégoire res dans aucun exemple de ce mot, que j'aie
de Tours fut fait évèque dix ans environ après trouvé dans les anciens livres, par les soins de
le second concile de Tours, et que ce miracle mes amis, ou par les miens ; et la bonne foi
était arrivé, comme il le dit lui-même, a dans m'oblige à le reconnaître. Dans la multitude des
a sa première jeunesse, in adolescentia mea 5. » preuves que nous avons de la tradition nous
C'était donc beaucoup d'années avant que cet n'aurons pas beaucoup à regretter celle-ci; et en
ordre eût été donné par le concile. Mais si nous tout cas, j'en rapporterai que nous pouvons met-
considérons comment parle Grégoire de Tours, tre à la place.
nous ne douterons nullement que son dessein J'y mettrai premièrement, au VIe siècle, saint
n'ait été défaire voir que le corps de Notre- Gai, évêque de Clermont, dont saint Grégoire de
Seigneur s'était retiré des mains impures de ce Tours écrit ces mots : « Venons enfin au temps
diacre. Car il soutient cet exemple de celui d'un où Dieu le retira de ce monde. Pendant qu'acca-
prêtre, qui, ayant osé sacrifier indignement, blé de sa maladie, il était couché sur son lit, la
n'eut pas plus tôtcommencéde profaner l'Eucha- fièvre qui dévorait ses entrailles lui fit tomber la ristie avec une bouche indigne, en prenant le
corps du Fils de Dieu, que la vengeance divine ' Y,oy-\* note ™ise à c* endroit* dans„'e TAraité f ^~>no»
* . ' 1 6i,u.h/vUiiiiju sous les deux espèces. — Dans sa nouvelle édition de saint Grégoire
Se lit Sentir , et avant que de raconter Ces deUX de Tours, D. Kuinard, sur l'autorité de tous les manuscrits, a
terribles histoires, ce saintavait déclaré que son *ub,,tré 'f mot, ,MYSTER,UM à •***»*». <iu'°n «"» auparavant
' , «w»»w v|u^ tiv/u dans la plupart des imprimes. Ce qui levé toute difficulté sur ce
intention étaitdefairCVOir le malheur qui arrive passage, et montre que Bossuet n'aurait eu aucune bévueàsere-
à ceux qui abusent du corpsetdu sang de Notre- fro<fr' ".'" eût p*consulter ce!te "j î?°- M/is 8lle De.Pan" «ue
• » uu.no uo iw«iv longtemps après 1 impression du Traite de la communion, et peu
SeignCUr. d'années avant sa mort. La nature des ouvrages dont il s'occupait
alors ne lui ayant point donné occasion de relire saint Grégoire, on
Vide tup , \ it. et net. Dvsh,, 1. ir, p. 319. — * La Rnq., p. 52, peut conjecturer qu'il n'a eu aucune connaissance de la correction
53, 54. — * Coll., lect. 2, c. 32, t. xvir, Bibl. Pair., p. 292. — » La faite par D. Ruinart, et que c'est pour cela qu'il ne l'a pas indiquée
Bogue, p. 52 — « De glor. mort., 1, i. c. 38. - ' lbid., c. 87. ici. [Ed. de Vers.)
barbe el les cheveux. Sachant donc qu'il devait Ton emploie le corps et le sang, en ne donnant
mourir dans trois jours, U assemble le peuple, et que l'un des deux ». En voilà un bien exprès; et
leur rompant le pain à Ions, il leur donna la bientôt ils en verront d'autres, qui le seront
communion avec une sainte et piense volonté, a peut-être davantage. En attendant, demeurons
D ne parie point de dire la Messe, ce que Gré- d'accord qu'encore que, lorsqu'on donnait la
goirede Tours sait bien exprimer, et même dans communion aux malades, à l'heure du sacrifice,
ce chapitre, quand on l'a dite en effet. On voit on la donnât ordinairement sous les deux espè-
que l'extrémité do la maladie ne permettant pas ces; on ne s'en faisait pas une loi tellement in-
an saint vieillard de se lever, pour la dire à tout dispensahle, que la moindre nécessité n'en pût
son peuple, il ne laisse pas de l'assembler autour exempter. Comme il y avait des malades qui ne
de son lit; et que pour ne rien omettre de ce pouvaient pas aisément avaler la partie solide, et
qu'il pouvait, il leur rompt ci leur distribue le comme on ne faisait point de difficulté de leur
pain sacré; sans doutecelui qu'on tenait toujours donner le vin seul, comme M. de la Roque le
réservé selon la coutume; et celle action fait voir prouve par un canon d'un concile de Tolède au
combien était libre la communion sous une VTsiècle, et par un décret de Pascbal II dans le
espèce, puisqu'un si saint évèquc n'hésite pas à XI'2; il y en avait aussi à qui l'on ne pouvait
la donner de cette sorte à tout un peuple, sans présenter la coupe sacrée sans un péril évident
aucune nécessité pressante; mais seulement afin d'effusion ; et ce pouvait être une raison de ne
qu'il eût la consolation de communier, pour une pas donner le calice à ceux dont nous venons de
dernière fois, de la main de son évêque. voir la communion sous une autre espèce à
Et pour montrer qu'il ne fallait pas de bien l'heure du sacrifice,
pressantes raisons pour communier sous une Au reste, les auteurs n'ont pris aucun soin
espèce, nous avons vu au VIIe siècle, sainte Op- de nous apprendre pourquoi ces communions
portune, vierge, qui, sentant approcher sa fin, avaient été faites sous une espèce plutôt que sous
« fit célébrer la Messe, où elle ordonna que tou- les deux; parce qu'après lesexcmplcs des siècles
tes ses religieuses présentassent leur offran- passés, l'une et l'autre manière de communier
a de ! : p et cependant, sans demander les deux paraissaient si indifférentes, qu'on ne s'avisait
espèces, qu'il eûtété facile de lui apporter, l'au- point de demander pourquoi on avait donné la
teur de sa Vie dit expressément qu'elle se fit communion sous une seule espèce, et que la
o apporter et se fit donner le corps de Notre- moindre raison était jugée plus que suffisante
a Seigneur; et que lorsqu'elle l'eut reçu, elle pour y obliger.
a dit : Que votre corps, ô Seigneur 1 me profite Ainsi voyons-nous au VIe siècle saint Carilèfe,
o pour le salut de mon âme : » sans que, dans abbé, qui rend l'esprit après aroir reçu le corps de
une description si distincte de la communion de IS'otre-Seianeur ». Au VIIe, saint Swibcrt, évèque
cette sainte, il soit fait aucune mention du sang, de Verde, dont nous avons déjà parlé, après s'ê-
La même chose arriva au jeune Saxon à qui, tre fait célébrer la Messe, se munit de la réception
selon le récit que nous en a fait le Vénérable du corps de Notre-Seiijneur 4. Le moine Agi-
Bède *, au même siècle septième, les apôtres bode, dans la Vie de saint Bertulphe, abbé de
étaient apparus, pour lui dire qu'il ne mourrait Bobie, mourut après avoir reçu le corps très-
passans avoir reçu après la Messe le viatique du sacré de Jésus-Christ 5. Saint Serenède, confes-
corpsetdusang;etneanmoinsilsetrouvequ'on seur, après avoir reçu le sacrement du corps de
ne lui donna que le corps, tant on croyait tout Notre-Seigneur, rend à Dieu son âmeinnocente 6.
donner avec le corps seuil Bède écrit expressé- Saint Claude, archevêque de Besançon, reçoit
ment que le prêtre fit a dire la Messe, fit commu- avec vénération et avec larmes les sacrements de
a nier tout le monde, et envoya au malade une pénitence et du corps de Jésus-Christ 7.
a particuledu sacrificedel'oblationde Notre-Sei- Au commencement du VIIIe siècle, sainte Aus.
■gneur.ftJamaison ne trouvera ce moi particule treberte, abbesse de Poliac, reçoit en mourant
employé pour une autre espèce que pour le so- les sacrements du corps de Notre-Seigneur». Au
lide. On n'envoya donc au malade que la seule commencement du Xe siècle, nous avons vu saint
partie solide et par là on crut satisfaire à tout ce Géraud, comte d'Aurillac, après qu'on se fut
qui lui avait été promis dans cette miraculeuse pressé de dire la Messe, recevoir le corps du Set-
apparition; à cause que, sous le corps seul, on gneur, qu'il attendait*. Au même siècle, saint reçoit non-seulement toute la vertu, maisencore
trmlP ta «ntalinrpfln rorn< Pf lin oano- 'Pag.SG.-'ZKrf. deïEuch., part. i, c. la, P. 150, l6C./?ey...p.90,
tome la suosianceuii corps et au sang. 91 . 6onc. ToL> x,t can. n^ t> Vl. Conc. Labb^ col. 552. t^c, u,
Nos ministres me demandent des exemples où eP'?t- 32^ ad Pont- — ' &*., 1 Jui. - « ibid., 1 Mart. — ■ ibid.,
r 5 Febr. — ■ Ben. saec, IF, t. H, p. 16}. — ' Ibid., p. 163. — ' Sur.,
* Sur , 22 April.; Jl/a6iï/.,saec.II Ben.p.2ôO.— ' Hisf.Ang.,l.\\.cM. 10 Feor. — • Sur., 13 Oct.; Ben. sasc. V, t. v, p. 9.
Volfangue, évêque de Ratisbonne, offrit le sacri- devant le XIe siècle, comme après, la commufice de la Messe, et envoya par un prêtre le corps nion, tant sous une que sous deux espèces, parie Notre-Seigneur à un malade1. Saint Oswalde, rait également en usage. C'est une consolation archevêque d'York, prie ses frères de lui donner pour les Catholiques, en ce qui regarde la docle ministère de V onction sacrée, avec le viatique trine, de n'avoir à se défier ni à se plaindre d'audu corps de Notre-Seigneur 2. Sainte Adélaïde, cun siècle. Jésus-Christ n'a terminé par aucun impératrice, dont la Vie a été écrite par 'saint temps les promesses de secourir son Eglise. En Odilon, abbé de Cluny, reçoit en mourant le sa- l'assurant d'être avec elle jusqu'à la consommacrement du corps de Notre-Seigneur 3, et saint t.ion du monde, il a également consacré tous les Thibaud, prêtre et solitaire, leviatique'du corps*, siècles parcelle parole. Aussi dans cette matière, Dans le XIe siècle, on voit saint Othon, évêque comme dans toutes les autres, nous voyons parde Bamberg, communier de même 5. Au com- tout la même foi, qui est que la communion, mencement du XIIe, et dans la dernière maladie très-sainte sous les deux espèces, est suffisante de saint Hugues, abbé de Clugny, comme la vue sous une seule. Voilà le dogme qui ne change commençait à lui manquer, on lui demanda s'il point, que nous avons vu établi dès l'origine du reconnaissait la chair vivifiante de son Sauveur ; christianisme, et dans lequel nous persistons. Le Je la connais, dit-il, et je l'adore 6. Ensuite, prêt reste ne peut plus être qu'une affaire de police à expirer, il se fit porter dans l'Eglise, pour y ecclésiastique, et dans une chose libre, un pur mourir sur la cendre; et voilà quelle fut la fin de changement de discipline, ce grand homme. Sa mort fut révélée à saint Godefroi, évêque d'Amiens, qui était alors à CHAPITRE XXI.
Rome. Ce saint évêque se vit en esprit à Clugny, Réflexions sur la prodigieuse opposition qui setrouve entreles
où les moines le priaient de célébrer une Messe premiers Chrétiens et les protestants.
pontificale, pour donner à leur saint abbé le Avant que de passer outre, un peu de réflexion
viatique du corps et du sang de Notre-Seigneur 7 : nous va faire voir le prodigieux éloignement de
marque que les deux coutumes, et celle de dire l'ancien christianisme et des protestants. Ceux-ci
une Messe pour communier le malade, quand on posent comme une maxime fondamentale de la
en avait le loisir, et celle de lui porter le corps doctrine de l'Eucharistie, qu'elle n'est que dans
seul de Notre-Seigneur, hors de l'heure du sacri- l'usage comme les autres sacrements, et entière-
fice et quand le temps pressait, duraient encore, ment passagère ; de sorte qu'elle n'est pas le sa-
Nous avons, au XIIIe siècle, les exemples de crement de Jésus-Christ, quand on ne la reçoit
saint Edmond, de Cantorbéry 8; de saint Louis, pas dans l'assemblée des fidèles et avec le reste
roi de France 9; de saint Louis, son neveu, ar- de ses frères. Selon cette maxime, ils ont tou-
chevêque de Toulouse 10 ; de saint Thomas jours constamment soutenu et soutiennent en-
d'Aquin u, et de plusieurs autres, qui reçoivent core que tout ce qui reste après la communion
le saint viatique sous la seule espèce du pain ; ce n'est plus le sacrement de Jésus-Christ ; et quoi-
qui n'empêche pas qu'en ce même siècle on ne que quelques-uns d'eux, comme ceux de la Con-
le donnât aussi sous toutes les deux, comme fession d'Augsbourg, aient peine à croire que ce
l'anonyme le prouve très-bien 12, par le témoi- soit une chose tout à fait profane, les calvinistes,
gnage de Luc, évêque de Tuy, en Galice, auteur qui se piquent d'être les plus purs de tous ces
du temps. La même chose paraît encore par puristes, traitent de superstition ce respect tel
l'exemple de sainte Elisabeth, femme du land- quel que les luthériens de la Confession d'Augs-
grave Louis de Turinge,13, et par beaucoup d'au- bourg ont pour les restes de l'Eucharistie, et n'y
très exemples. veulent plus rien reconnaître de sacré. Mais les
Nos adversaires prétendent que les exemples anciens Chrétiens, loin d'être dans ce sentiment,
qui suivent le XIe siècle et la condamnation de l'ont traité de folie, comme on l'a vu par le té-
Hérenger ne sont plus de pareille force, parce moignage de saint Cyrille. Ils ont porté l'Eucha-
que la transsubstantiation, établie alors, avait ristie dans leurs maisons : ils l'y ont reçue en
introduit, avec la concomitance, l'usage d'une particulier, et n'ont pas cru recevoir moins dans
seule espèce. Mais j'ai rapporté tout de suite les cette communionjdomestique que dans celle de
exemples de tous les siècles, pour montrer que l'Eglise.
•sur., 3i oct ; pen «c. m, pnt. i, t. m, P. 39. »Ben. s*c. v, Nous avons vu M. de la Roque, embarrassé de
t. v», p. 732 —*sw., i6 Dec; Canis., t. v, ant. Lect. — ■ Sur., ia communion que l'on donnait aux malades,
30 Jun. — * VU. Olh. Darnb., 1, m, c. 45: Canis ant. Lect. — ' Vit. • • î • • x î '
ii,,,. ciun., per Biid. cer.ôm., c. si. 1 ' vit. mg. ciun. per insinuer, sans vouloir recourir à la reserve, que
H»g. Mon, c. 23. - • Sur., le No*. — • 25 Aug. — » 19 Aug. — l'on consacrait l'Eucharistie chez les malades
"7 Mart — " Anonyme, p. 166, 167, Luc. Tuy , t. m. c. 7. — ■ . » • > i -t ti ♦ i
«• Sur., 19 Nor. toutes les fois qu on les communiait. Il n a voulu
PERPETriTE DE LA TRADITION.
se laisser vaincre, ni parla communion de saint Ambroise, où il ne paraît autre chose qu'une simple réception, ni parcelle de Sérapion, oùlc prêtre, loin de donner la communion lui-même et de l'aller consacrer chez le malade, la lui envoie toute consacrée et toute faite de chez lui, par un jeune homme qui n'avait aucun earactère pour la consécration. Ce ministre n'a pas voulu fuir qu'on était si éloigné de croire qu'il faut consacrer l'Eucharistie exprès, pour la donner aux malades, qu'on était venu jusqu'à la leur en\o\erpar des laïques et par des femmes : coutume par laquelle les conciles, loin de trouver a redire qu'on ait cru la consécration une chose permanente , autorisent manifestement celle croyance, puisqu'ils n'obligent les prêtres qu'à l'aire par eux-mêmes la distribution qu'ils commettaient aux autres; mais toujours en regardant la consécration comme faite.
Pour ne plus parler de ces exemples, voudrat-on, quand on lira les canons du grand concile dcNicéect du concile de Cartilage, où il est porté si expressément qu'on donnera ['Eucharistie aux malades; voudra t-on,dis-je, sans jamais en rien trouver, ni dans les canons, ni dans aucun auteur ecclésiastique, qu'à chaque fois qu'on leur aura donné la communion, le prêtre, à quelque heure que c'ait été du matin ou du soir, devant ou après le repas, malgré la coutume de l'Eglise universelle, ait offert le sacrifice où il aura fallu nécessairement qu'il ait communié avec le malade ? Une si grande absurdité n'entrera jamais dans les esprits. Mais en voici une bien plus grande, où nos adversaires sont réduits. C'est que, passé l'heure de la Messe, on ne donnait plus aux malades la communion que sous une seule espèce, qu'on leur apportait de l'Eglise. Tous ne sont pas assez hardis pour nier absolument une vérité si constante; et un docte ministre allemand, qui vient d'écrire très-amplement sur celte matière, n'a point trouvé de meilleur moyen de se défendre des conséquences qu'on tire de là en faveur de la communion sous une espèce, qu'en disant « qu'encore qu'on ne gardât que le pain seul, il ne s'ensuit point qu'on le donnât seul sans la coupe, puisqu'on consacrait de nouveau le vin, qu'on ne pouvait si aisé, ment garder *. » Prodige inconnu de l'Eglise chrétienne, de consacrer l'un des symboles sans l'autre ; car si l'on voulait consacrer, pourquoi en réserver un, et ne pas consacrer les deux ensemble ? Prenait-on plaisir à faire les choses contre toute règle, et à renverser tout l'ordre des mystères ? Non, sans doute ; mais les ministres, qui ne peuvent pas accommoder leur doc-
trine avec celle des canons, sont contraints, pour tirer par force les canons à eux, d'y introduire les absurdités les plus inouïes.
Cependant je ne puis comprendre à quoi leur servent leurs raffinements, ni pourquoi, à quelque prix que ce soit, ilsveulcntqu'onaittoujours consacré et offert le sacrifice chez les malades. Car enfin il est certain, de leur aveu propre, que ceux mêmes qui se portaient bien et qui pouvaient communier à l'Eglise, en emportaient l'Eucharistie consacrée, et la prenaient dans leur maison. On ne peut pas ici amuser le monde par une consécration imaginaire. Il faut avouer, malgré l'envie qu'on en ait , que les fidèles croyaient l'Eucharistie consacrée une chose permanente, qu'ils prenaient en particulier, sans aucune diminution de la grâce qu'elle contenait en elle-même.
Ici on ne trouve point de sortie, qu'en disant que tout cela élait un abus. C'est ce que disent tous les minisires, sans respecter le siècle des martyrs, et les temps les plus purs du christianisme. M. de la Roque, en particulier, le répète plusieurs fois *, et l'auteur de la II" Réponse nous explique en ces termes les raisons qu'on a de le croire ainsi dans sa communion 2 : « Je dis que celle coutume était un abus du sacrement, nonseulement en ce que l'on n'emportait souvent que le pain ; mais aussi en cela même que, quoiqu'on emportât toutes les deux espèces, en les emportant on faisait dégénérer la communion, qui n'est établie par Jésus-Christ que pour célébrer la mémoire de sa mort, et marquer l'union des fidèles entre eux, en une pratique irrégulière et superstitieuse. » Il poursuit : « Je ne blâme pas la coutume de porter l'Eucharistie aux absents, dans le temps de la communion» ou aussitôt après ; car cela pouvait fort bien marquer alors qu'ils avaient part à la communion de l'Eglise, et la proximité du temps les faisait répuler comme présents à la table même. Mais la garder plus longtemps, c'était se persuader qu'il y avait quelque vertu secrète renfermée dans le pain consacré. » Voilà dire nettement qu'il n'y a aucune vertu dans l'Eucharistie réservée ; et les pasteurs qui le croyaient avec tous les peuples, sans en excepter les plus saints, et les martyrs mêmes, étaient dans l'erreur.
Sur cela j'avais objecté « que le parti était aisé à prendre, quand il ne s'agit plus que de savoir si les martyrs sont des profanes, ou si les ministres, qui les accusent, sont des téméraires 3 ? » A cette pressante objection, noire auteur répond seulement que ce n'est pas cela dont il s'agit ;
1 .i.i. rctumot* Aug. l'UiJ. SS- (A. D., aie., part, iii.e. 10 n. 9. —
1 Hit de YEuck %ibid., R:p.
Tr. de la ecsiat.
p 174,176. — Anonyme, p. 21\-
mais qu'il s'agit de savoir « si M. Bossuet peut, sur l'autorité et l'exemple seul desmartyrs, nous démontrer que cette coutume est conforme à l'institution de l'Eucharistie l. » Ainsi, sans se mettre en peine des martyrs, il se contenle de décider, malgré toute l'antiquité, que leur coutume n'était pas conforme à l'institution de Jésus-Christ. Tout ce qu'il fait pour leur défense, c'est de répondre que cette coutume était, à la vérité, un abus, mais non pas une profanation. Qu'est-ce donc que profaner les mystères, sinon prendre pour l'Eucharistie et pour sacré ce qui ne l'est pas, et changer la sainte Cène de Notre- Seigneur, mystère terrible et vénérable, contre sa propre institution, en une pratique irrégulière et superstitieuse ? Voilà comment ces messieurs défendent les saints martyrs : voilà comment ils sont jaloux de l'honneur du christianisme.
C'est ime chose étrange et abominable, qu'on ait pu accoutumer les Chrétiens à entendre dire que l'erreur avait gagné dans toute l'Eglise, dès les siècles les plus purs, et à écouter sans frémir un si grand opprobre de la religion chrétienne. Mais nos réformés ne s'en étonnent pas. Tous les jours nous leur entendons dire de sang froid, que le mystère d'iniquité commençait déjà à se mettre en train dès le temps de saint Paul. Mais quand ils auraient prouvé, ce qu'ils ne feront jamais, que ce mystère d'iniquité était les erreurs conçues dans le sein de l'Eglise, pourrai l-oo penser sans horreur, que dès le temps de saint Paul elles fussent approuvées ? On est donc forcé d'avouer que ce mystère d'iniquité, dont parle saint Paul 2, n'emporte pas avec lui l'approbation de l'Edise. Que si, pour l'honneur de l'apostolat et de la religion chrétienne, on est obligé d'avouer que les erreurs pouvaient bien naître dans l'Eglise, mais qu'elles y étaient rejetées du temps des apôtres, ne tremble-t-on pas quand on ose dire qu'elles y ont été établies sans aucune contradiction, incontinent après leur mort? Car ici il ne s'agit pas de quelques abus particuliers que l'Eglise réprouvât : il s'agit d'une coutume universelle, pratiquée par les plus saints du peuple, et autorisée par les pasteurs, par un Tertullien, lorsqu'il était le plus respecté dans l'Eglise, par un saint Cyprien, par un saint Basile, en un mot par tous les Pères. Si le mystère d'iniquité avait déjà entraîné les plus grands hommes de l'Egli>e, que doit-on penser du reste? et si la lumière qui était en nous,n'étaitque ténèbres, que sera-ce des ténèbres mêmes* ?
Mais, dira-t-on, il n'est pas vrai que cette coutume ait été approuvée. Le docteur allemand dont nous venons de parler, objecte que saint
'• Anonyme, p. 112 — 3 II Ttew. n, T. — ' Malt, v:, 23-
Jérôme, en parlant de cette coutume, a dit : «qu'il ne la blâmait, ni ne l'approuvait i. » Lisons les paroles qu'il produit : « Je sais, » dit saint Jérôme 2, « que c'est la coutume à Rome de communier tous les jours, ce que ni je ne blâme, ni je n'approuve. » Sans doute, de communier tous les jours; car cela dépend des dispositions, et c'est chose qu'on ne peut ni blâmer ni approuver en général. Mais pour ce qui est de porter la communion dans sa maison , saint Jérôme l'approuve si expressément, qu'il demande le même respect pour la communion de la maison que pour celle de l'Eglise, et que même il fait cette demande à ceux qui y mettaient de la différence. « N'est-ce pas le même Jésus-Christ qu'on reçoit dans la maison et dans l'Eglise ? » Nous en avons vu autant dans saint Basile, dans saint Cyrille, et en un mot dans tous les Pères ; et on y trouve une approbation universelle de cette coutume, loin qu'on puisse trouver le moindre endroit où elle soit blâmée le moins du monde. On allègue deux conciles d'Espagne, celui de Saragosse et le premier de Tolède, où ceux qui « n'avaient pas l'Eucharistie reçue des mains de l'évêque sont chassés comme sacrilèges et frappés d'anathème 3. » Tous les docteurs allemands ne manquent pas de nous opposer ces deux canons, après Calixte ; mais grâce à la miséricorde divine, on ne pousse pas toujours la contradiction jusqu'à l'extrémité. Mes adversaires abandonnent cette preuve. Celui de tous les ministres qui a le mieux examiné cette matière, en un mot M. de la Roque, avoue et prouve invinciblement dans son Histoire de l'Eucharistie 4 que ces canons de Saragosse et de Tolède n'ont pas été faits pour condamner la coutume d'emporter V Eucharistie et de la garder. Je me suis servi de son aveu, et j'ai établi cette même vérité, en trois pages du Traité de la communion 5, d'une manière à ne laisser aucun doute aux gens raisonnables. En effet, M. de la Roque entreprend ce livre, il m'attaque de tous côtés, comme nous avons vu; dans l'embarras où il est, il se dédit de beaucoup de choses qu'il avait très-bien établies dans son Histoire de l'Eucharistie; mais il persiste dans celle-ci, et demeure d'accord avec moi 6, « que les anathèmes de ces conciles ne s'adressaient que contre des impies, des profanes et des hérétiques, tels que pouvaient être les priscilianisles ; en un mot, contre ceux qui, après avoir reçu l'Eucharistie, la jetaient par infidélité, selon l'explication du onzième concile
* Act. rei amot., part, m, cap. 9. n. 8, p. 170. — 'Hier., epist. "0; Apol.pro lib. ad Javin., tora. iv, col. 239. — * Conc. Cœs. Angust., cao. 3; Labb., t. n, c. 1010; Tolet. Conc. I, c. 14, tom. n Cou--., c. 12.5. — ' Bi<t. te VEuch., p. i, c. 14, p. 174. — ■ Traité de la Corn. — ' La Ruq., hép , p. 171.
de Tolède '. ■ Bien plus, il oppose un nouveau passage, un capitulaire de Charlemagne, qui veut « qu'on chasse comme des sacrilèges, tous ceux qui reçoivent l'Eucharistie, et qui ne la mangent pas; » et il répond, « que ce capitulaire n'était qu'une répétition du He canon du concile de Tolède, il ne croit pas quecela regarde l'abolition de la coutume dont il s'agit2, » c'està-dire de la réserve de l'Eucharistie et de la communion domestique.
Ainsi il doit maintenant passer pour constant que durant mille ans que cette coutume a duré dans l'Eglise, loin que jamais on t'ait blâmée, elle n'a jamais été tenue pour suspecte. Si elle a été abolie dans d'autres temps, c'a été comme on a changé beaucoup d'autres choses bonnes en • lles-mômes, à cause que l'on commençait à en abuser, et sans jamais cesser de respecter la pratique des siècles précédents. On nous objecte le P. Petau 3, qui ne craint point de dire, « qu'emporter l'Eucharistie chez soi et la garder, serait une action punissable, et tenue pour une profanation du sacrement ». » Il ne fallait pas oublier ici un mot essentiel. C'est que ce savant auteur ne dit pas absolument qu'une réserve approuvée durant tant de siècles soit une action punissable; mais il dit : « quelle est aujourd'hui cette action « punissable, » et le reste; et loin qu'on puisse conclure de son discours qu'elle fût blâmable par elle-même, son dessein est de prouver (ce qui est certain), que l'Eglise n'a pas dessein de rétablir toutes les coutumes bonnes et louables par elles-mêmes, parce que, devenues mai vaises par les circonstances, elles ont perdu l'avantage qu'elles avaient dans leur origine ; et il pousse la chose si avant, qu'il range cette coutume parmi celles « qui marquent une grande sainteté et une vertu de tout point accomplie, à laquelle elles étaientattachéesdans la primitive Eglise; » c'està-dire, une si protonde et si sûre vénération des fidèles pour les mystères, qu'on n'en craignait aucune sorte de profanation entre leurs mains. Que si aujourd'hui on pense autrement, ce n'est pas, comme le dit M. de la Roque, que la nature des choses soit changée ; mais c'est qu'après tant d'abus qu'on a vus du sacrement, on ne pourrai plus en attribuer la réserve qu'à de très-mauvais desseins. Voilà ce que dit le P. Petau ; et c'est trop visiblement tromper le monde, que de le produire comme un auteur qui juge blâmable la coutume des premiers siècles. On ne se donne pas de ces sortes de libertés parmi nous. C'est un privilège dont nous croyons que nos adversaires eux-mêmes ont de la honte ; et, malgré tout ce
iConc.Tol.xi, can.ll. t.vi. Conc, c 552.— *Za Roq., p. 177, 178. — ' Jbid.—'Pel., Dt la pénitence pullique, 1. I, ch. 7, n. 3, p. 95.
que leurs préjugés les obligent à écrire, ils ne peuvent pas s'empêcher d'être peines, en secret, d'avoir à défendre une cause qu'ils ne peuven, soutenir sans condamner tout ce que le christianisme a eu de plus pur.
Que si à la fin on en rougit, et qu'on soit contraint d'avouer quecc qui estapprouvé dans toute l'Eglise, dès l'origine du christianisme, ne peut être que très-bon, qu'on me réponde à cet argument. Il n'est point parlé de la réserve de l'Eucharistie, ni de la communion domestique, dans l'Evangile ni dans toute l'Ecriture; au contraire, à ne regarder que les ternies. Jésus-Christ a dit seulement à ceux qui élaic t p ésents : « Prenez a et mangez •, » et ils foi t fa I; et néanmoins, sans qu'il y paraisse autre chose, toute l'Eglise a pratiqué la réserve de la communion domestique : donc elle l'a prise aulre part que dans l'Evangile; donc elle a cru que la tradition était la seule interprète de l'LNan^ile même.
Poussons encore plus avant. Ces paroles de Jésus-Christ : « Prenez et mangez, » et « Buvcz- « en tous 2, » n'expriment pas plus la communion sous les deux espèces, qu'elles expriment la con somplion actuelle de l'Eucharistie dans le temps que Jésus-Christ l'a consacrée et présentée à ses disciples : or, nonobstant ces paroles, la tradition de réserver l'Eucharistie consacrée, pour communier à la maison plusieurs jours après, sans la consumer aussitôt, s'est soutenue dès les premiers temps : elle s'est donc soutenue, encore qu'on lui pût opposer des paroles de l'Evangile, aussi expresses que celles qu'on nous allègue pour la communion sous les deux espèces.
Il a dû suivre de là qu'on ne lit pas plus de difficulté de communier sous une espèce, que de communier en particulier dans sa maison, après la consécration faite dans l'Eglise. La chose est en effet arrivée ainsi. On n'a non plus hésité à l'un qu'à l'autre; et nous avons vu clairement que la communion sous une espèce a accompagné la communion domestique : elles vont donc d'un même pas : l'une est aussi établie, aussi ancienne et aussi bonne que l'autre.
Ouvrez les jeux, nos chers Frères, et voyez qui sont ceux que vous condamnez en condamnant l'Eglise romaine. C'est l'Eglise des premiers temps. Vous ne pouvez, sans blasphème, réprouver la communion domestique : vous ne pouvez l'approuver, sans approuver la communion sous une espèce.
Qu'ont dit en effet tous ceux qui, étant forcés d'avouer la communion domestique, ont cru après cela pouvoir nier la communion sous une espèce ? Qu'ont-ils dit, mes Frères, que de visibles
• ilatth-, xxvr, 16, — * Jbid., 26, 27.
absurdités, et des choses plus difficiles et plus incroyables que ce qu'ils voulaient éviter? Ecoutez le plus savant de ceux qui ont traité cette matière, je veux dire M. de la Roque, et voyez comment il concilie la communion sous les deux espèces avec la communion domestique. C'est, dit-il !, « qu'il fallait que les fidèles participassent au calice, après avoir mangé une portion du pain qu'on leur avait distribué : ou s'ils réservaient tout le pain, pour le prendre et pour le manger à la maison, quand ils lejugeaient àpropos, après avoir bu de la coupe dans l'Eglise, la communion aura toujours été sous les deux espèces, quoique l'une ait été reçue un temps assez considérable après l'autre. »
M. de la Roque nous donne le choix de deux suppositions; l'une, que les fidèles, qui devaient communier dans leur maison sous la seule espèce du pain, tout le long de la semaine, aient premièrement communié sous les deux espèces dans l'assemblée des fidèles; et cela ne fait rien du tout à la question, puisque cette première communion, faite sous les deux espèces, n'empêcherait pas que les suivantes ne fussent faites sous une seule. Reste donc l'autre supposition, que les fidèles prenant dans l'église, le dimanche, si l'on veut, la coupe seule, et le reste de la semaine le pain réservé, tout cela ne soit qu'une seule et même communion. Mais est-ce là se sauver de la communion sous une espèce ? N'estce pas plutôt ajouter à la communion, qui se fera six jours durant, sous la seule espèce du pain, une autre communion faite le dimanche sous la seule espèce du vin ? mais si l'on continue la communion avec le pain réservé plusieurs mois et un an entier, comme le faisaient les solitaires, et les autres que nous avons vus, faudrat-il dire encore, pour sauver la communion sous les deux espèces, que tout cela ne serait qu'une seule et même communion, de sorte qu'au lieu de dire que les premiers Chrétiens communiaient souvent, et même tous les jours, il faille dire, pour s'ajuster au système de nos adversaires qu'ils ne communiaient qu'une seule fois? Ne vaudrait-il pas mieux avouer de bonne foi la communion sous une seule espèce ? et n'est-ce pas l'avouer, que de ne pouvoir s'en défendre que par de semblables extravagances?
Voilà néanmoins où sont réduits les plus doctes de nos adversaires: un Calixte, un du Bourdieu,un de la Roque. Mais, dira-t-on, vous leur imposez, du moins au dernier : il a une autre réponse, et il soutient même, en supposant que les fidèles n'emportaient que le pain seu/,qu'ils ne laissaient pas de communier sous les deux espè-
'piRcq., p. 179.
ces, parce qu'on croyait dans l'Eglise orientale et dans l'occidentale, que le mélangent l'attouchement du pain consacré sanctifiait et consacrait le vin qui ne l'était pas ; de sorte que « les fidèles , qui étaient imbus de cette opinion , ne manquaient pas, selon toutes les apparences, de faire ce mélange du pain consacré avec du vin commun *, » afin de communier sous les deux espèces. Voilà comment on résout les difficultés dans la nouvelle réforme. On impute à l'Eglise orientale et occidentale, c'est-à-dire à l'Eglise universelle , un sentiment qu'elle n'eût jamais , comme on le verra en son lieu : lorsqu'on n'a aucune preuve d'une chose de fait qu'on avance, on se contente de dire que les fidèles n'y man~ quaientpas selon toutes les apparences; et cela enfin, pour établir une chose, du moins aussi difficile que celle qu'on veut éviter, c'est-à-dire la consécration par le mélange, pour éviter lacom munion sous une espèce.
Oui, mes Frères, je vous le répète encore, la consécration par le mélange a deux inconvénients , plus grands et plus invincibles que la communion sous une espèce : le premier est de consacrer et de faire un sacrement sans parole f qui est la chose du monde la plus inouïe : le second, de prendre ensemble le corps et le sang que Notre-Seigneur a donnés séparément en mémoire de sa mort violente , et de son sang, séparé du corps par tant de plaies.
En effet, si nos adversaires parlent franchement, ils avoueront que la consécration par le seul mélange, et la communion des deux espèces unies, ne leur paraissent pas moins nulles , ni opposées à l'Evangile, que la communion sous une espèce. Ils s'en expliquent assez, pour peu qu'on les presse. Le docteur allemand dont on a parlé, décide que, selon les sentiments de ceux de la Confession d'Augsbourg, la communion par le mélange est directement contre l'Evangile : les calvinistes sont de même avis; et enfin tous les protestants ont le malheur de ne pouvoir éviter la communion sous une espèce, sans mettre des choses autant ou plus difficiles, de leur aveu propre.
Pour ce qui est de l'Église catholique , elle se suit parfaitement elle-même. Elle n'approuve en aucune sorte la consécration sans parole, par le seul mélange ; parce qu'elle la trouve également contraire à l'Ecriture et à la tradition : elle approuve la communion sans réserve et avec réserve , sous une ou sous deux espèces, mêlées ou prises séparément; parce que, trouvant toutes ces manières de communions dans la tradition de tous les siècles , soit
xLalioq., p. 184.
qu'elles soient écrites ou non écrites, elle ne peut croire qu'elles viennent d'une autre source que de Jésus-Christ.
Et pour pousser la chose encore plus loin , la communion qu'on faisait dès les premiers temps en particulier dans la maison, lui persuade que les Messes où le prêtre seul communie ne laissent pas d'être bonnes, n'j ayant pas [dus d'inconvénient d'admettre la communion des fidèles sans lu biaiion précédente, que d'admettre l'oblalion sans que le peuple communie , puisque après tout il ne tient qu'au peuple de communier : que le concile de Trente les j imite, et que Jésus-Christ même les convie à son banquet, si amiable a un père de famille, dont la table est toujours prête et toujours dressée, encore que ses entants n'\ mangent pas toujours. Mais reprenons le fil de notre discours, et écoulons ce que nous objectent nos adversaires sur la réserve Je L'Eucharistie.