Viir., liv. XIII, n. 20 et suiv. — 2. Lctt. xiii, /). 9S
AVERTISSEMENT AUX PROTESTANTS
guerre; la maladie augmente, et met le patienta l'extrémité. Un habile médecin se fait instruire des premiers et des plus simples accidents de la maladie : il en marque le commencement et l'origine, du temps de ses premières intempéries, qui n'empéchaienl le malade d'aucune de ses fonctions. Un homme comme M. Bossuel lui dirait : Il faut avoir bu la coupe d'assoupissement, pour renfermer dans le période d'une maladie mortelle, des semaines et des mois dans lesquels on buvait, on mangeait bien, on montait à cheval, on courait le cerf, on se trouvait dans les occasions. Certainement l'anlichrislianisme est cela même; c'est une maladie mortelle dans l'Eglise : elle a commencé dès le temps des apôtres; dès l'ùge de saint Paul, le mystère d'iniquité se mettait en train; l'orgueil et l'alTcctation de la préséance étaient les premiers germes de la tyrannie; le service des anges, que l'apôtre condamne, était le commencement de l'idolâtrie : ces germes couvèrent durant plusieurs siècles, et ne vinrent à éclore que dans le cinquième siècle. Ce monstre ne vint pas au monde tout grand; il fut petit durant un long temps , et il passa par tous les degrés d'accroissement. Pendant qu'il fut petit, il ne ruina pas l'essence de l'Eglise. Léon et quelquesuns de ses successeurs furent d'honnêtes gens, cela se peut, autant que l'honnêteté et la piété sont compatibles avec une ambition excessive Il est certain aussi que de son temps l'Eglise se trouva fort .WANT engagée dans L'moLATRiE du culte des créatures, qui est un des caractères de l'anlichristianisme; et bien que ces maux ne fussent pas encore EXTRÊMES , et ne fussent pas tels qu'ils damnassent la personne de Léon, qui d'ailleurs avait de bonnes qualités, c'était pourtant assez pour faire les commencements de l'anlichristianisme. »
J'ai rapporté au long ces paroles , parce qu'elles expliquent très-bien et de la manière la plus spécieuse, le sentiment des protestants : mais ils ne faut que deux mots pour tout renverser. Ces commencements d'idolâtrie et d'antichristianisme , qui n'empochaient pas saint Léon d'être honnête homme, et qui enfin ne le damnaient pas, étaienl-ce des commencements de la nature de ceux qu'on remarque du temps des apôtres, lorsque le mystère d'iniquité se mettait en train? Si cela est, l'antichristianisme était formé dès lors comme depuis dans saint Léon , et les mille deux cent soixante ans du règne de l'Antéchrist doivent être commencés du temps de saint Paul. Les ministres ne le diront pas; car le terme serait écoulé il y a déjà plusieurs siècles. Ce n'était donc pas en ce sens que saint Léon était l'Antéchrist; c'était l'Antéchrist formé; bien plus, c'était l'Antéchrist régnant; car le ministre nous vient dire que l'idolâtrie, qui est un des caractères de l'anlichristianisme , devait régner dans l'Eglise durant les mille deux cent soixante ans, qui commencent, comme on a vu, au quatrième siècle; et on prétend que le mal s'est augmenté sous saint Léon , jusqu'à faire de ce saint [lape, sans rien ménager, un véritable antechrist. Voilà donc l'Antéchrist formé, ou même l'Antéchrist régnant, un honnête homme; et pour ne pas dire que c'était un saint révéré do toute l'Eglise et de tous les siècles, c'est du moins un homme gui n'est pas damné. Si on ne sent pas encore l'absurdilé de cette pen-
sée, malgré les belles couleurs et les riches comparaisons dont on tâche de la couvrir, il ne faut qu'entendre saint Jean, qui nous apprend que durant douze cent soixante jours, la ville sainte fut foulée aux pieds; les deux témoins persécutés jusqu'à la mort*; la femme enceinte poussée dans le désert^, et la guerre déclarée aux saints. C'est dès le commencement de ces jours que la bête commence à blasphémer contre Dieu , contre son saint nom, contre le ciel et ses citoyens'; et durant tout le cours de ces jours malheureux, les blasphèmes ne sont point interrompus. Tout cela a dû commencer du temps de saint Léon , et a dû durer sans interruption douze cent soixante ans, si les jours, qui sont des années, commencent sous ce grand pape. Qu'on nous dise comment des blasphèmes vomis contre Dieu, la guerre déclarée aux saints, et l'Eglise foulée aux pieds, n'empêchent pas, je ne dirai plus qu'on ne soit saint , puisque le ministre ne veut plus donner un si beau titre à saint Léon, mais qu'on ne soit honnête homme , et qu'on n'évite la damnation.
Le ministre voudrait bien pouvoir exempter l'Eglise romaine de ces attentats affreux du temps de saint Léon et de saint Gélase , sous prétexte que l'Antéchrist peut n'avoir pas fait en naissant tout le mal qu'il a fait dans la suite'^. Mais saint Jean est trop exprès; il fait trop formellement commencer la persécution et les blasphèmes au moment que la bête paraît; il les fait durer trop évidemment durant tous ses jours : il faut enfin trancher le mot, et avouer que l'Eglise commença dès lors, c'est-à-dire, sous l'antechrist saint Léon, à blasphémer contre Dieu et contre ses saints ; car ôter à Dieu son véritable culte pour en faire part aux saints, c'est blasphémer contre eux^. Si saint Léon est exempt de ces blasphèmes, il n'est donc pas la bête de saint Jean; s'il l'est, quelque jeune qu'elle soit encore, elle est infâme et horrible, blasphématrice et persécutrice dès qu'elle paraît; autrement saint Jean s'est trompé, et il ne faut plus donner de croyance à ses prophéties.
On voit donc bien maintenant , combien sont vaines les comparaisons dont le ministre éblouit le monde : il y a des dispositions à l'hydropisie et à la phthisie, qui n'empêchent peut-être pas absolument la santé , parce qu'elles ne dominent pas encore assez pour faire une hydropisie ou une phlhisio formée : mais on ne dira jamais que la phthisie au l'hydropisie déjà formée soit autre chose qu'une extrême et funeste maladie. Qu'il y ait des dispositions à l'antichristianisme qui ne soient peut-être pas tout à fait mortelles , cela n'est pas impossible : mais que l'antichristianisme formé, c'est-à-dire, le blasphème et l'idolâtrie formée, ne soit pas d'abord un mal mortel et un monstre exécrable dès le premier jour, c'est brouiller toutes les idées, et il ne reste plus aux ministres que de faire des blasphèmes, une oppression, une idolâtrie innocente. Mais, dit-il", l'idolâtrie avait commencé dès le temps de saint Paul; et cet apôtre en reprenait le commencement dans quelques Asiatiques qui adoraient les anges. Il est vrai; mais aussi que dit saint Paul à ces adorateurs des anges? Qu'ils ne
1. Apoc, XI. — 2. Idem, xn, 0, 14 — 3. Ibid., xiir, 5, 6. — 4. f^i^tt. XIII, p. 99. — 5. Idem. — (i. Ihid.
SUR L'EXPLICATION DE L'APOCALYPSE
sont plus attachés à celui qui est la tête et le chef* , c'est-à-dire, à Jésus-Chrisl, d'où nous vient l'influence de la vie : voilà comme cet apôtre traite ce commencemeyit d'idolâtrie. Si celle que saint Léon et les autres Pères ont autorisée , était de cette nature, ils étaient dès lors séparés de Jésus-Christ.
Mais il faut remonter plus haut que saint Léon. J'ai demandé au ministre^ qu'il nous montrât dans ce grand pape, ou dans les auteurs de son temps , au sujet des saints, quelque chose de plus ou de moins qu'on ne trouve au quatrième siècle dans saint Ambroise, dans saint Basile, dans saint Chrysostome , dans saint Grégoire de Nazianze , dans saint Augustin : il ne fait pas seulement semblant de m'entendre, et il ne dit mot, parce qu'il sait bien qu'il n'a rien à dire.
Tâchons de suppléer à ce défaut. Dans le temps de saint Léon , le ministre avait choisi Théodoret , comme celui dans les paroles duquel le faux culte des saints et des seconds intercesseurs était si bien formé^. Ecoutons donc les paroles d'un si savant théologien , et voyons comme il a parlé aux Gentils sur les martyrs^ : Nous n'en faisons pas des dieux comme vous faites de vos morts : nous ne leur offrons, ni des effusions , ni des sacrifices ; mais nous les honorons comme des serviteurs de Dieu, comme ses martyrs , et comme ses amis. C'est ce qu'avaient dit avant lui tous les autres Pères. Que s'il appelle leurs temples, ceux qu'on érige à Dieu en leur mémoire, ce n'était pas pour en faire des divinités, puisqu'il venait de détruire cette fausse idée, et qu'il ajoute incontinent après, qu'on s'assemblait dayis un temple pour y chanter les louanges de leur Seigneur : en quoi il ne dégénère pas des Pères ses prédécesseurs, puisque saint Grégoire de Nazianze avait parlé comme lui des maisons sacrées qu'on offrait comme un présent aux martyrs "' ; mais il avait aussi ajouté que c'était le Dieu des martyrs qui les recevait.
J'avais donc eu raison de conclure®, qu'avec la même raison qu'on emploie à faire un antechrist de saint Léon, on en aurait, pu faire autant de saint Augustin, de saint Basile et des autres Pères du quatrième siècle : qu'il leur fallait faire commencer les blasphèmes et l'idolâtrie de la bête , et que rien n'en empêchait, si ce n'est que les douze cent soixante ans seraient expirés trop tôt : cela était concluant, aussi n'y a-t-on rien opposé que le silence.
J'avais parlé de la même sorte de la primauté du Pape; et j'avais demandé qu'on me montrât que saint Léon en eût été plus persuadé que ses prédécesseurs , en remontant, sans aller plus loin, jusqu'au pape saint Innocent. Il n'y avait, pour me satisfaire , qu'à lire vingt ou trente lettres de ces Papes, et à me montrer que saint Léon eût dit de sa primauté quelque chose de plus ou de moins que ces grands hommes. On médit pour toute réponse'', qu'un de nos critiques, a écrit que saint Léon avait poussé plus loin que les autres les prérogatives de son siège : mais ce critique parle-t-il de la prérogative essentielle, qui est celle de la primauté, ou de certains privilèges accidentels qui peuvent croître
1. Coloss., II, 19. — 2. Var., xiii , 27,28.— 3. Ace, 2. p., p. 21, 22. — 4. Serm. vin , de Murlyr., tom. iv, p. 599, 605, etc. — 5. Ornt. III, qure est I. in Julian., tom. I, p. 59 el scq. — 6. Var., XIII, 28. - 7. Idem, 99.
ou diminuer avec le temps? Qu'il le demande à cet auteur; il lui répondra que la primauté est de droit divin , et également reconnue par les prédécesseurs de saint Léon, et par lui-même. Le ministre ne veut donc encore qu'amuser le monde par ces faibles allégations; et cependant il dit tout court, sans en apporter la moindre preuve : La tyrannie de l'évêque de Rome était inconnue avant Léon*. Saint Léon est donc le premier tyran qui se soit assis dans la chaire de saint Pierre : les tyrans sont devenus honnêtes gens; et la tyrannie, même accompagnée de l'idolâtrie, ne damne plus.
Et sans entrer dans la dispute de la primauté, si c'est un caractère d'antechrist que saint Léon ait été reconnu au concile de Chalcédoine comme le chef de l'Eglise et du concile ^ ce caractère avait commencé dès le concile d'Ephèse, oîi les légats de saint Célestin disent hautement, avec l'approbation de tous les Pères : Nous rendons grâces au saint et vénérable concile , de ce que tous les saints membres qui le composent, par vos saintes acclamations, se sont unis avec leur saint chef, Votre Sainteté n'ignorant pas que saint Pierre est le chef de la foi et des apôtres^.
Qu'on me montre enfin que saint Léon ait jamais rien dit de plus magnifique sur la primauté de son siège, que ce qu'en dit saint Innocent, lorsqu'il répond aux conciles de Carthage et de Milevi^, qui lui demandaient la confirmation des chapitres qu'ils avaient dressés sur la foi; qu'ils s'étaient acquittés de leur devoir, en recourant, comme ils avaient fait, au jugement du chef de leur ordre, selon qu'il était prescrit par l'autorité divine, et le reste qui est connu de tout le monde. Sur quoi, loin de lui répondre qu'il s'était attribué trop d'autorité, saint Augustin répond au contraire qu'il avait parlé comme il convenait au prélat du Siège apostolique.
Rétablissons donc hautement les conséquences de l'Histoire des Variations que le ministre a tâché de détruire; et concluons que de faire un antechrist de saint Léon, de dire, avec les ministres, que l'Antéchrist ait été dans ce saint pape , au lieu de dire avec tous les Pères, que c'est saint Pierre et Jésus-Christ même qui ont parlé par sa bouche, et de faire commencer sous lui les blasphèmes, la tyrannie et l'idolâtrie de la bête, c'est le comble de l'extravagance, et non-seulement une fausseté, mais encore une impiété manifeste.
31. Le ministre établit le commencement de l'idolâtrie dans les miracles que Dieu fait pour confondre Julien l'Apostat. — En vérité, mes chers frères, il n'est pas possible que vous envisagiez distinctement ce que vos docteurs sont obligés de vous dire, pour trouver au quatrième siècle leur idolâtrie prétendue dans l'Eglise de Jésus-Christ. Pourriez-vous entendre sans horreur ces paroles de votre ministre^? Durant près de trois cent cinquante a7is , dit-il , 071 n'avait oui parler d'aucun miracle fait par les reliques ; mais sous le règne de Julien l'Apostat , le martyr Babylas , enterré dans un faubourg d'Antioche, appelé Daphné , cent ans après sa mort , s'avisa de faire des miracles. Des paroles si méprisantes, dont on traite les saints
1. Var., XIII, 99. — 2. Epist ad Léon., etc.; Lnbb., Conc.,tom. IV. — 3. Conc. Eph., act. ii; Lahb., tom. m. — 4. Int. Ep. Aug , 91, 93 — 5./ur., Ace, \. p , c/t.xi,203.
AVErxTISSEMENT AUX rTxOTESTANTS
martyrs, ne vous ouvriront-elles jamais les yeux? Mais' on n"a osé vous tout dire , de peur de vous faire voir trop d'impiété dans le discours que vous venez d'entendre : on vous a lii que ces miracles du saint martyr Babylas , dont on se moque , avaient été faits pour confondre le faux oracle d'Apollon , que Julien' l'Apostat allait consulter. Cet impie en fut etTrayé; toute l'Eglise fut ôdifiée, et apprit à mépriser les menaces d'un prince infidèle; tous les saints , d'un commun accord , louèrent Dieu de la gloire qu'il avait donnée à ses martyrs, que cet apostat traitait de misérables esclaves et de scélérats. Je ne sais quand les miracles sont nécessaires, si ce n'est dans ces occasions; et ceux-ci eurent tant d'éclat , que les païens mêmes ne les lurent pas*. Mais tout cela est le jouet de votre ministre; et pour comble d'impiété, il ajoute : Ainsi la corruption du christianisme commença dans le même lieu, où les fidèles avaient commencé d'être appelés chrétiens, c'est-à-dire à Antioche. En vérité, est-on chrétien, quand on fait commencer la corruption et l'idolâtrie dans les miracles que Dieu fait pour confondre un prince qui relevait les idoles abattues?
32. Autre parole prodigieuse du même ministre. — Mais voici dans le même lieu des paroles qui ne sont pas moins étranges : Il est, dit-iP, à remarquer que cet esprit de fable s'est introduit dans l'Eglise précisément dans le temps que l'idolâtrie antichrétienne a commencé d'y entrer. Les vies des anciens moines, Paul, Antoine, Hilarion, etc., ont été écrites par saiyit Jérôme sans bonne foi et sans jugement. L'histoire de l'Eglise depuis ce temps (c'est, comme on voit, depuis le quatrième siècle, car c'est alors que saint Jérôme écrivait ces vies), commence à être un roman , à cause qu'à chaque page la réforme y est confondue. Allez , et accomplissez la mesure de vos pères : accomplissez les prédictions de l'Apocalypse au sens que vous voulez nous les appliquer; et faites voir par votre exemple que des chrétiens peuvent blasphémer contre Dieu, et contre les saints.
33- Que les Pères que ce ministre accuse d'idolâtrie, sont, de son aveu, les plus grands théologiens de l'Eglise. — Cependant il ne faut pas croire que ce ministre, tout audacieux' qu'il est, puisse mépriser en son cœur ces saints docteurs du quatrième siècle , qu'il charge de tant d'outrages : c'est sa cause qui le contraint; car au reste voici ce qu'il dit de ces grands hommes : Les iv^ et v^ siècles produisirent des docteurs distingués en comparaison des précédents. Les premiers docteurs du christianisme, après les apôtres, ont été de pauvres théologiens; ils ont volé rez pieds rez terre : il y a plus de théologie dans un seul ouvrage de saint Augustin, que dans tous les livres des trois premiers siècles, si l'on en excepte Origène^. Il dit ausssi que jusqu'au cinquième siècle, et durant l'espace de quatre cents ans , l'Eglise apostolique enfantait le christianisme'^. Il fait durer la victoire qu'elle remporta sur les démons, jusqu'à Théodose, sous lequel tous ces grands hommes florissaienl. Comment donc le pur argent de l'Eglise s'est-il changé tout à coup en écume? comment tant de saints docteurs