MuU/i., XXVIII. 11). — 2, /. Cor., m. 10, 17; vi. l'J
DEUXIÈME SEMAINE
l'un et à l'autre. Et si tout cela était bien réglé, tout cela ne ferait ensemble qu'un seul et même bonheur de la même âme, et à vrai dire, la même âme heureuse : en ce que par la droiture de sa volonté conforme à la vérité de sa connaissance , elle serait juste. Ainsi ces trois choses bien réglées, être , connaître et vouloir, font une seule âme heureuse et juste, qui ne pourrait ni être sans être connue, ni être connue sans être aimée; ni distraire de soi-même une de ces choses, sans se perdre tout entière avec tout son bonheur. Car que serait-ce à une âme que d'être sans se connaître; et que serait-ce de se connaître , sans s'aimer de la manière qu'il faut s'aimer pour être véritablement heureux; c'est-à-dire, sans s'aimer par rapport à Dieu, qui est tout le fondement de notre bonheur?
Ainsi, à notre manière imparfaite et défectueuse, nous représentons un mystère incompréhensible. Une Trinité créée que Dieu fait dans nos âmes , nous représente la Trinité incréée, que lui seul pouvait nous révéler; et pour nous la faire mieux représenter, il a mêlé dans nos âmes qui la représentent, quelque chose d'incompréhensible.
Nous avons vu qu'entendre et vouloir, connaître et aimer sont actes très-distingués : mais le sontils tellement, que ce soient choses entièrement et substantiellement dilTérenles? Cela ne peut être ; la connaissance n'est autre chose que la substance de l'âme affectée d'une certaine façon ; et la volonté n'est autre chose que la substance de l'âme affectée d'une autre. Quand je change ou de pensée et de volonté, ai-je cette volonté et cette pensée sans que ma substance y entre? Sans doute elle y entre : et tout cela au fond, n'est autre chose que ma substance affectée , diversifiée , modifiée de différentes manières , mais dans son fond toujours la même. Car en changeant de pensée, je ne change pas de substance ; et ma substance demeure une, pendant que mes pensées vont et viennent, et pendant que ma volonté va se distinguant de mon âme, d'où elle ne cesse de sortir : de même que ma connaissante va se distinguant de mon être, d'oîi elle sort pareillement : et pendant que tous les deux, je veux dire ma connaissance et ma volonté, se distinguent en tant de manières, et se portent successivement à tant de divers objets, ma substance est toujours la même dans son fond, quoiqu'elle entre tout entière dans toutes ces manières d'être si différentes.
Voilà déjà en moi un prodige inconcevable; mais ce prodige s'étend dans toute la nature. Le mouvement et le repos, choses si distinctes, ne sont dans le fond que la substance qui se meut et qui se repose; qui change à la vérité, mais non dans son fond, quand elle passe du mouvement au repos, et du repos au mouvement. Car ce qui se meut maintenant, c'est la même chose qui se reposera bientôt : et ce qui se repose en ce moment, est la même ! chose qui bientôt sera mise en mouvement. Et le | mouvement droit, et l'oblique, et le circulaire, sont des mouvements divers entre eux , mais qui n'ont \ qu'une seule et même substance; et cent circulations successives d'un même corps, ne sont au fond que ce môme corps agile en cercle. El tout cela est distinct et un; un en substance , distinct en manières. Et ces manières quoique différentes n'ont toutes
qu'un même sujet, un même fond, une seule et même substance.
Je ne sais qui se peut vanter d'entendre cela parfaitement : ni qui pourra se bien expliquer à soimême ce que les manières d'être ajoutent à l'être : ni d'où vient leur distinction dans l'unité et identité qu'elles ont avec l'être même : ni comment elles sont des choses, ni comment elles n'en sont pas. Ce sont des choses; puisque si c'était un pur néant, on ne pourrait véritablement ni les assurer ni les nier; ce n'en sont point, puisqu'on ellesmêmes elles ne subsistent pas. Tout cela ne s'entend pas bien; tout cela est pourtant chose véritable : et tout cela nous est une preuve, que même dans les choses naturelles, l'unité est un principe de multiplicité en elle-même, et que l'unité et la multiplicité ne sont pas autant incompatibles qu'on le pense.
0 Dieu , devant qui je me considère moi-même, et me suis à moi-même une grande énigme IJ'ai vu en moi ces trois choses, être, entendre, vouloir. Vous voulez que je sois toujours , puisque vous m'avez donné une âme immortelle, dont le bonheur ou le malheur sera éternel : et si vous vouliez, j'entendrais et voudrais toujours la même chose; car c'est ainsi que vous voulez que je sois toujours, quand vous me rendrez heureux par votre présence. Si je ne voulais et n'entendais éternellement que la même chose, comme je n'ai qu'un seul être, je n'aurais aussi qu'une seule connaissance et une seule volonté , ou si l'on veut , un seul entendre et un seul vouloir. Cependant ma connaissance et mon amour ou ma volonté, n'en seraient pas pour cela pas moins distingues entre eux, ni moins identifiés; c'est-à-dire, n'en seraient pas moins un avec le fond de mon être, avec ma substance. Et mon amour ou ma volonté ne pourraient pas ne pas venir de ma connaissance : et mon amour serait toujours une chose que je produirais en moi-même, et je ne produirais pas moins ma connaissance : et toujours il y aurait en moi trois choses, l'être produisant la connaissance, la connaissance produite, et l'amour aussi produit par l'un et par l'autre. Et si j'étais une nature incapable de tout accident survenu à sa substance, et en qui il fallut que tout fût substantiel; ma connaissance et mon amour seraient quelque chose de substantiel et de subsistant : et je serais trois personnes subsistantes dans une seule substance; c'est-à-dire, je serais Dieu. Mais comme il n'en est pas ainsi, je suis seulement fait à l'image et à la ressemblance de Dieu, et un crayon imparfait de cette unique substance qui est tout ensemble. Père, Fils et Saint-Esprit : substance incompréhensible dans sa trine divinité, qui n'est au fond qu'une même chose, souveraine, immense, éternelle, parfaitement une en trois personnes distinctement subsistantes, égales, consubstantielles; à qui est dû un seul culte, une seule adoration, un seul amour; puisqu'on ne peut ni aimer le Père sans aimer son Fils, ni aimer le Fils \ sans aimer son Père , ni les aimer tous deux sans I aimer leur union éternellement subsistante, et leur amour mutuel. Et pour aider la fol qui m'attache à ' ce mystère incompréhensible , j'en vois en moi- ' même une ressemblance qui , tout imparfaite qu'elle [ est, ne laisse pas d'avoir quelque chose que je ne
KLKVATIONS SLR LES MYSTÈRES.
puis comprendre; et je me suis à moi-même un i mystère impénétrable. Et pour m'ôtcr toute peine de perdre en Dieu toute ma compréhension, je commence par la perdre premièrement, non-seulement dans tous les ouvrages de la nature, mais encore dans moi-même plus que dans tout le reste.
VII>^ ÉLÉVATION
Fécondité des (U-ts.
Je suis un peintre, un sculpteur, un architecte; j'ai mon art , j'ai mon dessein ou mon idée; j'ai le choix et la préférence que je donne à cette idée par un amour particulier. J'ai mon art, j'ai mes règles, mes principes, que je réduis , autant que je puis, à un premier principe qui est un, et c'est par là que je suis fécond. Avec cette règle primitive et ce principe fécond qui fait mon art, j'enfante au dedans de moi un tableau, une statue, un édilice, (jui dans sa simplicité est la forme, l'original, le modèle immatériel de ce que j'exécuterai sur la pierre, sur le marbre, sur le bois, sur une toile où j'arrangerai toutes mes couleurs. J'aime ce dessein, celle idée, ce hls de mon esprit fécond et de mon art invenliL Et tout cela ne fait de moi qu'un seul peintre, un seul sculpteur, un seul architecte; et loul cela se lient ensemble et inséparablement uni dans mon esprit; et tout cela dans le fond, c'est mon esprit même, et n'a point d'autre substance; et loul cela est égal et inséparable.
Lequel des trois que l'on ôtc, tout s'en va. Le premier qui est l'art, n'est pas plus parfait que le second qui est l'idée, ni le troisième qui est l'amour. L'art produit l'un et l'autre, et on suppose qu'il existe, quand il les produit. On ne peut dire ce qui est plus beau, ou de commencer ou de terminer, ou d'èlre produit ou de produire. L'art qui est comme le père, n'est pas plus beau que l'idée qui est le (ils de l'esprit; et l'amour qui nous fait aimer celle belle production, est aussi beau qu'elle : par leur relation mutuelle chacune a la beauté des trois. Et quand il faudra produire au dehors cette peinture ou CCI édifice, l'an, et l'idée, et l'amour y concourront également, et en unité parfaite; en sorte que ce bel ouvrage .se ressentira également de l'art , de l'idée, et de l'amour ou de la secrète complaisance qu'on aura pour elle.
Tout cela quoique immatériel , est trop imparfait cl trop grossier pour Dieu. Je n'ose lui en faire l'applicalion : mais de là, aidé de la foi, je m'élève et je prends mon vol ; et celte contemplation de ce que Dieu a mis dans mon àme quand il l'a créée à sa ressemblance , rn'aide à faire mon premier effort.
VIII'- ÉLÉVATION
fytfjenxfi csficntiellp. , personnelle , engendrante et engendrée.
DiEi; m'a possédée, dit la Sagesse' : c'est-à-dire, Dieu m'a engendrée, conformé'uent à celle parole d'Eve, quand elle enfanta Cain : J'ai, dit-elle, pos- $édé un tujmme par la grâce de Dieu^. Il m'a en- (.' ar anl que de rien faire. Je suis ordonnée,
et .... .. mon rang de toute éternité, et de toute
antiquil/', aranl que la terre fût faite : les abîmes n'étaient p*in encore, et j'étais déjà rxinçue. Dieu
l. Prov., VIII. ipe. — 3. Oe»., iv. 1.
m'enfantait devant les collines^; c'est-à-dire, devant tous les temps et de loule éternité, parce qu'il n'y a que l'éternité avant tous les temps. Mais Dieu n'a-l-il de sagesse que celle qu'il engendre? A Dieu ne plaise : car nous-mêmes nous ne pourrions pas produire en nous notre verbe, notre parole intérieure, s'il n'y avait en nous un fond de raison dont notre verbe est le fruit : à plus forte raison y a-t-il en Dieu une sagesse essentielle, qui étant primitivement et originairement dans le Père, le rend fécond pour produire dans son sein celte sagesse qui est son Verbe et son fils , sa parole , sa raison, son intelligence, son conseil; l'idée de ce divin ouvrier qui précède tous ces ouvrages; le bouillonnement, pour ainsi dire, ou la première elTusion de son cœur; et la seule production qui le fait nommer vraiment père avant tous les temps. C'est de là donc, dit saint Paul, que vient toute paternité dans le ciel et dans la terre^. C'est de là, que nous est donnée, à nous qui croyons au Fils unique, la puissance d'être enfants de Dieu à son image , en naissant non du sang , ni de la volonté de la chair, ni de la volonté de l'homme, mais de Dieu^, qui par sa bonté et par la grâce de son adoption, a daigné nous associer à son Fils unique.
IXe ÉLÉVATION.
La béatitude de l'âme : image de celle de Dieu heureux dans la trinité de ses personnes.
Quand Dieu m'a fait à son image et ressemblance, il m'a fait pour être heureux comme lui, autant qu'il peut convenir à une créature; et c'est pourquoi il me fait trouver en moi ces trois choses, moi-même qui suis fait pour être heureux , l'idée de mon bonheur, et l'amour ou le désir du même bonheur. Trois choses que je trouve inséparables en moi-même, puisque je ne suis jamaiSj sans être une chose qui est faite pour être heureuse, et par conséquent qui porte en soi-même, et l'idée de son bonheur, et le désir d'en jouir provenant nécessairement de cette idée. ^
Qu'on me demande laquelle de ces trois choses je voudrais perdre plutôt que l'autre , je ne saurais que répondre ? Car premièrement, je ne veux point perdre mon être : je veux, pour ainsi parler, encore moins perdre mon bonheur, puisque sans bonheur il vaudrait mieux pour moi que je ne fusse pas, conformément à celle parole du Sauveur sur son malheureux disciple : Il vaudrait mieux à cet homme de n'avoir jamais été''. Je ne veux donc non plus perdre mon bonheur que mon être, ni non plus perdre l'idée et l'amour de mon bonheur que mon bonheur, puisqu'il n'y a point de bonheur sans celle idée et cet amour.
S'il y a quelque chose en moi qui ait toujours été avec moi-même, c'est cette idée, cl cet amour de mon bonheur; car je ne puis jamais avoir été sans fuir ce qui me nuisait, et désirer ce qui m'était convenable ; ce qui ne peut provenir que du désir d'être heureux , et de la crainte de ne l'être pas. Ce sentiment commence à paraître dès l'enfance; et comme on l'apporte en venant au monde, on doit l'avoir eu, rpioique plus obscurément et plus sourdement, ju.sque dans le sein de la mère.