Ephei , m. \ô.—3.Joau
DEUXIEME SEMAINE
Voilà donc une idée qui naît en nous avec nous, et un sentiment qui nous vient avec celte idée; et tout cela est en nous avant tout raisonnement et toute réflexion.
Quand la raison commence à poindre, elle ne fait autre chose que de chercher les moyens , bons ou mauvais , de nous rendre heureux : ce qui montre que cette idée et cet amour du bonheur est dans le fond de notre raison.
D'une certaine façon , cette idée qui nous fait connaître notre bonheur, et ce sentiment qui nous le fait aimer, font de tout temps notre seule idée et notre seul sentiment. Pour le sentiment, il est clair, puisque tous nos autres sentiments se rapportent à celui-là : et pour l'idée du bonheur, il n'est pas moins clair que c'en est une suite, puisque ce n'est que pour remplir celle-là, que nous nous rendons attentifs à tous les autres. Supposons donc que Dieu qui nous donne tout et peut aussi nous ôter ce qui lui plaît, nous ôte tout, excepté notre être, et l'idée de notre bonheur, et le désir qui nous presse de le rechercher, nous serons quelque chose de fort simple ; mais dans notre simplicité nous aurons trois choses qui ne diviseront point notre unité simple, mais plutôt qui concourront toutes trois à sa perfection.
Alors serons-nous heureux ? Hélas f point du tout. Nous désirerons seulement de l'être, et par conséquent nous ne le serons pas , puisque le bonheur ne peut consister avec le besoin, dont le désir est la preuve.
Que faut-il donc ajouter à tout cela pour nous rendre heureux? Il faut ajouter à l'idée confuse que j'ai du bonheur, la connaissance distincte de l'objet où il consiste, et en même temps changer le désir confus du bonheur en la possession actuelle de ce qui le fait.
Mais oi^i peut consister mon bonheur que dans la chose la plus parfaite que je connaîtrai, si je la puis posséder? Ce que je connais le plus parfait, c'est Dieu sans doute, puisque même je ne puis trouver en moi-même d'autre idée de perfection que celle de Dieu. Il reste à savoir, si je le puis posséder. Mais qu'est-ce que le posséder, si ce n'est le connaître? Se possède-t-il autrement lui-même qu'en connaissant sa perfection? Je suis dor.c capable de le posséder, puisque je suis capable de le connaître, pourvu qu'en le connaissant je me porte aussi à l'aimer : puisque le connaître sans l'aimer, c'est le méconnaître en effet.
x\.près cette heureuse addition qui s'est faite à la connaissance et à l'idée que j'avais de mon bonheur, serais-je heureux? Point du tout. Mais quoi? Je connais et j'aime Dieu , et cela même, avons-nous dit, c'est le posséder, et c'est posséder ce que je connais de meilleur; et nous avons dit que cela est être heureux : je le suis donc? Cependant si j'étais heureux, je n'aurais rien à désirer : puis-je dire que je n'ai rien à désirer? Loin de moi cet aveuglement : je ne suis donc pas heureux.
Il faut donc encore chercher en moi-même ce qui me manque. Je connais Dieu , je l'avoue, mais Ircs-iraparfaitement : ce qui fait que mon amour pour lui est trop faible; et de là aussi me vient la faiblesse de désirer tant de choses bonnes ou mauvaises. J'ai donc à désirer de connaître Dieu plus
parfaitement que je ne fais : De le connaître , comme dit saint Paul, ainsi que j'en suis coyinu* : de le connaître à nu , à découvert, en un mot de le voir faceàface^, sans ombre, sans voile, sans obscurité. Que Dieu m'ajoute cela, qu'il me dise comme à Moïse : Je te montrerai tout bien^ : alors je dirai avec saint Philippe : Maître, cela nous suffit^. Mais cela n'est pas de cette vie. Quand ce bonheur nous arrivera, nous n'aurons rien à désirer pour la connaissarice : mais pour l'amour, que sera-ce? Quand nous verrons Dieu face à face , pourrons-nous faire quelque chose de plus que l'aimer? Non sans doute : et saint Paul a dit , que l'amour demeure éternellement sans jainais se perdre^'. Qu'aura donc de plus notre amour dans celte éternelle et bienheureuse occupation, sinon qu'il sera parfait, venant d'une parfaite connaissance? Et il ne pourra plus changer comme il peut changer en celle vie : et il absorbera toutes nos volontés dans une seule, qui sera celle d'aimer Dieu : Il n'y aura plus de gémissement , et nos larmes seront essuyées pour jamais^, et nos désirs s'en iront avec nos besoins. Alors donc nous serons réduits à la parfaite unité et simplicité. Mais dans cette simplicité nous porterons la parfaite image de la Trinité, puisque Dieu uni au fond de notre être, et se manifestant lui-même, produira en nous la vision bienheureuse qui sera en un sens Dieu même, lui seul en étant l'objet comme la cause : et par cette vision bienheureuse il produira un éternel et insatiable amour, qui ne sera encore autre chose en un certain sens que Dieu même vu et possédé : et Dieu sera tout en tous' , et il sera tout en nous-mêmes, un seul Dieu uni à notre fonds, se produisant en nous par la vision , et se consommant en un avec nous par un éternel et parfait amour.
Alors s'accomplira notre parfaite unité en nousmêmes, et avec tout ce qui possédera Dieu avec nous : et ce qui nous fera tous parfaitement un, c'est que nous serons, et nous verrons, et nous aimerons; et tout cela sera en nous tous, une seule et même vie. Et alors s'accomplira ce que dit le Sauveur : Comme vous, mon Père, êtes en moi et moi en vous, ainsi ils seront ua en nous^ : un en eux-mêmes , et un avec tous les membres du corps de l'Eglise qu'ils composent.
Formons donc en nous la Trinité sainte, unis à Dieu, connaissant Dieu, aimant Dieu. Et comme notre connaissance, qui à présent est imparfaite et obscure, s'en ira; et que l'amour est en nous la seule chose qui ne s'en ira jamais et ne se perdra point, aimons, aimons, aimons : faisons sans fin ce que nous ferons sans fm; faisons sans fin dans le temps, ce que nous ferons sans fin dans l'éternité. Oh ! que le temps est incommode ! Que de besoins accablants le temps nous apporte! Qui pourrait souffrir les distractions, les interruptions, les tristes nécessités du sommeil, de la nourriture, des autres besoins? Mais celles des tentations, des mauvais désirs, qui n'en serait honteux autant qu'affligé? Malheureux homme que je suis, qui me délitrera de ce corps de mort^"! 0 Dieu , que le temps est long, qu'il est pesant , qu'il est assommant! 0 Dieu éternel, tirez-
1. Cor., XIII. 12. — 2. //. Cor., m. 18. — 3. Exod., xxxiii. 19. — 4. Joaii., XIV. 8. — 5. T. Cor., xiii. 8. — 6. Apoc, vu. 17. — 7 /. Cor., XV. 28. - 8. Joaii., xvii. 21. — 9. Rom., vu. 24.
ISG
ÉLÉVATIONS SUR LES MYSTERES
moi du temps, llxez-moi dans voire élernilô! En aiiendunl , faiies-nioi prier sans cosse et passer les jours et les nuits dans la conleniplalion de votre loi, de vos vérités ,de vous-même qui êtes toute vérité cl tout bien. Amen, amen.
TUOISIEME SEMAINE.
Élévatious sur la créatiou de l'univers.
l'REMIÈRE ÉLÉVATION.
Dieu n'en est pas plus grand, ni plus heureux, pour avoir créé l'univers.
Recleilli en moi-même, en voyant en moi que péché, imperfection et néant , je vois en même temps au-dessus de moi une nature heureuse et parfaite : et je lui dis en moi-même avec le Psalmislc : Vous êtes mon Dieu ; vous n'avez pas besoiyi de mes biens ' : vous n'avez besoin d'aucuns biens. Que me sert, dites-vous par votre prophète, la multitude de vos ticlimes'-'! Tout est à moi : mais je n'ai pas besoin de tout ce qui est à moi; il me suffît d'èlre, et je trouve en moi toutes choses. Je n'ai pas besoin de vos louanges : les louanges que vous me donnez vous rendent heureux, mais ne me le rendent pas, et je n'en ai pas besoin. Mes œuvres me louent ^. Mais encore n'ai-je pas besoin de la louange que me donnent mes œuvres : tout me loue imparfaitemenl, et nulle louange n'est digne de moi, que celle que je me donne moi-même en jouissant de moimême et de ma perfection.
Je suis celui qui suis \ Cesl assez que je sois : tout le reste m'est inutile. Oui, Seigneur, tout le reste vous est inutile, et ne peut faire aucune partie de votre grandeur : vous n'êtes pas plus grand avec tout le monde, avec mille millions de mondes, que vous l'êtes seul. Quand vous avez fait le monde, c'est par bonté et non par besoin. Il vous convient de pouvoir créer tout ce qui vous plaît : car il est de la perfection de votre être, et de l'efTicace de voire volonté, non-seulement que vous soyez, mais que loul ce que vous voulez soit : qu'il soit, dès que vous le vouiez , autant que vous le voulez , quand vous le voulez. Kl quand vous le voulez, vous ne commencez pas à le vouloir : de toute éternité vous voulez ce que vous voulez , sans jamais changer : rien ne commence en vous, et tout commence hors de vous par votre ordre éternel. Vous manque- Ml quelque chose, parce que vous ne faites pas tant de choses que vous pouvez faire? Tout cet univers que vous avez fait, n'est qu'une petite partie de ce que vous pouviez faire, et après tout n'est rien devant vous. Si vous n'aviez rien fait , l'être manquerai! aux choses que vous n'auriez pas voulu f.uire : mais rien ne vous manquerait, parce qu'indépendamment de toutes choses , vous êtes celui rpii est, el qui c»l loul ce qu'il faut être pour être heureu.x cl parfait.
0 p,.r... ■'"■uf.WoMifMi et indépendamment de loiile autre ,otrc Fils cl votre Esprit-Saint sont
avec vous : vous n'avez pas besoin de société, en