Gen., n, 20. — 2. Idem
comme il avait formé le premier; non : il veut donner au monde dans les deux sexes, l'image de l'unité la plus parfaite, et le symbole futur du grand mystère de Jésus-Christ. C'est pourquoi il tire la femme de l'homme même, et la forme d'une côte superflue qu'il lui avait mise exprès dans le côté. Mais pour montrer que c'était là un grand mystère, et qu'il fallait regarder avec des yeux plus épurés que les corporels, la femme est produite dans une extase d'Adam; et c'est par un esprit de prophétie qu'il connut tout le dessein d'un si bel ouvrage. Le Seigneur Dieu envoya un sommeil à Adain : un sommeil, disent tous les saints, qui fut un ravissement et la plus parfaite de toutes les extases; et Bieu prit une côte d'Adam, et il en remplit de chair la placée Ne demandez donc point à Dieu , pourquoi voulant tirer de l'homme la compagne qu'il lui donnait, il prit un os plutôt que de la chair; car s'il avait pris de la chair, on aurait pu demander de même, pourquoi il aurait pris de k chair plutôt qu'un os. Ne lui demandons non plus ce qu'il ajouta à la côte d'Adam pour enfermer un corps parfait; la matière ne lui manque pas : et quoi qu'il en soit, cet os se ramollit entre ses mains. C'est de cette dureté qu'il voulut former ces délicats et tendres membres , où dans la nature innocente il ne faut rien imaginer qui ne fût aussi pur qu'il était beau. Les femmes n'ont qu'à se souvenir de leur origine; et sans trop vanter leur délicatesse , songer après tout qu'elles viennent d'un os surnuméraire, où il n'y avait de beauté que celle que Dieu y voulut mettre.
Mon Dieu! que de vains discours je prévois dans les lecteurs au récit de ce mystère! Mais pendant que jeteur raconte un grand et mystérieux ouvrage de Dieu , qu'ils entrent dans un esprit sérieux, et, s'il se peut , dans quelque sentiment de cette admirable extase d'Adam, pendant laquelle il édifia, il bâtit en femme la côte d'Adam"^ : grave expression de l'Ecriture, pour nous faire voir dans la femme, quelque chose de grand et de magnifique, et comme un admirable édifice où il y avait de la grâce, de la majesté, des proportions admirables, et autant d'utilité que d'ornement.
La femme ainsi formée est présentée de la main de Dieu au premier homme, qui ayant vu dans son extase ce que Dieu faisait : C'est ici, dit-il d'abord. Vos de mes os , et la chair de ma chair : elle s'appellera Virago, parce qu'elle est formée de l'homme; et l'homme quittera son père et sa mère , et il s'unira à sa femme^. On peut croire par cette parole, que Dieu avait formé la femme d'un os revêtu de chair; et que l'os seul est nommé comme prévalant dans cette formation.
Quoi qu'il en soit, encore une fois, sans nous arrêter davantage à des questions curieuses , et remarquant seulement en un mot ce qui paraît dans le texte sacré , considérons en esprit cette épouse mystérieuse; c'est-à-dire, la sainte Eglise tirée, et comme arrachée du sacré côté du nouvel Adam pendant son extase, et formée, pour ainsi parler, par cette plaie , dont toute la consistance est dans les os et dans les chairs de Jésus-Christ, qui se l'incorpore par le mystère de l'Incarnation, et par celui de l'Eucharistie qui en est une extension ad- I mirable. Il quitte tout pour s'unir à elle : il quitte
i 1. Oen.. II. 22. — 2. Idem, 21. — 3. Ibid.. 23, 24.
ÉLÉVATIONS SUR LES MYSTÈRES
eu quelque farou son père qu'il avait dans le oioL el sa mère la Synagogue d'où il iMail issu selon la chair, pour s'altacher à son épouse ramassée parmi les gentils. C'est nous qui sommes cette épouse: c'estnous qui vivons des os el dos chairs de Jcsus- Chrisl, paroles deux grands mystères qu'on vicnl de voir. C'est nous qui sommes, comme dit saint Pierre', cet édifice spirituel et le temple virant du Seigneur, bAli en esprit dès le temps de la formalion d'Eve notre mère, et dès l'origine du monde. Considérons dans le nom d'Eve, qui signifie mère des vivants, el l'Eglise mère des véritables vivants, el la bienheureuse Marie la vraie mère des vivants, qui nous a tous enfantés avec Jésus-Christ qu'elle a conçu par la foi. 0 homme! voilà ce qui t'est montré dans la création de la femme ; pour prévenir, par ce sérieux, toutes les frivoles pensées qui passent dans l'esprit des hommes au souvenir des deux seies , depuis seulement que le péché en a corrompu l'institution. Revenons à notre origine; respectons l'ouvrage de Dieu el son dessein primillf ; éloignons les pensées de la chair et du sang ; el ne nous plongeons point dans cette boue, pendant que dans le récit qu'on vient d'entendre, Dieu prend tant de soins de nous en tirer.
III" ÉLÉVATION
Dieu donne à l'homme un commandement , et l'avertit de son franc arbitre, et tout ensemble de sa sujétion.
Vous mangerez de tous les fruits du paradis; mais tous ne mangerez point de l'arbre de la science du bien et du mal : car, au jour que tous en mangerez, cous mourrez de mort^ : la mort vous sera inévitable.
Eve fui présente à ce commandement, quoique par anticipation, il soit rapporté avant sa production ; ou en tout cas , il fut répété en sa présence , puisqu'elle dit au serpent : Le Seigneur nous a commandé de ne point manger ce fruit^ : si ce n'est qu'on aime mieux croire qu'elle apprit d'Adam la défense de Dieu; et que dès lors il ait plu à Dieu de nous enseigner que c'est un devoir des femmes d'interroger, comme dit saint Paul, dan^ la maison et en particulier leurs maris'', el d'attendre d'eux les ordres de Dieu.
Quoi qu'il en soit. Dieu fait deux choses par ce commandement , il enseigne à l'homme premièrement son libre arbitre, el secondement sa sujétion.
Le libre arbitre est un des endroits de l'homme , où l'image de Dieu parait davantage. Dieu est libre à faire ou ne faire pas au dehors tout ce qui lui plaît; parce qu'il n'a besoin de rien, et qu'il est supérieur à tout son ouvrage : qu'il fasse cent mille mondes, il n'en est pas plus grand; qu'il n'en fasse aucun, il ne l'est pas moins. Au dehors le néant ou l'èlre lui est égal; et il est maître ou de ne rien faire, ou de faire tout ce qui lui plait. Que l'âme raisonnable puisse ainsi faire d'elle-même, ou du corps qui lui est uni , ce qui lui plait , c'est assurément un Irait admirable, cl une admirable participation de r/;lrc divin. Je ne suis rien; mais parce qu'il a plu k Dieu de me faire à son image, et d'imprimer dans mon fond une ressemblance quoique faible de son libre arbitre , je veux que ma main se
1. /. P<fl., II. 5. — 2. Oen., ri, 16. 17. — .3. IrUm, m, '-t. — 4. /. Cor., XIV. 35.
lève, que mon bras s'élende, que ma tète, que mon corps se tourne, cela se fait : je cesse de le vouloir, et je veux que tout se tourne d'un aulre côté ; cela se fait de même. Tout cela m'est indiirérent; je suis aussi bien d'un côté que d'un autre; et de tout cela il n'y en a aucune raison que ma volonté, cela est, parce que je le veux ; el je le veux , parce que je le veux; et c'est là une dernière raison, parce que Dieu m'a voulu donner celle faculté; et quand même il y a quelque raison de me déterminer à l'un plutôt qu'à Taulre, si cette raison n'est pas pressante, et qu'il ne s'agisse pour moi que de quelque commodité plus ou moins grande, je puis aisément ou me la donner, ou ne me la donner pas; et je puis ou me donner ou m'ôter de grandes commodités, et si je veux, des incommodités et des peines aussi grandes. Et tout cela, parce que je le peux; et Dieu a soumis cela à ma volonté; et je puis même user de ma liberté, jusqu'à me procurer à moi-même de grandes souffrances, jusqu'à m'exposer à la mort, jusqu'à me la donner; tant je suis maître de moi-même , par ce trait de la divine ressemblance , qu'on appelle le libre arbitre. El si je rentre au dedans de moi, je puis appliquer mon intelligence à une infinité d'objets divers, et à l'un plutôt qu'à l'autre, et à tout successivement, à commencer par où je veux; et je puis cesser de le vouloir, et même vouloir le contraire , et d'une infinité' d'actes de ma volonté, je puis faire ou celuici ou celui-là , sans qu'il y en ait d'autre raison, sinon que je le veux ; ou s'il y en a d'autre raison , je suis le maître de celte raison pour m'en servir ou ne m'en servir pas, ainsi que je le veux. Et par ce principe de libre arbitre, je suis capable de vertu et de mérite ; et on m'impute à moi-même le bien que je fais; et la gloire m'en appartient.
Il est vrai que je puis aussi me détourner vers le mal, et mon œuvre m'est imputée à moi-même. El je commets une faute dont je puis aussi me repentir ou ne me repentir pas; el ce repentir est une douleur bien différente des autres que je puis souffrir. Car je puis bien cire fâché d'avoir la fièvre , ou d'être aveugle, mais non pas me repentir de ces maux, lorsqu'ils me viennent malgré moi. Mais si je mens, si je suis injuste ou médisant, et que j'en sois fâché, cette douleur est un repentir que je puis avoir et n'avoir pas : heureux si je me repens du mal , et que volontairement je persévère dans le bien.
Voilà dans ma liberlé, un trait défectueux, qui est de pouvoir mal faire; ce trait ne me vient pas de Dieu, mais il me vient du néant dont je suis tiré. Dans ce défaut, je dégénère de Dieu qui m'a fait : car Dieu ne peut vouloir le mal ; et le Psalmiste lui chante : Vous êtes un Dieu qui ne voulez pas l'iniquité^. Mon Dieu , voilà le défaut el le caractère de la créature! je ne suis pas une image et ressemblance parfaite de Dieu , je suis seulement fait à l'image : j'en ai quelque trait, mais parce que je suis, je n'ai pas tout : et on m'a tourné à la ressemblance; mais je ne suis pas une ressemblance, puif-qu'enfin je puis pécher. Je tombe dans le défaut par mille endroits, par l'imperfection, par la multiplicité, par la variabilité de mes actes; tout cela n'csl pas en Dieu, et je dégénère par tous ces endroits;
CINQUIÈME SEMAINE
mais Tendroit où je dégénère le plus , le faible, et pour ainsi dire, la honte de ma nature, c'est que je puisse pécher.
Dieu dans l'origine m'a donné un précepte; car il était juste que je sentisse que j'étais sujet. Je suis une créature à qui il convient d'être soumise : je suis né libre. Dieu l'a voulu; mais ma liberté n'est pas une indépendance : il me fallait une liberté sujette, ou si l'on aime mieux parler ainsi avec un Père de l'Eglise, une servitude libre sous un seigneur souverain : Libéra servitus : et c'est pourquoi il me fallait un précepte pour me faire sentir que j'avais un Maître. 0 Dieu ! le précepte aisé que vous m'avez donné d'abord; parmi tant d'arbres et de fruits, était-ce une chose si difficile de m'abstenir d'un seul? Mais vous vouliez seulement me faire sentir par un joug aisé, et avec une main légère, que j'étais sous votre empire. 0 Dieu ! après avoir secoué le joug , il est juste que je subisse celui des travaux, de la pénitence et de la mort que vous m'avez imposé. 0 Dieu ! vous êtes mon roi : faites-moi ce que vous voudrez par votre justice, mais n'oubliez pas vos miséricordes.
IVe ÉLÉVATION.
Sur l'arbre de la science du bien et du mal; et sur l'arbre de vie.
On peut entendre que « Dieu avait produit de la terre, tout arbre beau à voir, et agréable au goût; et il avait mis aussi dans le milieu du paradis l'arbre de vie, et l'arbre de la science du bien et du mal'. » Dieu pouvait annexer aux plantes certaines vertus naturelles par rapport à nos corps; et il est aisé à croire que le fruit de l'arbre de vie, avait la vertu de réparer le corps par un aliment si proportionné et si efficace, que jamais on ne serait mort en s'en servant. Mais pour l'arbre de la science du bien et du mal, comme c'était là un effet qui passait la vertu naturelle d'un arbre, on pourrait dire que cet arbre a été ainsi appelé par l'événement, à cause que l'homme en usant de cet arbre contre le commandement de Dieu , a appris la malheureuse science qui lui fait discerner par expérience le mal que son infidélité lui attirait, d'avec le bien où il avait été créé, et qu'il devait savoir uniquement s'il eût persévéré dans l'innocence.
On peut encore penser que la vertu de donner à l'homme la science du bien et du mal , était dans cet arbre une vertu surnaturelle semblable à celle que Dieu a mise dans les sacrements, comme dans l'eau la vertu de régénérer l'intérieur de l'homme , et d'y répandre la vie de la grâce.
Quoi qu'il en soit, sans rechercher curieusement le secret de l'œuvre de Dieu, il me suffit de savoir que Dieu avait défendu absolumennt et dès l'origine, l'usage de l'arbre de la science du bien et du mal , et non pas l'usage de l'arbre de vie. Voici ses paroles : « Mangez du fruit de tous les arbres du paradis , mais ne mangez point de celui de l'arbre de la science du bien et du mal*. » Il n'y avait donc que ce seul fruit qui fût défendu , et celui de l'arbre de vie ne le fut qu'après le péché , conformément à cette parole : « Prenons garde qu'il ne mette encore la main sur l'arbre de vie, et qu'il ne vive éternellement' ! «