ICcrle., vit. 30. — 2. a,:n.,in
SEPTIÈME SEMAINE
el dominée par la chair, notre âme en est l'esclave , et accablée de ce poids. Toutes les passions nous dominent tour à tour, et souvent toutes ensemble, et même les plus contraires. Dieu retire de nous les lumières, comme il avait fait à Adam, et encore plus. Ainsi nous sommes frappés de la plaie de l'ignorance, et de celle de la concupiscence; tout le bien, jusqu'au moindre, nous est difficile : tout le mal, quelque grand qu'il soit, a des attraits pour nous.
Toutes les pensées de l'homme penchaient au mal eyi tout temps*. Pesez ces paroles : toutes les pensées, et celles-ci : en tout temps. Nous ne faisons pas tout le mal, mais nous y penchons; il ne manque que les occasions, et les objets déterminent : l'homme laissé à lui-même n'éviterait aucun mal. Ajoutez ces paroles qui précèdent : La malice des hommes était grande sur la lerre ; et celles-ci : Mon esprit ne demeurera pas en l'homme , parce qu'il est chair '^.
Je l'avais fait pour être spirituel môme dans la chair, parce que l'esprit y dominait : et maintenant il est devenu charnel même dans l'esprit^, que la chair domine et emporte. Cela commence dès le ventre de la mère : Erraverunt ab utero^. Dieu voit le mal dans sa source, et il se repent d'avoir fait l'homme^. L'homnie n'était plus que péché dès sa conception : je suis conçu en iniquité; ma mère m'a conçu en péché^. Tout est uni au péché d'Adam, qui passe par le canal de la concupiscence. L'homme livré à la concupiscence la transmit à sa postérité , et ne pouvait faire ses enfants meilleurs que lui. Si tout naît avec la concupiscence , tout naît dans le désordre; tout naît odieux à Dieu : et 710US sommes tous naturellement enfants décolère'^.
IVe ÉLÉVATION.
Les suites affreuses du péché originel par le chapitre XL de l'Ecclésiastique.
Il y a une grande affliction, et un joug pesant sur les enfants d'Adam, depuis le jour de leur sortie du sein de leur mère, jusqu'au jour de leur sépulture dans le sein de la mère commune ^. » Nos misères commencent avec la vie, el durent jusqu'à la mort : nul ne s'en exempte. Quatre sources intarissables les font couler sur tous les états et dans toute la vie , les soucis, les terreurs , les agitations d'une espérance trompeuse, et enfin le jour delà mon. Les maux qui viennent de ces quatre sources empoisonnent toute la vie. Tout en ressent la violence et la pesanteur, « depuis celui qui est assis sur le trône, jusqu'à celui qui est abattu à terre et sur la poussière ; depuis celui qui est revêtu de pourpre et des plus belles couleurs, jusqu'à celui qui est couvert d'une toile grossière et crue : on trouve partout, fureur, jalousie, tumulte, incertitude et agitation d'esprit, les menaces d'une mort prochaine, les longues et implacables colères, les querelles et les animosités. » Quelle paix parmi tant de furieuses passions? Elles ne nous laissent pas en repos pendant le sommeil. Dans le silence et la tranquillité de la nuit, dans la couche où Ton se refait des travaux du jour, on apprend, on expé-
1. Gen., VI. 4. — 2. Idem, 3. — 3. Rom., vu. 14, 15, et seq. — 4. Ps., Lvii. 4. — 5. Gen., vi. 6. — 6. Ps., l. 7.-7. Ephes., n. 3. — 8. Eccli., XL. 1. el seq.
rimente un nouveau genre de trouble. « A peine a-t-on goûté un moment les douceurs d'un premier sommeil; et voilà qu'il se présente à une imagination échauffée toutes sortes de fantômes et de monstres , comme si l'on avait été mis en sentinelle dans une tour. » On se trouble dans les visions de son cœur. On croit être poursuivi par un ennemi furieux, comme dans un jour de combat : on ne se sauve de cette crainte qu'en s'éveillant en sursaut : on s'étonne d'une si vaine terreur, et d'avoir trouvé tant de périls dans une entière sûreté.
On a peine à se remettre d'une si étrange épouvante , et on sent que sans aucun ennemi on se peut faire à soi-même une guerre aussi violente que des bataillons armés. Les songes nous suivent jusqu'en veillant. Qu'est-ce que les terreurs qui nous saisissent sans sujet, si ce n'est un songe effrayant? Mais qu'est-ce que l'ambition et une espérance fallacieuse, qui nous mène de travaux en travaux, d'illusion en illusion, et nous rend le jouet des hommes; sinon une autre sorte de songe qui change de vains plaisirs en des tourments ettectifs? Que dirai-je des maladies accablantes, qui inondent sur toute chair, depuis l'homme jusqu'à la bête , et cent fois plus encore sur les pécheurs? Et où arrive-t-on par tant de maux, et à quelle mort? Laisse-t-on du moins venir la mort doucement et comme naturellement , pour nous être comme une espèce d'asile contre les malheurs de la vie? Non; l'on ne, voit que des morts cruelles, dans le combat, dans le sang , l'épée, l'oppression, la famine, la peste , l'accablement , tous les fléaux de Dieu : toutes ces choses ont été créées pour les méchants , et le déluge est venu pour eux. Mais le déluge des eaux n'est venu qu'une seule fois : celui des afflictions est perpétuel, et inonde toute la vie dès la naissance.
Après cela peut-on croire que l'enfance soit innocente ? 0 Seigneur I Vous jugez indigne de votre puissance de pimir les innocents*. Pourquoi donc répandez-vous votre colère sur cet enfant qui vient de naître? A qui a-t-il fait tort? De qui a-l-il enlevé les biens ? A-t-il corrompu la femme de son prochain? Quel est son crime? Et pourquoi commencer à l'accabler d'un joug si pesant? Répétons encore : Un joug pesant sur les enfants d'Adam ^. Il est enfant d'Adam : voilà son crime. C'est ce qui le fait naître dans l'igaorance et dans la faiblesse; ce qui lui a mis dans le cœur la source de toutes sortes de mauvais désirs : il ne lui manque que de la force pour les déclarer. Combien faudra-t-il le tourmenter pour lui faire apprendre quelque chose? Combien sera-t-il de temps comme un animal ? N'est-il pas bien malheureux d'avoir à passer par une longue ignorance, à quelques rayons de lumière? « Regardez, disait un saint ^ , cette enfance laborieuse, de quels maux n'cst-elle pas opprimée? Parmiquellcs vanités, quels tourments, quelles erreurs, et quelles terreurs , prend-elle son accroissement? Et quand on est grand, et môme qu'on se consacre à servir Dieu , que de dangereuses tentations, par l'erreur qui nous veut séduire, parla volupté qui nous entraîne, par la douleur et l'ennui qui nous accablent, par l'orgueil qui nous cnlle! El qui pourrait expli(iucr ce joug pesant dont soni
1. Sap., XII. 15. — 2. Eccli., \l. 1. —3. S. Aug., lib. iv. contra .Iulian., cap. xvi. n. 83.
ÉLÉVATIONS SUR LES MYSTÈRES
accablés les onfanls d'Adam ; ou croire que sous un Dieu bon, sous uu Dieu juste, on dùl soulViir taDtde maus, si le péché originel n'avait précédé"? »
Ve ÉLÉVATION.
Sur un autre passage, où est expliquée la pesanteur de l'àme accablée d'un corps mortel.
• Le corps qui se corrompt appesanlil l'ùmc : et celte demeure terrestre rabat l'esprit qui voudrait penser beaucoup, » et s'occuper de beaucoup de soins imi)ortants. « Nous trouvons dilTicile déjuger des choses de la terre; et nous trouvons avec peine les choses que nous avons devant les yeux : mais qui pourra pénétrer celles qui sont dans le ciel' ?» C'est pourtant pour celles-Kà que je suis né. Mais que je suis malheureux! je veux me retirer en moimême; je veux penser; je veux m'élever à la contemplation dans un doux recueillement, et aux vérités éternelles : ce corps mortel m'accable ; il émousse toutes mes pensées, toute la vivacité de mon esprit; je retombe dans mes sens; et plongé dans les images dont ils me remplissent; je ne puis retrouver mon cœur qui s'égare, et mon esprit qui se dissipe.
Cesl cet état malheureux de l'Ame asservie sous la pesanteur du corps, qui a fait penser aux philosophes, que le corps était à l'àme un poids accablant, une prison, un supplice semblable à celui que ce tyran faisait souffrir à ses ennemis, qu'il attachait tout vivants avec des corps morts à demipourris. Ainsi, disent ces philosophes, nos âmes vivantes sont attachées à ce corps , comme à un cadavre. Ils ne pouvaient concevoir qu'un tel supplice se put trouver dans un monde gouverné par un Dieu juste, sans quelque péché précédent; et ils donnaient aux âmes une vie hors du corps avant la naissance, où s'abandonnant au péché elles fussent précipitées des cieux dans cette prison du corps. Voilà ce qu'on pouvait dire , quand on ne connaissait pas la chute du genre humain dans son auteur. Les mômes philosophes se plaignaient encore contre la nature, comme étant non pas une bonne mère, mais une marâtre injuste, qui nous avait formés avec un corps nu, fragile, inlirme et mortel, cl un esprit faible à porter les travaux, aisé à troubler par les terreurs, inquiet dans les douleurs, et enclin aux cupidités les plus déréglées. De dures expériences ont fait connaître à ces philosophes le joug pesant des enfants d'Adam ; et sans en savoir la cause, ils en sentaient les effets. Adorons donc ce I)ieu qui nous en révèle les principes : adorons les règles sévères de sa justice; et acquiesçons en tremblant à la rigoureuse sentence du ciel.*
Vie ÉLÉVATION.
.Sur d'autres passades , où est exjdiquée la tijrannie de la mort.
Sot;vE5EZ-vou.s que la mort ne larde pas : connaissez la loi du a^pulre , et que rien no vous la fasse oublier : die est écrite sur tous les loadjeaux , et dans Umt le monde : quiconque naît mourra de mort"*.
C'est une Un établie à loua lea hommes de mourir une fois; et après tiendra le jugement^.
L'empire eut donné au dia))le aur tous les mortels
\.Kap.,tx 10, 11—2, A'cct., xiv. 12. —3. //«/,., ix 27.
durant toute leur vie : il l'ienl captifs sous la terreur de la mort, tous ceux qui vivent asservis à cette dure loiK
Voilà deux terribles servitudes que nous amène l'empire de la mort. On ne peut avoir de repos sous sa tyrannie : à chaque moment elle peut venir, et non-seulement renverser tous nos desseins, troubler tous nos plaisirs, nous ravir tous nos biens; mais ce qui est encore infiniment plus terrible, nous mener au jugement de Dieu.
On est pour ces deux raisons, dans une éternelle cl insupportable sujétion : l'on n'en peut sortir que par Jésus-Christ. Celui qui croit en lui ne sera point jugé : celui qui n'y croit pas , est déjà jugé^. Sa sentence est sur lui, el à loul moment elle est prêle à s'exécuter.
Tels sont les elTels de la chute d'Adam el du péché originel. Comment pouvons-nous nous en relever? C'est ce que nous avons maintenant à dire.
VIIo ÉLÉVATION.
Le genre humain enfoncé dans son ig^iorance et dans son péché.
Voici l'efTel le plus malheureux, el tout ensemble la preuve la plus convaincante du péché originel. Le genre humain s'enfonce dans son ignorance, et dans son péché. La malice se déclare dès la première génération. Le premier enfant qui rendit Eve féconde fut Caïn, malin et envieux. Dans la suite Caïn tue Abel le juste; et le vice commence' à pré-' valoir sur la vertu. Le monde se partage entre les enfants de Dieu, qui sont ceux de Seth, el les enfants des hommes, qui sont ceux de Caïn : la race de Caïn qui eut le monde et les plaisirs dans son partage, est la race aînée. C'est dans cette race qu'on a commencé à se faire une habitation sur la Icrre ; Caïn bâtit la première ville, cl V appela du nom de son fils Hénoch^. On commençait à vouloir s'immortaliser par les noms, et on semblait oublier l'immortalité véritable. Dans cette race les filles commencent à se faire de nouveaux attraits : les enfants de Dieu s'y laissent prendre : le plaisir des sens l'emporte : el ce sont les filles de ceux qu'on appelait les enfants des hommes , c'est-à-dire , les enfants de la chair, qui attirent dans la corruption par leur beauté, parleur mollesse, par leurs parures, par leurs caresses trompeuses, ceux qui vivaient selon Dieu et selon l'esprit. C'est dans cette race que l'on commence à avoir deux femmes : Lamcch épousa Ada cl Sella : le meurtre de Caïn s'y perpétua : Lamech dit à ses deux fenmies , comme en chantant : J'ai tué un jeune homme''. Cette qualité et l'aveu qu'il avait fait à ses femmes de ce meurtre, font soupçonner que sa jalousie contre une jeunesse florissante avait donné lieu à ce meurtre. Quoi qu'il en soit, la race de Caïn continue à verser le sang humain : et nonseulement celle race prévaut, mais encore elle entraîne l'autre dans ses désordres. Tout est perdu; Dieu est contraint de noyer le monde dans le déluge.
Ainsi la piété n'eut rien de ferme. Avant que de mourir, Adam la vit périr en quelque façon dans toute sa race, et non-seulement dans la postérité de Caïn, mais encore dans celle de Seth. Il est dit
\.IIeh., II. M. 15. — 2, Joan., III. 18. — 3. 0«n., iv. 17. — i. / .(«/«, 23.
SEPTIÈME SEMAINE
d'Enos, fils de Selh, qu'il commença à invoquer le nom du Seigneur*. Dieu était en quelque sorte oublié : il fallut qu'Enos en renouvelât le culte qui s'afTaiblissait même dans la race pieuse.
Quelques-uns veulent entendre cette invocation d'Enos , d'un faux culte : le premier sens est le plus naturel. Quoi qu'il en soit, il serait toujours vrai que le faux culte aurait bientôt commencé, même parmi les pieux et dans la famille de Selh.
Quelque temps après on remarque par deux fois comme une chose extraordinaire, même dans la race de Selh, qu'Hénoch, un de ses petits-enfants, marcha avec Dieu ; et que tout d'un coup il cessa de paraître parmi les hommes , parce que Dieu l'enleva^, d'un enlèvement semblable à celui d'Elie,'et le retira miraculeusement du monde, qui n'était pas digne de l'avoir^. Tant la corruption était entrée dès lors même dans la race de Seth. Hénoch était le septième après Adam , et Adam vivait encore : et cependant la piété dégénérait à ses yeux, et la corruption devenait si universelle , qu'on regardait comme une merveille, même parmi les enfants de Seth, qu'Hénoch marchât avec Dieu.
L'apôtre saint Jude, par inspfralion particulière, nous a conservé une prophétie d'Hénoch dont voici les termes : « Le Seigneur va venir avec des milliers de ses saints » anges, « pour exercer son jugement contre tous les hommes, et reprendre tous les impies de toutes les œuvres de leur impiété , et de toutes les paroles dures et » blasphématoires « que les pécheurs impies ont proférées contre lui. C'est ainsi , dit saint Jude , que prophétisait Hénoch le septième après Adara'^. » Quoique les hommes eussent encore parmi eux leur premier père qui était sorti immédiatement des mains de Dieu, ils tombèrent dans une espèce d'impiété et d'athéisme, oubliant celui qui les avait faits : et Hénoch commença à leur dénoncer la vengeance prochaine et universelle que Dieu devait envoyer avec le déluge.
Les choses furent dans la suite poussées si avant, qu'il ne resta qu'une seule famille juste, et ce fut celle de Noé. Encore dégénéra-t-elle bientôt : Cham et sa race furent maudits : la famille de Japhet, comme Cham et ses enfants, fut livrée à l'idolâtrie. On la voit gagner peu à peu aussitôt après le déluge : la créature fut adorée pour le créateur : l'homme en vint jusqu'à adorer l'œuvre de ses mains. La race de Sem était destinée comme pour succédera celle de Selhd'oii elle était née : mais le culte de Dieu s'y affaiblit si tôt, qu'on croit même que Tharé , père d'Abraham, était idolâtre, et qu'Abraham fut persécuté parmi les Chaldéens d'où il était, parce qu'il ne voulut point adhérer à leur culte impie. Quoi qu'il en soit, pour le conserver dans la piété , Dieu le tira de sa patrie , et le sépara de tous les peuples du monde, sans lui permettre ni de demeurer dans son pays, ni de se faire aucun établissement dans la terre où il l'appelait. La corruption s'étendait si fort , et l'idolâtrie devenait si universelle, qu'il fallut séparer la race des enfants de Dieu , dont Abraham devait être le chef, par une marque sensible. Ce fut la circoncision : et ce ne fui pas en vain que cette marque fut imprimée où l'on sait, en témoignage immortel de la malédiction des
1. Gen., IV. 26 — 2. Idem,\-. 22, 21. — 3. Heb., xi. 5. — 4. Ep. Jud., 14, 15.
générations humaines, et du retranchement qu'il fallait faire des passions sensuelles que le péché avait introduites, et desquelles nous avions à naître. G Dieu ! où en est réduit le genre humain? Le sacrement de la sanctification a dû nous faire souvenir de la première honte de notre nature; on n'en parle qu'avec pudeur : et Dieu est contraint de flétrir l'origine de notre être. Il faut le dire une fois, et couverts de honte mettre nos mains sur nos visages.
VIIIs ÉLÉVATION.
Sur les horreurs de l'idolâtrie.
Lisons ici les chapitres xm et xiv du livre de la Sagesse sur l'idolâtrie. En voici un abrégé. Les sentiments des hommes sont vains; parce que la connaissance de Dieu n'est point en eux, ils n'ont pu comprendre celui qui était par tant de beaux objets présentés à leur vue ; et regardant les ouvrages ils n'en ont pu comprendre le sage artisan'. Appelant dieux et arbitres souverains du monde, ou le feu, ou les vents et l'air agité , ou l'eau , ou le soleil , ou la lune, ou les étoiles qui tournent en rond sur nos tètes , sans pouvoir entendre, que si touchés de leur beauté, ils les ont appelés dieux, combien plus celle de leur Créateur leur devait paraître merveilleuse? Car il est père du beau et du bon : la source de toute beauté et le plus parfait de tous les êtres. Et s'il y a de la force dans ces corps qu'ils ont adorés, combien doit être plus puissant celui qui les a faits? Car par la grandeur delà beauté de la créature, on pouvait voir et connaître intelligiblement le Créateur. Mais encore ceux-là sont-ils les plus excusables : puisqu'ils se sont égarés peut-être en cherchant Dieu dans ses œuvres qui les invitaient à s'élever vers leur principe. Quoiqu'en effet ils soient toujours inexcusables, puisque s'ils pouvaient parvenir à connaître la beauté d'un si grand ouvrage, combien plus facilement en devaient-ils trouver l'auteur? Mais ceux-là sont sans comparaison plus aveugles et plus malheureux, et leur espérance est parmi les morts, qui trompés par les inventions et l'industrie d'un bel ouvrage, ou par les superbes matières dont on l'aura composé, ou par la vive ressemblance de quelques animaux, ou par l'adresse et le curieux travail d'une main antique sur une pierre inutile et insensible, ont adoré les ouvrages de la main des hommes. Un ouvrier dressant un bois pesant, reste du feu dont ils ont fait cuire leur nourriture, et le soutenant avec peine par des liens de fer dans une muraille, le peignant d'un rouge qui semblait lui donner un air de vie , à la fin vient à l'adorer, à lui demander la vie et la santé qu'il n'a pas , à le consulter sur son mariage et sur ses enfants, et lui fait de riches offrandes. Ou porté sur un bois fragile dans une périlleuse navigation, il invoque un bois plus fragile encore^. Un père affligé fait une image d'un tils qui lui a été trop tôt ravi; et pour se consoler de cette perte, il lui fait offrir des sacrifices comme à un dieu'. Toute une famille entrait dans celle nallerie. Les rois de la terre faisaient adorer leurs statues; et n'osant se procurer ce culte à eux-mêmes à cause de leur mortalité trop manifeste de près , ils croient plus aisément pouvoir passer pour dieux de plus loin. Telle a été l'illusion de la vie humaine; emportés par
1. Sap., xiii. 5, 24. — 2. Idem, xiv. 1. —3. Ibid., 15, etseq.
KLÉVATIONS SUR LES MYSTÈRES
leurs passions el leur amour pour leurs rois , les honinies en ont adoré les slalues , et donné au bois cl à la pierre le nom incommunicable^ : ils ont immolé leurs enlanls à ces faux dieux. Il n'y a plus rien eu de sainl parmi les hommes. Les mariages n"ont pu conserver leur sainlelé : les meurtres, les perlidies, les troubles et les parjures ont inondé sur la terre. L'oubli de Dieu a suivi : les joies publiques ont amené des fêtes impies : les périls publics onl introduit des divinations superstitieuses el fausses : on n'a plus craint de se parjurer, quand on a vu qu'on ne jurait que par un bois ou une pierre , el la justice et la bonne foi se sont éteintes parmi les hommes.
Il faut lire encore l'endroit de saint Paul^, dont voici le précis, et où il dit : Que les invisibles grandeurs de Dieu, son éternelle puissance et sa divinité paraissent visiblement dans ses créatures : el que cependant les plus sages, ceux qui en étaient les plus convaincus, lui onl refusé le culte qu'ils savaient bien qu'on lui devait, et ont suivi les erreurs d'un peuple ignorant , qui changeait la gloire d'un Dieu immuable en la ligure des reptiles les plus vils, laissant évanouir toute leur sagesse, et devenus insensés, pendant qu'ils se glorifiaient du nom de sagee. Ce qui aussi a obligé Dieu à les livrer à des passions et à des désordres abominables contre la nature, et à permettre qu'ils fussent remplis de tout vice, impiété, médisance, perfidie, insensibililé; en sorte qu'ils étaient sans compassion, sans affeclion, sans foi; parce que connaissant la justice el la vérité de Dieu , ils n'ont pas voulu le servir, el ont préféré la créature à celui qui était le Créateur, béni aux siècles des siècles.
Ce déluge d'idolâtrie s'est répandu par toute la terre. L'inclination qu'y avaient les Juifs, que tant de châtiments divins ne pouvaient en arracher, montre la pente commune et la corruption de tout le genre humain. Ce culte était devenu comme naturel aux hommes. Et c'est ce qui faisait dire au Sage, que les « nations » idolâtres « étaient méchantes par leur naissance : que la semence en était maudite dès le commencement : que leur malice était naturelle , cl que leurs perverses inclinations DC pouvaient jamais être changées^. »
Un dérèglement si étrange et à la fois si universel, devait avoir une origine commune. Montrez-lamoi autre part que dans le péché originel, et dans la tentation, qui disant à l'homme : Toits serez comme des dieux*, posait dès lors le fondement de l'adoration des fausses divinités.
HUITIEME SEMAINE
I,;» <l<'livran«!c proinisf (Ictpuis Adam jusqu'à
la Loi.
l'RKMIKUI-: ÉLÉVATION.
La prome$$e du Lihirnteur dés le jour de la perte.
Ce fut le jour même de notre chute, que Dieu dit au serpent notre corrupteur : Je mettrai une
I. 5a/).. XIV. 'i\.tl»e'i. — 2. Rom.,1. U(),2l, et *c"i . — ?,. San., XII. 10, n. -4. Oen., III. .0.
inimitié éternelle entre toi et la femme, entre ta race et la sienne : elle brisera ta tête*.
Premièrement on ne peut pas croire que Dieu ait voulu ciïeclivemenl juger ou punir le serpent visible , qui était un animal sans connaissance : c'est donc une allégorie oi;i le serpent est jugé en figure du diable dont il avait été l'instrumenl. Secondement, il faut entendre par la race du serpent les menteurs, dont il est le père, selon celle parole du Sauveur : « Lorsqu'il dit des mensonges, il parle de son propre fonds , parce qu'il est menteur, et père du mensonge^. » En troisième lieu, par la race de la femme, il faut entendre l'un de sa race ,. un fruit sorti d'elle qui brisera la tète du serpent. Car on ne peut pas penser que toute la race de la femme soit victorieuse du serpent, puisqu'il y en a un si grand nombre qui ne se relèvent jamais de leur chute. La race de la femme est victorieuse, en tant qu'il y a quelqu'un des enfants de la femme, par qui le démon et tous ses enfants seront défaits.
Il n'importe que dans une ancienne version, celte victoire sur le serpent soit allribuée à la femme, el que ce soit elle qui en doive écraser la tète : ipsa conteret. Car il faut entendre que la femme remportera celle victoire, parce qu'elle mettra au monde le vainqueur. On concilie par ce moyen les deux leçons; celle qu'on trouve à présent dans l'original, qui attribue la victoire au fils de la femme, el celle de notre version, qui l'attribue à la femme môme. El en quelque manière qu'on l'entende, on voit sortir de la femme un fruit qui écrasera la tête du serpent, el en détruira l'empire.
Si Dieu s'était contenté de dire qu'il y aurait une inimitié éternelle entre le serpent et la femme , ou avec le fruit qu'elle produirait, et que le serpent lui préparerait par derrière et à son talon de secrètes embûches, on ne verrait point la victoire future de la femme ou de son fruil. Mais puisqu'on voit que son fruil el elle briseraient la lèle du serpent, la victoire devait demeurer à notre race. Or ce que veut dire celte race, ce fruil , pour traduire de mol à mot, celle semence bénie de la femme : il faut écouter sainl Paul sur celle promesse faite à Abraham : En l'un de ta race, en Ion fils, seront bénies el sanctifiées toutes les nations de la terre^ : où le sainl Apôtre remarque qu'il ne dit pas : Dans les fruits que tu produiras, el dans tes enfants, comme étant plusieurs; mais en ton fils, comme dans un seul, et dans le Christ. Non dicit : et seminibus , quasi in muUis , sed cjuasi in uno , et semini tuo , qui est Christus''.
C'est donc en lui que toutes les nations seront bénies, toutes en un seul. Ainsi dans cette parole, adressée au serpent : /c mettrai une inimitié entre toi el la femme , entre la race et son fruit , on doit entendre que Dieu avait en vue un seul fils et un seul fruil qui est Jésus-Christ. El Dieu qui i)0uvail dire également, el devait dire plutôt qu'il mettrait cette inimitié entre le dragon el l'homme, ou le fruit de l'homme, a mieux aimé dire qu'il la mettrait entre la femme el le fruit de la femme, pour mieux marquer ce fruil béni, qui étant né d'une vierge, n'était le fruit que d'une femme : dont aussi sainte Elisabeth disait : Vous êtes bénie entre toutes