Luc.i. :«. -- :l. Vnd., \iu
DOUZIÈME SEMAINE
rubins et des séraphins , il entonne son Evangile par ces mois : Au commencement était le Verbe*. C'est par où il commence à faire connaître Jésus- Christ. Hommes, ne vous arrêtez pas à ce que vous voyez commencer dans l'annonciation de Marie. Dites avec moi : Au commencement était le Verbe. Pourquoi parler du commencement, puisqu'il s'agit de celui qui n'a point de commencement? C'est pour dire, qu'au commencement, dès l'origine des choses, il était; il ne commençait pas : il était; on ne le créait pas, on ne le faisait pas : il était. Et qu'était-il? Qu'était celui qui sans être fait, et sans avoir de commencement, quand Dieu commença tout, était déjà? Etait-ce une matière confuse que Dieu commençait à travailler, à mouvoir, à former? Non, ce qui était au commencement, était le Verbe, la parole intérieure , la pensée , la raison , l'intelligence, la sagesse, le discours intérieur : sermo ; discours sans discourir, où l'on ne tire pas une chose de l'autre par raisonnement : mais discours où est substantiellement toute vérité, et qui est la vérité môme.
Où suis-je? Que vois-je? Qu'entends-je? Tais-toi, ma raison : et sans raison, sans discours, sans images tirées des sens, sans paroles formées par la langue, sans le secours d'un air battu, ou d'une imagination agitée, sans trouble, sans effort humain : disons au dedans, disons par la foi avec un entendement, mais captivé et assujéti : Au commencement, sans commencement, avant tout commencement, au-dessus de tout commencement, était celui qui est et qui subsiste toujours : le Verbe, la parole, la pensée éternelle et substantielle de Dieu.
Il était, il subsistait; mais non comme quelque chose détachée de Dieu : car il était en Dieu^. Et comment expliquerons-nous : être en Dieu? est-cù y être d'une manière accidentelle , comme notre pensée est en nous? Non : le Verbe n'est pas en Dieu de cette sorte. Comment donc? Gomment expliquerons-nous ce que dit notre aigle, notre évangélistc? Le Verbe était chez Dieu : apud Deum : pour dire qu'il n'était pas quelque chose d'inhérent à Dieu, quelque chose qui affecte Dieu, mais quelque chose qui demeure en lui comme y subsistant, comme étant en Dieu une personne, et une autre personne que ce Dieu en qui il est. Et cette personne était une personne divine : elle était Dieu^. Comment Dieu? Est-ce Dieu sans origine? Non : car ce Dieu est Fils de Dieu, est Fils unique, comme saint Jean l'appellera bientôt. Nous avons, dit-il, vu sa gloire comme la gloire du Fils unique^. Ce Verbe donc qui est en Dieu , qui demeure en Dieu, qui subsiste en Dieu, qui en Dieu est une personne sortie de Dieu même et y demeurant; toujours produit, toujours dans son sein, ainsi que nous le verrons sur ces paroles : Unigenitus Filius qui est in sinu Patris : Le Fils unique qui est dans le sein du Père'^. Il en est produit, puisqu'il est Fils : il y demeure, parce qu'il est la pensée éternellement su])sislantc. Dieu comme lui; car le Verbe était Dieu : Dieu en Dieu, Dieu de Dieu, engendré de Dieu, subsistant en Dieu : Dieu, comme lui, au-dessus de tout, béni aux siècles des siècles. Ameii, Il est ainsi, dit saint Paul".
1. Joan., I. 1. —2. Idem, 2. — S. Ibid.,2. —A. Ibid., 14. — 5. Ibid., 44.— G. Rom., ix. ").
Ahl je me perds, je n'en puis plus : je ne puis plus dire qn' Amen ; il est [ainsi ; mon cœur dit : Il est ainsi; Amen. Quel silence! quelle admiration! quel étonnement! quelle nouvelle lumière! mais quelle ignorance ! Je ne vois rien, et je vois tout. Je vois ce Dieu qui était au commencement, qui subsistait dans le sein de Dieu; et je ne le vois pas. Amen; il est ainsi. Voilà tout ce qui me reste de tout le discours que je viens de faire, un simple et irrévocable acquiescement par amour, à la vérité que la foi me montre. Amen, amen, amen. Encore une fois : Amen. A jamais, amen.
Ville ÉLÉVATION.
Suite de l'Evangile de saint Jean.
Le Verbe au commencement était subsistant en Dieu^. Remontez au commencement de toutes choses; poussez vos pensées le plus loin que vous pouvez : allez au commencement du genre humain : Il était, hoc erat^. Allez au premier jour, lorsque Dieu dit : Que la lumière soit; il était, hoc erat. Remontez. Elevez-vous avant tous les jours au-dessus de ce premier jour, lorsque tout était confusion et ténèbres : Hoc erat, il était. Lorsque les anges furent créés dans la vérité , en laquelle Satan et ses sectateurs ne demeurèrent point : Il était, hoc erat. Au commencement, avant tout ce qui a pris commencement, hoc erat. Il était seul, en son Père, auprès de son Père, au sein de son Père. Il était, et qu'était-il ? qui le pourrait dire ? qui nous racontera, qui nous expliquera sa génération^^ Il était : car comme son Père, il est celui qui est''; il est le parfait;, il est l'existant, le subsistant, et l'être môme. Mais qu'était-il? qui le sait? On ne sait rien autre chose, sinon (\\\ il était ; c'est-à-dire, qu'ii était ; mais qu'il était engendré de Dieu, subsistant en Dieu; c'est-à-dire, qu'il était Dieu; et qu'il était Fils.
Où voyez-vous qu'il était? Toutes choses ont été faites par lui, et sans lui rien n'a été fait de tout ce qui a été fait. Concevons , si nous pouvons , la différence de celui qui était, d'avec tout ce qui a été fait. Etre celui qui était, et par qui tout a été fait, et être fait : quelle immense distance de ces deux choses! Etre et faire, c'est ce qui convient au Verbe : être fait, c'est ce qui convient à la créature. Il était donc comme celui par qui devait être fait tout ce qui a été fait, et sans qui rien n'a été fait de tout ce qui a été fait? Quelle force, quelle netteté pour exprimer clairement que tout est fait par le Verbe ! Tout par lui, rien sans lui; que reste-t-il au langage humain pour exprimer que le Verbe est le créateur de tout, ou, ce qui est la même chose, que Dieu est le créateur de tout par le Verbe? Car il est créateur de tout, non point par effort, mais par un simple commandement et par sa parole , comme il est écrit dans la Genèse S et conformément à ce verset de David : Il a dit, et tout a été fait. Il a commandé, et tout a étécréé^.
N'entendons donc point par ce par, quelque chose de matériel et de ministériel. Tout a été fait par le Verbe, comme tout être intelligent agit et fait ce qu'il fait par sa raison , par sa pensée, par sa sagesse. C'est pourquoi, s'il est dit ici, que Dieu fait
1. Joan.., I. 2. — 2. Idem, 1. — 3. Is., lui. 8. — 4. Exod., „,. 14. 5. Gen., i. 3, (iet scq. — 6. Ps., xx.\ii. V.
KM-VATK^NS SUR LES MYSTÈRES
tout par son Verbe, qui est sa sagesse et sa pensée, il e<l dit ailleurs, que « la Sagesse éternelle (lu'il a engendrée en son sein , et qui a été ooneue et enfantée avant les collines, est avec lui, avec lui ordonne et arrange tout, se joue en sa présence, et se délecte par la facilité et la variété de ses desseins
■ et de ses ouvrages*. » Ce qui a fait dire k Moïse, t]ue Dieu rit ce qu'il avait fait par son coniniandement qui est son N'orbe; qu'il en l'ut content, et vit qu'il était bon et très-bon'-. Où vit-il celte bonté des choses qu'il avait faites, si ce n'est dans la bonté même de la sagesse et de la pensée où il les avait destinées et ordonnées? C'est pourquoi aussi il est dit, qu'il a possédé, c'est-à-dire, qu'il a engendré, (ju'il a conçu, qu'il a enfanté sa sagesse, en laquelle il a vu et ordonné le commencement de ses roies''. Il s'est délecté en elle; il en a fait son plaisir; cl cette éternelle Sagesse, pleine de bonté, et infiniment
• bienfaisante, a fait son plaisir, ses délices d'être, de converser avec les hommes. Ce qui s'est accompli parfaitement, lorsque le Verbe s'est fait homme, s'est fait chair, s'est incarné, et qu'il a fait sa demeure au milieu de nous\
Délectons-nous donc aussi dans le Verbe, dans la pensée, dans la sagesse de Dieu. Ecoutons la parole, qui nous parle, dans un profond et admirable silence. Prètons-lui l'oreille du cœur. Disons-lui comme Samuel : Parlez , Seigneur, parce que votre serciteur cous écoute^. Aimons la prière, la communication, la familiarité avec Dieu. Qui sera celui qui s'imposant silence à soi-même, et à tout ce qui n'est pas Dieu , laissera doucement écouler son cœur vers le Verbe, vers la Sagesse éternelle, surtout depuis qu'il s'est fait homme , qu'il a établi sa demeure au milieu de nous? En nous-mêmes, in nabis, dans ce qu'il y a de plus intime en nous, selon ce qui est écrit : Il a enseigné la sagesse à Jacob son serviteur, et à Israël son bien-aimé. Après il a été vu sur la terre , et a conversé avec les hommes^.
Que de vertus doivent naître de ce commerce avec Dieu, et avec son Verbe? Quelle humilité! quelle abnégation de soi-même! Quel dévouement! quel amour envers la vérité! quelle cordialité! quelle candeur! Que notre discours soit en simplicité, et sans faste, cela est , cela n'est pas'' ; et que nous soyons vrais en tout, puisque la vérité a établi sa demeure en nous^.
l\<- PXÉVATION.
La vie dans le Verbe ; l'illumination de tous les hommes.
Ex lui était la vie , et la vie était la lumière des hommes^. On appelle vie dans les plantes, croître, pousser des feuilles, des boutons, des fruits. Que celle vie est grossière; qu'elle est morte! On appelle vie, voir, goùier, .sentir, aller deçà et delà, comme on esl poussé. Que cette vie est anitnale et muellc! On appelle vie, entendre, connaître, se re soi-même, connaître Dieu, le vouloir,
• ;. vouloir être henn.'ux en lui , l'être jiar sa
jouissance : c'est la véritable vie. Mais quelle <n est la source! Qui esl-cc qui se connaît, qui s'aime soi-
I. Prot., viit. ta, 23 rt #<//. 2 . Oen., l. 18. 2\, 2r,, 'M. — 3 /voc . Tiii. il. — 4. Jo,n.. t. M. :,. /. Jieg.,iii. 10 — «. Baruc., tu. .37, 38. — 7. i/.iu/, . , v, 37. — 8. /. ./>j-,n iv \2 — V. Joan . , I 4.
même, et qui jouit de soi-même, si ce n'est le Verbe? En lui donc était la vie. Mais d'où vient-elle, si ce n'est de son éternelle et vive génération? Sorti vivant d'un Père vivant, dont il a lui-même prononcé : Comme le Père a la vie en soi , il a aussi donné à son Fils d'avo'ir la vie en soi^. Il ne lui a pas donné la vie comme tirée du néant, il lui a donné la vie de sa vive et propre substance : et comme il est source de vie , il a donné à son Fils d'être une source de vie. Aussi cette vie de l'intelligence est la lumière qui éclaire tous les hommes. C'est de la vie de rinlclligence, de la lumière du Verbe, qu'est sortie toute intelligence et toute lumière.
Cette lumière de vie a lui dans le ciel, dans la splendeur des saints, sur les montagnes, sur les esprits élevés, sur les anges; mais elle a voulu aussi luire parmi les hommes, qui s'en étaient retirés. Elle s'en est approchée : et afin de les éclairer, elle leur a porté le llambeau jusqu'aux yeux par la prédication de l'Evangile. Ainsi « la lumière luit parmi les ténèbres , et les ténèbres ne l'ont pas comprise^. Un peuple qui habitait dans les ténèbres a vu une grande lumière. La lumière s'est levée sur ceux qui étaient assis dans les ténèbres, et dans l'ombre de la morl^. »
La lumière luit dans les ténèbres et les ténèbres ne l'ont pas comprise. Les âmes superbes n'ont pas compris l'humilité de Jésus-Christ. Les âmes aveuglées par leurs passions n'ont pas compris Jésus- Christ, qui n'avait en vue que la volonté de son Père. Les âmes curieuses, qui veulent voir pour le plaisir de voir et de connaiire, et non pas pour régler leurs mœurs, et mortifier leurs cupidités, n'ont rien compris en Jésus-Christ, qui a commencé par faire , et qui après a enseigné''. Les malheureux mortels ont voulu se réjouir par la lumière ^, et non pas laisser embraser leurs cœurs du feu que Jésus-Christ venait allumer^. Les âmes intéressées, toutes enveloppées dans elles-mêmes, n'ont pas compris Jésus-Christ, ni le précepte céleste de se renoncer soi-même. La lumière est venue, et les ténèbres n'y ont rien compris. Mais la lumière du moins l'a-t-elle compris? Ceux qui disaient : Nous voyons'', et qui s'aveuglaient eux-mêmes par leur présomption , ont-ils mieux compris Jésus-Christ? Non, les prêtres ne l'ont pas compris. Les pharisiens ne l'ont pas compris. Les docteurs de la loi ne l'ont pas compris. Jésus-Christ leur a été une énigme. Ils n'ont pu souO'rir la vérité, qui les humiliait, les reprenait, les condamnait; et à leur tour ils ont condamné, ils ont tourmenté, contredit, crucifié la vérité même.
Le comprenons-nous, nous qui nous disons ses disciples , et qui cependant voulons plaire aux hommes, nous plaire à nous-mêmes, qui sommes des hommes, et des hommes si corrompus? Humilions-nous, et disons : La lunn'ère luit encore tous les jours dans les ténèbres par la foi et par l'Evangile; mais les ténèbres n'y ont rien compris; el Jésus-Christ ne trouve point d'imitateurs.
Xo ÉLÉVATION.
Comment de toute éternité tout était vie dans le Verbe. II. y a , dans ce verset de saint Jean, une variété
X.Jo'tn., V. )i(i. — 2. Idem, i. 5. — 3. Mallh.,i\. 10. — 4. Ad., (.1.-5. Jonn., V.35.— 6. Luc, nu. 49.-7. Jonn., ix. 39, 40,41.
DOUZIEME SEMAINE
de poncluation, qui se trouve non-seulement dans nos exemplaires, mais encore dans ceux des Pères. Plusieurs d'eux ont lu : Ce qui a été fait était vie en lui : Quod faclum est in ipso vita erat*. Recevons toutes les lumières que l'Evangile nous présente. Nous voyons ici que tout, et même les choses inanimées qui n'ont point de vie en elles-mêmes, étaient vie dans le Verbe divin, par son idée et par sa pensée éternelle.
Ainsi un temple, un palais, qui ne sont qu'un amas de bois et de pierres, oîi rien n'est vivant, ont quelque chose de vivant dans l'idée et dans le dessein de leur architecte. Tout est donc vie dans le Verbe, qui est l'idée sur laquelle le grand architecte a fait le monde. Tout y est vie, parce que tout y est sagesse. Tout y est sagesse, parce que tout y est ordonné et mis en son rang. L'ordre est une espèce de vie de l'univers. Celle vie est répandue sur toutes ses parties; et leur correspondance mutuelle enlre elles et dans tout leur tout, est comme l'âme et la vie du monde matériel , qui porte l'empreinte de la vie et de la sagesse de Dieu.
Apprenons à regarder toutes choses en ce bel endroit, où tout est vie. Accoutumons-nous à rapporter tout ce qui arrive à sa source. Tout est ordonné de Dieu. Tout est vie, tout est sagesse de ce côté-là. Dans tous les biens et dans tous les maux qui nous arrivent, disons : Tout est animé par la sagesse de Dieu. Rien ne vient au hasard. Le péché même, qui en soi est incapable de règle, puisqu'il est le dérèglement essentiel, et qui par cette raison ne peut venir de l'ordre de Dieu ni de sa sagesse, par sa sagesse est réduit à l'ordre, quand il est joint avec le supplice , cl quand Dieu, malgré le péché et son énorme et infinie laideur, en lire le bien qu'il veut.
Régnez, ô Verbe! en qui tout est vie, régnez sur nous. Tout aussi est vie en nous à notre manière. Les choses inanimées que nous voyons, lorsque nous les concevons, deviennent vie dans noire intelligence. C'est vous qui l'avez imprimée en nous, et c'est un des traits de votre divine ressemblance, de votre image à laquelle vous nous avez faits. Elevons-nous à notre modèle ; croyons que tout ce que Dieu fait, et tout ce qu'il permet, c'est par sagesse et par raison qu'il le l'ait et qu'il le permet. Agissons aussi en tout avec sagesse, et croyons que notre sagesse est d'être soumis à la sienne.
Xle ÉLÉVATION.
Pourquoi il est fait mention de saint Jean-Baptiste au commencement de cet évangile.
Il y eut un homme envoyé de Dieu, de qui le nom était Jean^. Ce commencement de l'Evangile de saint Jean, est comme une préface de cet évangile , et un abrégé mystérieux de toute son économie. Toute l'économie de l'Evangile est, que le Verbe est Dieu éternellement : que dans le temps il s'est fait homme : que les uns ont cru en lui, et les autres non : que ceux qui y ont cru , sont enfants de Dieu par la foi : et que ceux qui ne croient pas , n'ont à imputer qu'à eux-mêmes leur propre malheur. Car Jésus-Christ, qui csl venu parmi les ténèbres, y a apporté avec lui dans ses exemples, dans ses miracles et dans sa doctrine , une lumière capable de dissiper cette nuit. Non content de cette lumière ;