XI V^ JOUR
néconcilialion. (Mattli., v. 23, 26.)
C'est encore un beau et grand précepte , et par lequel nous pouvons entendre combien Dieu aime la paix, de nous ordonner comme il fait, de nous réconcilier avec notre frère, avant que d'approcher de l'autel. Il ne veut point de l'oblation qui lui est
1. Joseph., Anliq. Judaic, xvi. 17. — 2. ./os., xv. 8, et xviii. 10. -- 3. IV. Rcg., XXIII. 10; //. Parai., xxviii. 3. — 4. Marc, IX. 17.
T. II
offerte avec un cœur plein de ressentiment, et avec des mains portées à la vengeance.
On doit encore beaucoup remarquer cette parole : « Si votre frère a quelque chose contre vous', » et non-seulement si vous lui en avez donné sujet, mais encore s'il l'a pris mal à propos , il faut s'éclaircir charitablement avec lui; de peur que vous ne veniez à le haïr, lorsque vous saurez qu'il vous hait. Le premier présent qu'il faut offrir à Dieu, c'est un cœur pur de toute froideur, et de toute inimitié avec son frère.
N'attendez pas même le jour de la communion : celui de l'oblation, où l'on se trouve ensemble, et où l'on assiste même seul au saint sacrifice; ce jour doit être précédé de la réconciliation.
Il faut encore porter plus loin l'amour de la paix; et saint Paul dit : « Que le soleil ne se couche point sur votre colère^. » Les ténèbres augmenteraient notre chagrin; notre colère nous reviendrait en nous éveillant, et deviendrait plus aigre. Les passions tristes et sombres, du nombre desquelles sont la haine, la vengeance, la jalousie, s'aigrissent pendant la nuit, ainsi que les plaies, les lluxions, les maladies.
Dans les querelles, dans les procès, dans toutes les dissensions, on se lure l'un l'autre au juge, parce qu'on s'offense mutuellement : on doit donc craindre « la prison, d'où l'on ne sort qu'après avoir tout payé » dans la dernière rigueur : et il faut s'accorder-volontairement l'un avec l'autre, plutôt que d'en venir à un jugement qui augmenterait l'aigreur. C'est ce qu'il faut bien considérer.
Saint Augustin dit que cet « ennemi avec lequel il se faut réconcilier, pendant qu'on est dans la voie^, » c'est la vérité, qui nous condamne dans cette vie, et nous iiureen l'autre « à l'exécuteur, qui nous oblige à payer jusqu'au dernier sol; » c'est-àdire , à demeurer éternellement dans cette affreuse prison , puisque nous ne pouvons jamais satisfaire pour nos crimes.
XVe JOUR. ,
Délicatesse de la chasteté; s'arracher l'œil; se couper la nain: indissolubilité du mariage. (Matth., v. 27, 32.)
En ce qui regarde la chasteté, il faut craindre jusqu'à un regard : c'est par là qu'entre le poison. « Prenez garde, » disait Moïse*, « de ne point laisser aller vos yeux et vos pensées, en vous souillant dans les objets qui vous environnent. » Job disait aussi dans cette vue : « J'ai fait un pacte avec mes yeux^, » que je les tiendrais toujours modestes, jamais vagues ni dissipés. Le voile des vierges sacrées est la marque et l'instrument de cette retenue; leur vie est un mystère; les yeux profanes en sont bannis; elles ne veulent ni voir ni être vues. C'est le premier enseignement de Jésus-Christ sur cette matière.
La seconde est de renoncer aux liaisons non-seulement les plus agréables, mais encore les plus nécessaires, plutôt que de mettre notre salut en péril. Le secret est de fuir, d'éviter les occasions prochaines, c'est-à-dire, celles où l'on a déjà fait naufrage, craindre même les plus éloignées, se précaulionner de toutes parts, couper jusqu'à sa main droite, et
1. Matt/i.,\. 23. —2. Eph., iv. 26. - 3. Matth.. v. 25, l'ii. — 4. ^M/Ji., XV. 3'J. — 5. Joé., XXXI. 1.
io
MÉDITATIONS SUR L'ÉVANGILE
jusqu'à son pied, arracher jusqu'iX ses yeux : tout doit être violent dans celte matière. Car il faut, autant qu'il se peut, éviter même d'avoir à combattre; parce qu'on n'est pas longtemps courageux, ni ferme contre soi-même.
« Si votre œil si votre main droite vous scandalise ' , » c'est-à-dire , si ces personnes qui vous sont si chères , vous sont une occasion de tomber, séparez-vous-en. Ajoutez, si elles vous font sca/idaliser votre frère; car tout ce qui le fait tomber, est aussi pour vous une chute semblable à celle d'un homme qu'on « jetterait dans la mer une meule au col-. »
Le troisième enseignement sur cette matière , regarde le mariage, et son indissolubilité. j\Iais on peut encore porter plus loin ses pensées. Car comme cet indissoluble lien du mariage signifie l'inséparable union de Jésus-Christ avec son Eglise; les âmes qui sont entrées dans ce bienheureux contrat, doivent garder la foi à Jésus-Christ , et ne faire jamais divorce avec lui.
Pour cela , il faut éviter jusqu'aux moindres choses qui déplaisent à l'Epoux céleste. Ce ne sont pas seulement les ruptures qui sont à craindre dans les mariages, mais encore les moindres froideurs. Tout va au divorce, si on n'y prend garde : et il faut promptement réparer les moindres négligences : la délicatesse de l'Epoux en est blessée : l'amour refroidi s'éteint bientôt.
Veille donc, àme chrétienne; veille sur les moindres choses : rien ne plaît plus à celui qui aime, que l'attention à le contenter en tout : au contraire, il n'y a rien de plus terrible que cette parole célèbre du Fils de Dieu' : « Je voudrais que vous fussiez froid ou chaud. » On vous pourrait tourner au bien , et .vous seriez capable de quelque action ; < mais parce que vous êtes tiède » et sans efficace , on ne peut rien faire de vous, « et je vous vomirai de ma bouche. »
XVIe .JOUR.
Se jurer point : Simplicité chrétienne. (Matth., v. 33, 37.) Je trouve cet endroit un des plus touchants de la doctrine chrétienne; parce que le Fils de Dieu y établit la plus aimable de toutes les vertus , qui est la sincérité. Le chrétien ne ment jamais; il dit : Cela est, cela n'est pas*; et cette parole tient lieu de tout serment. Car au lieu de jurer ou par le ciel, ou par la terre, ou par la sainte cité, ou par sa lèle, ou en quelque manière que ce soit : on lui ordonne pour toute réponse : Cela est , cela n'est pas : oui et non. Le mensonge ne trouve point de place dans une expression si simple : elle ne souffre point non plus de déguisement : car sans détour ni embarras , on répond : Cela est , cela n'est pas : et la sincérité d'un chrétien doit être si parfaite et si connue, qu'on s'en tienne à sa simple parole, comme s'il avait fait mille serments de toutes les sortes.
Celte parole est bien forte : « Tout ce qui est au delà vient du rnalin^ ou du mal. Tout ce qu'on dit de plus , quccefa est, cela n'est pas; c'est la dureté des cœurs, c'est la malice et la fourberie, c'est le démon en un mol qui l'a introduit. Revenons donc
I. MaUli., V. », .%. — 2. l'iem, xviii. G —3. Afoc.. m. 15, 16. — i Mollh., V. :n. — 5. f'iem
à l'origine : rendons-nous si croyables par notre sincérité, qu'on se fie à nous à celle simple parole : Cela est , cela n'est pas : oui et non.
Ne soyez pas si décisif, si affirmalif , n'exagérez pas : Ne jurez pas ' ; c'est une partie de cette douceur dont il est dit : « Bienheureux ceux qui sont doux2. » Ce que vous direz de plus fort que la simple affirmation ou négation, ne serait pas nécessaire, si les cœurs étaient bien disposés. Soyez de votre côté dans cette disposition : et s'il faut aller au delà, que ce soit uniquement pour les autres qui ont besoin d'être poussés plus fortement.
Renouvelez-vous, quittez le vieux levain^. Le méchant est menteur, parce qu'il a intérêt de cacher et de déguiser ce qu'il fait. « Revêtez-vous de l'homme nouveau, qui est Jésus-Christ, qui est créé selon Dieu, en justice, et dans la sainteté de la vérité*. » Ainsi, quittant le mensonge, qui ne convient qu'au mauvais qui veut se cacher : « Dites-vous la vérité les uns aux autres, parce que vous êtes membres d'un même corps ^. » La main ne veut pas tromper la tète , lorsqu'elle la prend pour guide parmi les ténèbres; l'œil ne veut pas tromper les pieds, ni les pieds cacher leur marche aux yeux et à la tête. Si ces membres se pouvaient parler et interroger l'un l'autre , ils se diraient simplement la vérité en toutes choses; oui et non : cela est, cela n'est pas, Vivez ainsi, chrétien : ne faites point le mystérieux ni l'important. Taisez-vous par modération et par prudence, et non pas en faisant l'homme sage et l'homme grave. N'ayez point de dissimulation; surtout ne faites rien de mal, de douteux, ni de suspect, afin que vous n'ayez rien à déguiser. Si vous péchez, car qui ne pèche point? et qu'il vous faille découvrir votre péché à un confesseur, comme la plaie à son médecin : dites, cela est, cela n'est pas, sans chercher de vaines excuses à votre faute, ni de longues circonlocutions pour l'envelopper. L'humilité vous fera sincère : vous guérirez infailliblement, pourvu que vous gardiez la sincérité.
On jure par le nom de Dieu, et on le prend à témoin, afin que notre parole, faible par elle-même, devienne ferme et inviolable par l'interposition du nom de Dieu. Mais si nous sommes remplis de Dieu, et revêtus de Jésus-Christ, la vérité est en nous; et nos discours étant fermes par le mérite de la source d'où ils sont partis , ne demandent pas d'être appuyés par la religion du serment.
Il y en avait qui croyaient qu'on ne jurait pas à moins d'interposer le nom de Dieu. Ils ne prenaient pas pour serment de dire : par le ciel, ou par la terre, ou par la sainte cité; et ainsi du reste. Mais " Jésus-Christ décide qu'il y a dans tout cela quelque chose, qui ayant rapport àDieu , doit être regarde avec une espèce de religion, sans qu'il soit permis à l'homme de le profaner par ses serments.
Cette parole est remarquable : « Ne jurez point par votre tête; car vous ne pouvez faire blanc ou noir un de vos cheveux". » De tout ce que vous appelez vôtre, il n'y a rien dont vous puissiez disposer; pas même de la couleur de vos cheveux. Ne dites donc pas, je jure par ma tète, c'est-à-dire : je me dévoue, ou comme on parle, je dévoue ma tète à telle et à telle peine : car loin d'avoir pouvoir sur votre
1. Mallh., V. 37. — 2. Idem, v. 4. — 3. /. Cor., v. 7. -- \. Kpk., IV. 24 — 5. Ui-m, 25. — «. Mallh,, v. 3(5.
SERMON DE NOTRE SEIGNEUR SUR LA MONTAGNE
tête , vous n'en avez pas même sur vos cheveux pour les faire venir ou croître, ni pour en clianger la couleur. Soyez donc soumis à Dieu , et ne parlez jamais, comme pouvant disposer de la moindre chose.
XVIIe JOUR.
Chanté fraternelle : étendue de la perfection/, chrétienne (Malth., V. 38, 43).
Jésus-Christ revient encore à l'obligation de la charité fraternelle, dont il avait déjà dit, que loin qu'il fût permis de tuer ou de frapper, il ne fallait pas même se fâcher contre son frère, ni lui marquer de l'aigreur par aucune injure : que si on avait quelque démêlé, il fallait être facile à se raccommoder; n'employer point de juge, s'il se peut, pour terminer nos différends; ni même de médiateur pour concilier les esprits aliénés. Nous avons un médiateur naturel de notre réconciliation mutuelle, qui est Jésus-Christ, et l'esprit de charité et de grâce qui nous anime. Il faut donc se rendre trailables, et chacun s'accommoder de gré à gré avec son frère. Il a dit que si nous sentions quelque aigreur dans le cœur de notre frère , il fallait le prévenir pour le calmer, et préférer la réconciliation au sacrifice. Maintenant il pousse plus loin l'obligation; et il déracine tout à fait l'esprit de vengeance.
Œil pour œil, dent pour dent' : c'est ce qu'on permettait aux anciens : il paraissait là une espèce de justice : mais Jésus-Christ ne permet pas au chrétien de se la faire à lui-même , ni de la rechercher pour se satisfaire. Si la justice publique réprime les violences , le chrétien ne l'empêche pas , et il respecte les ordres publics : mais pour lui , loin de se venger de celui qui lui donne un soufflet, il tendra plutôt l'autre joue : il abandonnera plutôt son manteau à celui qui lui dispute sa tunique, que d'entreprendre un procès pour peu de chose, et entrer dans un esprit de chicane et de ressentiment^. Il accordera plutôt de son bon gré deux mille pas à celui qui l'aura forcé à en faire mille , qu'il ne se fera justice à lui-même, ou qu'il ne songera à se venger de la violence qu'on lui aura faite. La tranquillité de son cœur lui est plus chère, que la possession de tout ce qu'on peut lui ravir avec injustice : et s'il faut manquer à la charité pour recouvrer les biens dont on l'a privé, il n'en veut point à ce prix. 0 Evangile, que lu es puri ô doctrine chrétienne, que lu es aimable! Mais, ô chrétiens, que vous y répondez mal, et que vous êtes peu dignes d'un si beau nom !
Donnez à qui tous demande. Ne fuyez pas , comme on fait ordinairement, celui qui vous emprunte dans son besoin'^. Faites ce que vous pourrez pour le soulager : soyez libéral et bienfaisant. Toutes les richesses de l'univers n'égalent pas le prix de ces deux vertus, ni la récompense qu'elles nous allirent.
Voici donc trois degrés de charité envers ses ennemis : les aimer, leur faire du bien , prier pour eux. Le premier est la source du second : si on aime, on donne. Le dernier est celui qu'on croit pouvoir faire le plus aisément, mais c'est pourtant le plus difficile, parce que c'est celui qu'on fait par rapport à Dieu. Rien ne doit être plus sincère, ni plus