lOid., 15. — 4. liccle., v
SERMON DE NOTRE SEIGNEUR SUR LA MONTAGNE
XXXVIe JOUR.
Ne point juger. (Matth., vu, 1, 2, et suiv.)
Ne jugez pas*. II y a un Juge au-dessus de vous : un Juge qui jugera vos jugements, qui vous en demandera compte : qui, par un juste jugement, vous punira d'avoir jugé, sans pouvoir et sans connaissance, qui sont les plus grands défauts d'un •jugement.
Sans pouvoir. « Qui ètes-vous pour juger le serviteur d'autrui? S'il tombe, ou s'il demeure ferme, cela regarde son maître^ : » c'est à lui de le juger.
Ne jugez donc pas celui dont vous n'êtes pas le juge.
Ce que saint Paul ajoute, juge téméraire, vous ferme encore plus la bouche. Vous prononcez sur l'état du serviteur d'autrui , et vous dites, ou qu'ii tombe , ou qu'il va tomber. Mais il ne tombera pas, dit saint Paul^ : Dieu est assez puissant pour l'affermir. Ne jugez donc pas qu'il va tomber.
Saint Paul continue : « Pourquoi jugez-vous votre frère? ou pourquoi méprisez-vous votre frère ^? » C'est votre frère , c'est votre égal : il ne vous appartient pas de le juger. Vous êtes tous deux justiciables du grand Juge, devant qui tous les hommes ont à comparaître : « Nous avons tous à comparaître
devant le tribunal de Jésus-Christ Chacun y
rendra compte pour lui-même"'. » Ne songez donc point à juger les autres : songez au compte qu'il vous faudra rendre de vous-même.
Saint Jacques n'est pas moins fort. « Il n'y a, dil-iU', qu'un législateur, et qu'un juge, qui peut perdre un homme, ou le délivrer. » D'où il conclut : « Qui êtes-vous donc vous qui jugez votre frère. » Ce qu'il tire de ce beau principe : « Celui qui juge son frère , ou qui médit de son frère, juge la loi , et médite de la loi'^. » Car la loi vous a interdit ce jugement que vous usurpez. « Mais, » poursuit ce grand apôtre^, « si vous jugez la loi, vous ne voulez donc pas vous en rendre l'observateur, mais le juge. » Vous vous élevez au-dessus de votre règle : la loi retombera bientôt sur vous de tout son poids, et vous en serez accablé. Voyez en deux versets de cet apôtre , quelle force et quelle lumière de la vérité contre vos jugements téméraires.
Vous voyez que vous jugez sans pouvoir : mais vous jugez encore sans connaissance. Vous ne connaissez pas celui que vous jugez : vous n'en voyez pas l'intérieur : vous ne savez pas son intention, qui peut-être le justifie; et si son crime est manifeste , vous ne savez pas s'il ne s'en repentira point, ou s'il ne s'en est pas déjà repenti , et s'il n'est point un de ceux dont la conversion réjouira le ciel. Ne jugez donc pas.
« La charité n'est point soupçonneuse : elle ne pense pas le mal : elle est douce : elle est patiente : elle souffre tout ; elle croit tout : elle espère tout : elle ne se réjouit pas du mal d'autrui ; mais elle se réjouit » quand tout le monde fait bien « en vérité^. » Ainsi elle ne se plaît pas à juger.
D'autant plus qu'en jugeant les autres, elle se jugerait et se condamnerait elle-même. « Vous êtes
1. Mallh., VIII. 1. — 2. I-hnn, xiv. 4.— 3. Ihid. 1. — 4. Ihid., 10. — 5. Ihid.,\(i, 12. — 6. Jnc, IV. 12. — 7. Ihid., 11. — 8. lbid.,— d. /. <7or.,xui. 4,5,6, 7.
inexcusable , ô tout homme qui jugez ; parce qu'en ce que vous jugez les autres, vous vous condamnez vous-même ; puisque vous faites les mêmes choses que vous condamnez'. « Vous êtes jugé par votre propre bouche , mauvais serviteur, et vous-même vous prononcez votre sentence. « En telle forme que vous jugerez, vous serez jugé : et la mesure que vous aurez faite aux autres, sera votre règle 2. »
Quelle joie à un criminel d'entendre de la propre bouche de son juge : Tous ne serez pas jugeai Mais pour cela, il faut qu'il ne juge pas.
XXXVIIe JOUR.
Voir les moindres fautes d'autrui, et ne voir pas en soi les plus grandes. (Matth., vu. 3, 4, 5.)
Voici une autre raison de ne juger pas, que Jésus- Christ nous explique; c'est que votre crime est plus grand que celui que vous condamnez. « Pourquoi voyez-vous un fétu ! Une poutre vous crève les yeux, et vous ne la voyez pas\ »
Hypocrite! La plus mauvaise hypocrisie, c'est de condamner tout le monde. On fait par là le vertueux, on prétend faire admirer la régularité de ses mœurs, la sévérité de sa doctrine : c'est un homme incorruptible, qui ne flatte, et qui n'épargne personne; mais l'hypocrite qu'il est, il ne songe pas seulement à se corriger. Il épilogue sans cesse sur les défauts les plus légers des autres : et il ne songe pas seulement aux vices énormes qui l'accablent. Il n'y a point d'hommes plus indulgents pour euxmêmes, que ces impitoyables censeurs de la vie des autres.
XXXV III c JOUR.
La chose sainte : Discernement dans la prédication de l'Evangile. (Matth., vu. 6.)
La chose sainte , c'est le corps de Jésus-Christ ; il ne le faut pas donner aux chiens^, aux impurs, aux impudents, à ceux qui jappent indifféremment contre tout le monde; à ceux qui retombent dans leurs péchés , et que saint Pierre nous a figurés sous l'image d'un chien qui retourne à son vomissement, et d'un pourceau qui, s'étant lavé, se vautre de nouveau dans la boue®. Nous en avons parlé dans les méditations précédentes , à l'occasion d'un passage de saint Pierre.
En général, la chose sainte signifie tous les mystères que les pasteurs de l'Eglise sont avertis de donner avec beaucoup de discernement; et de ne les pas donner à profaner aux indignes.
Les perles devant les pourceaux, sont les saints discours devant ceux qui sont incapables de les goûter; et qui pour cette raison se tournent avec une espèce de fureur, contre ceux qui leur présentent une chose si peu convenable à leur nature.
Considère, chrétien, à quoi lu te réduis par ton péché! Dieu qui t'avait fait à son image, et qui avait mis ton àme, renouvelée par la grâce, au rang de ses épouses, te met au rang des chiens et des pourceaux. Aie pitié de ton état, et songe à t'en retirer, ayant recours à la prière , dont il va être encore parlé ci-après.
1. Rom., II. 1. — 2. Matt/i., vu. 2. — 3. Idem, iiv. 1. — 1. Ihid., a. - .">. Iijid.,\n. 6. -- 6. //. Pet., 11. 21. 22.
MKDITATIOXS. SUR L'ÉVANGILE.
XXXIXi' JOUR.
Prier avec foi : demander, chercher, frapper. (Matth., vu. 7.)
Après avoir fait voir au pécheur l'élat tléiilorahlo ol houleux où il lonibe , Notre Soigneur lui montre ilans la prière le moyen d'en sortir.
• Demandez, cherchez, frappez', » ce sont trois degrés, el comme trois instances qu'il faut faire persêvoramment, et coup sur coup. Mais que faut-il demander à Dieu pour sortir de cet état plus que bestial où le péché nous avait mis'? Il faut l'apprendre de ces paroles de saint Jacques- : « Si quelqu'un manque de sagesse, qu'il la demande à Dieu , qui donne abondamment à tous, sans jamais reprocher ses bienfaits : mais il la faut demander avec foi, et sans hésiter. »
C'est ce que Notre Seigneur nous apprend luimême : < En vérité, je vous le dis : Si vous avez la foi, et que vous n'hésitiez pas, vous obtiendrez tout, jusqu'à précipiter les montagnes dans la mer. Et je vous le dis encore un coup : Tout ce que vous demanderez dans votre prière , croyez que vous le recevrez, «t il vous arrivera^. »
Regardez donc où vous en êtes par votre péché , et demandez avec foi votre conversion. Ne dites pas qu'elle est impossible; quand vos péchés seraient d'un poids aussi accablant que celui d'une montagne; priez, el il cédera à la prière : « Croyez fermement que vous obtiendrez ce que vous demanderez; et il vous sera donné. » Jésus-Christ se sert exprès de ces comparaisons si extraordinaires, pour montrer que tout est possible à celui qui prie.
Animez votre courage, chrétien, el ne désespérez jamais de votre salut.
XL« JOIR.
Persévérance et humilité dans la prière. (Matth., vri. 7, 8; Luc, .\i. 5, 6, et suiv.)
Frappez : persévérez à frapjjer, jusqu'à vous rendre importun, s'il se pouvait. Il y a une manière de forcer Dieu, el de lui arracher ses grâces; el cette manière est de demander sans relâche avec une ferme fol. D'où il faut conclure avec l'Evangile : « Demandez, et on vous donnera : cherchez, elvous trouverez : frappez, et il vous sera ouvert''. » Ce qu'il répète encore une fois en disant : « Car quiconque demande, reçoit; et quiconque cherche, trouve; et on ouvre à quiconque frappe. » Il faut donc prier pendant le jour, prier pendant la nuit, et tout autant de fois qu'on s'éveille. El quoique Dieu semble ou n'écouler pas, ou même nous rebuter, il faut frapper toujours; allendrc tout de Dieu, el néanmoins agir aussi. Car il ne faut pas seulement demander comme si Dieu devait tout faire lui tout seul; mais encore chercher de son cOté, el faire agir sa volonté avec la grâce; car tout se fait par ce concours. Mais il no faut jamais oublier, que c'est toujours Dieu qui prévient; car c'est là le fondement de l'huniiliié.
XL le JOUR.
Prière perpétuelle. (Luc, xviii, 1, 8.)
" Il faut prier toujours, et ne cesser jamais^. » Celle prière perpétuelle ne crmsisle pas en une per-
1. M'ilth.. VII. 7. — •<;. Jac, I. 5, 6. — 3. Matlk., xxi. 21 , K; Jtfarc, x«. 23, 21. — I. Luc, xi. 9, 10. — 5. Idem, xviii. 1.
pétucUc tension de l'esprit, qui ne ferait qu'épuiser les forces, el dont on ne viendrait peul-clre pas à bout. Cette prière perpétuelle se fait, lorsqu'ayanl l)rié à ses heures, on recueille de sa prière, et de sa lecture quelque vérilé , ou quelque mot, qu'on conserve dans son cœur, et qu'on rappelle sans eO'ort de temps en temps; en se tenant le plus qu'on peut dans un état de dépendance envers Dieu, en lui exposant son besoin; c'est-à-dire, en l'y remettant devant les yeux sans rien dire. Alors , comme la terre entr'ouverle et desséchée, semble demander la pluie, seulement en exposant au ciel sa sécheresse; ainsi l'âme, en exposant ses besoins à Dieu. El c'est ce que dit David : « Mon âme, ô Seigneur, est devant vous comme une terre desséchée', » Seigneur, je n'ai pas besoin de vous prier; mon besoin vous prie; mon indigence vous prie; ma nécessité vous prie. Tant que celte disposition dure, on prie sans prier; tant qu'on demeure allenlif à éviter ce qui nous met en péril, on prie sans prier; et Dieu entend ce langage. 0 Seigneur, devant qui je suis, el à qui ma misère parait tout entière, ayez-en pitié; et toutes les fois qu'elle paraîtra à vos yeux, ô Dieu très-bon, qu'elle sollicite pour moi vos miséricordes! Voilà une des manières de prier toujours, el peut-être la plus efficace.
XLIIe JOUR.
Importuner Dieu far des cris vifs et redoublés. (Luc, xviii, 4, 5, 7.)
L'iMPORTUNiTÉ dont il faut se servir envers Dieu , c'est cette manière pressante dont il a été parlé cidevant.
Songez à ce cri des élus, qui s'élève nuit et jour devant Dieu. Il faut être persuadé que nos injustices, nos scandales, tout ce que nous faisons qui édifie mal les saints, et qui les fait souffrir, crie vengeance nuit el jour contre nous; el que nous ne pouvons apaiser ce cri que par un cri continuel de pénitence. Miséricorde, mon Dieu, miséricorde I C'est ce qu'il faut crier nuit et jour; c'est ce que notre besoin crie sans cesse.
Songez au triste état de ce juge, « qui ne se soucie ni de Dieu, ni des hommes 2. » Quand rien ne relient, il n'y a plus d'espérance. Quand on a quelque frein , et qu'en ne craignant point Dieu, on est du moins un peu retenu par la crainte des hommes; on peut espérer, cl le* passions souffrent quelque sorte de modération.
XLlIIc JOUR.
Motifs d'espérance dans la prière (Mattli., vu. 11.)
Le fondement assuré de celle foi que Jésus-Christ exige pour prier, et pour obtenir, c'est de bien comprendre que Dieu est un père. Combien plutôt, dit-il, « votre Père céleste sera-t-il libéral envers vous*. »
« Si vous donnez, vous qui êtes mauvais" : » combien plus, Dieu qui est la bonté nnôme? Si vous donnez ce qui vous a été donné, el que vous n'avez que par emprunt; combien plutôt Dieu donnera-t-il, lui qui est la source du bien; et dont la nature est, pour ainsi parler, de donner?
« Si vous qui èlcs mauvais. » Mais est-on maii-
1. Pa., c.xi.li. 0. —2. Luc, wni. l. — •'}. MuUh., vu. 11. -- 4. Idem.
SERMON DE NOTRE SEIGNEUR SUR LA MONTAGNE
vais, « môme à ses enfants? » Le Fils de Dieu nous veut faire entendre que l'iiomme est mauvais , même à ses enfants. L'expérience ne le fait que trop voir, et qu'on se regarde soi-même plutôt qu'eux dans les biens qu'on leur procure. Il n'y a que Dieu, qui étant la bonté même et le bien par essence , ne peut donner que du bien à ceux qui ont recours à lui.
Disons-nous toujours à nous-mêmes : on peut tout espérer d'un père. Disons encore avec Jésus- Christ : Qu'est-ce qu'un corbeau? Notre Père céleste le nourrit. Qui nourrit les serviteurs, laissera-l-il les enfants sans secours ? Mais qui nourrit les animaux, sera-t-il insensible au besoin de ses enfants? On peut donc tout demander; et on doit espérer de tout obtenir dès qu'on demande à un père.
XLIVc JOUR.
Demander par Jésus-Christ : Qualités d'une parfaite prière {ioa.n.,\\i. 23, 37.)
Il faut apprendre à demander par Jésus-Christ. Demander par Jésus-Christ, c'est demander ce qu'il commande; c'est demander sa gloire; c'est interposer le nom du Sauveur; c'est mettre sa confiance en ses bontés , et aux mérites infinis de son sang. Ce qu'on demande par le Sauveur doit regarder principalement le salut; et le reste comme un accessoire. En demandant en un tel nom , auquel le père ne peut rien refuser, on est assuré d'obtenir; car Jésus-Christ l'a promis : et douter, c'est faire Jésus- Christ menteur. « En vérité, en vérité je vous le dis : Si vous demandez quelque chose à mon Père en mon nom, il vous le donnera'. »
Quand donc on n'obtient pas, il faut tenir pour assuré qu'on a mal prié, selon ce que dit saint Jacques 2 : (( Vous demandez, et n'obtenez pas, parce que vous demandez mal, pour avoir de quoi satisfaire vos mauvais désirs. »
Demander mal, c'est demander sans foi, comme dit le même saint Jacques^ : « Si vous avez besoin de la sagesse, demandez-la; mais demandez-la avec foi sans hésiter : » sans craindre, en croyant certainement que vous obtiendrez si vous demandez bien, si vous demandez avec foi , si vous demandez avec persévérance.
Le Sauveur ne nous donne pas ce que nous demandons contre notre salut. Demandons notre conversion : attachons -nous à cela : nous l'obtiendrons.
Ame religieuse! le fruit de la doctrine de Jésus- Christ sur la prière, doit être principalement d'être fidèle aux heures qu'on y consacre. Fussiez-vous distraite au dedans, si vous gémissez de l'être, si vous souhaitez seulement de ne l'être pas, et que vous demeuriez fidèle, humble et recueillie au dehors; l'obéissance que vous y rendez à Dieu, à l'Eglise, et à la règle en conservant les génullexions, les inclinations, et tout le reste de l'extérieur de la piété, conserve l'esprit de la prière. On prie alors par état, par disposition, par volonté : mais surtout, si on s'humilie de ses sécheresses et de ses distractions. G que celte prière est agréable à Dieu ! Qu'elle mortifie le corps et l'Ame! Qu'elle obtient de grâces, et qu'elle expie de péchés!