‹ Œuvres complètes de BossuetChapitre 239 sur 851 · PRÉPARATION · texte numérisé non relu

PRÉPARATION

A LA DERNIÈRE SEMAINE DU SAUVEUR

Les sermons de Notre Seigneur dans sa dernière semaine sont des plus dignes d'être médités, par la circonstance de sa mort prochaine. Pour les lire avec ordre et avec fruit, il est bon de les partager par journées, comme on a fait le Sermon sur la montagne.

As ant que d'en venir à cette semaine, si pleine d'instructions et de mystères, pour en prendre l'esprit, il faut remonter un peu plus haut. Et c'est à quoi nous donnerons huit jours.

PREMIER JOUR

Le mystère de la croix prédit par Jésus-Christ, et non compris par les apôtres : combien on craint de suivre Jésus à la croix. (Matth., XX. 17, jusqu'au 29; Marc, x. 32, jusqu'au 46; Luc, xviii. 31, jusqu'au 35.)

L'heure de Jésus approchant , il va volontairement à Jérusalem , où il savait qu'il devait mourir; el il le déclare à ses apôtres.

Saint Paul disait aux disciples' : « Et maintenant étant lié par le Saint-Esprit, » doucement contraint par son impulsion particulière, « je m'en vais à Jérusalem, ne sachant ce qui m'y doit arriver. » Mais Jésus va à Jérusalem, sachant très-bien ce qu'il y doit souffrir, et le dénonçant aux apôtres : « Voilà, » dit-il 2, « que nous allons à Jérusalem; et le Fils de l'homme sera livré entre les mains des méchants. Je ne sais, » disait saint PauP, « ce qui me doit arriver à Jérusalem, si ce n'est que dans toutes les villes où je passe, le Saint-Esprit me fait témoigner par les prophètes qui y sont, que des chaînes et des afflictions m'y sont préparées. » Mais au lieu qu'on ne montrait les choses qu'en confusion à saint Paul, Jésus explique tout distinctement à ses apôtres, comme la seule lecture le fera connaître.

A ces mots, saint Luc observe*, que « les disciples ne comprirent rien de ce que Jésus leur disait , » quoique Jésus leur parlât sans aucune ambiguité; que « cette parole leur était cachée, et qu'ils n'entendaient point ce qu'on leur disait. » Gel évangélislc fait voir, par le soin qu'il prend de nous faire observer cette ignorance des apôtres, combien le mystère de la croix a peine à entrer dans les esprits.

Jésus s'étant expliqué ailleurs de ce mystère en termes moins clairs, le même saint Luc fait celle remarque^ : « Les apôtres n'entendaient point cette parole, et elle était comme voilée devant eux, en sorte qu'ils n'en sentaient point la force, et ils craignaient de l'interroger sur cette parole. » Ils n'entendaient pas, parce qu'ils ne voulaient pas entendre. Ils virent bien qu'il faudrait suivre leur maître, et ils ne voulaient pas savoir les souffrances où il allait, dans la crainte d'avoir un sort semblable. C'est pourquoi Jésus leur disait : « Mettez bien ceci dans vos cœurs : que le Fils de l'homme sera livré entre les mains des hommes" : » ce qu'il avait soin de leur inculquer dans le temps que tout le monde était en admiration des prodiges qu'il faisait : c'est que, (lattes par sa gloire , ils avaient le cœur bou-

1. Act., XX. 22. -- 2. Maltli., xx IH. — 'i. Art., XX 23. - 4. Luc, xvrif. 34. -- 5. Idem, ix. 45. — G. Ihid.. ix. 11.

PRÉPARATION A LA DERNIÈRE SEMAINE DU SAUVEUR

ché à ce qu'il leur enseignait sur l'opprobre qu'il avait à souffrir, sans vouloir en entendre parler. Mais c'était là néanmoins ce que Jésus voulait qu'ils sussent. Car il avait mis notre salut dans ses souffrances, et dans l'obligation de le suivre, et de porter sa croix après lui. « Mettez bien cela dans vos cœurs , « leur disait-il.

Songez ici comme l'homme se trompe lui-même, comme il fait le sourd quand on lui veut dire ce qui choque ses passions et ses sens; comme, quelque clair qu'on lui parle , il détourne l'oreille; il ne fait pas semblant d'entendre, et craint d'approfondir la matière. Quitte ce commerce, renonce à ce plaisir, renonce à ta propre volonté : il n'entend pas; il ne veut pas entendre, ni savoir, ni interroger celui qui lui parle. C'est pour la même raison que saint Marc raconte la même chose en ces termes ' : « Comme ils montaient à Jérusalem, Jésus marchait devant eux, et ils en étaient étonnés, et ils craignaient en le suivant, et en appelant les douze, il leur dit : Nous allons à Jérusalem, » pour y souffrir tout ce qu'il leur marque.

Le sujet de leur étonnement était qu'ils savaient que les pharisiens et les docteurs de la loi le cherchaient pour le faire mourir; et ils ne pouvaient comprendre qu'il allât se mettre en leurs mains; et ils le suivaient en tremblant. On craint de suivre Jésus à la croix.

Mais pour nous encourager il va devant; et saint Luc remarque , « qu'il affermit son visage pour aller à Jérusalem 2, » voyant son heure venue. La nature craignait, comme il paru dans son agonie au jardin. Car il a voulu porter nos faiblesses jusqu'à ce point , afin de nous apprendre à les vaincre. Suivons-le donc, et à son exemple affermissons notre visage , lorsqu'il faut aller à la pénitence, à la mortification, et à la croix.

Ce fut en cette occasion que ses disciples lui dirent : « Maître , il n'y a que peu de temps que les Juifs vous cherchaient pour vous lapider, et vous allez vous mettre encore entre leurs mains^. » Ils voulaient le détourner de ce voyage; et il n'y eut que Thomas , qui entendit le mystère , lorsqu'il dit courageusement : « Allons, allons aussi, et mourons avec lui '*. « Belle parole, si elle eût été suivie de l'effet I Mais Thomas s'enfuit comme les autres; et il fut le dernier à croire sa résurrection. Voilà l'homme; celui qui parle le plus hardiment, le plus souvent est le plus faible lorsque Dieu l'abandonne à lui-même. Entends, chrétien, combien il est difficile d'aller à la croix avec Jésus, et combien on a besoin de sa grâce.

Ile JOUR.

Demande ambilieuae des enfants de Zébédée : calice et croix avant la gloire. (Matth., xx. 20, et suiv.; Marc, x. 35, et suiv.)

La même lecture, et appuyez en particulier sur la demande de la mère des enfants de Zébédée. Saint Marc dit distinctement que ce ne fut pas seulement leur mère , mais les deux frères eux-mêmes, c'est-à-dire, saint Jacques et saint Jean qui liront celte demande. Ce qui nous montre que leur mère agissait à l'instigation de ses enfants. Peut-être même que dans la suite ils se joignirent eux mômes

1. Marc. ,x.32, 33. — 2. Luc, ix. 51.— 3. ./oan., xr. 8. 4. Idem, 10.

ouvertement à la demande. C'est pourquoi aussi le Sauveur leur adresse sa réponse : « Vous ne savez ce que vous demandez ; pouvez-vous boire mon calice'? »

Il n'y a rien qui fasse sentir combien on a de peine à entendre la parole de la croix. Jésus venait d'en parler aussi clairement qu'on a vu; et loin de l'entendre , saint Jacques et saint Jean, qui étaient des premiers entre les apôtres, lui viennent parler de sa gloire, et de la distinction où ils y voulaient paraître.

Pesez ces paroles de Jésus : « Vous ne savez ce que vous demandez^. » Vous parlez de gloire; et vous ne songez pas ce qu'il faut souffrir pour y parvenir. Là, il leur explique ces souffrances par deux similitudes, par celle d'un calice amer qu'il faut avaler, et par celle d'un baptême sanglant où il faut être plongé. Avaler toute sorte d'amertume; être dans les souffrances jusqu'à y avoir tout le corps plongé, comme on l'a dans le baptême; la gloire est à ce prix.

Les apôtres ambitieux s'offrirent à tout; mais Jésus, qui voyait bien qu'ils ne s'offraient à souffrir que par ambition, ne voulut pas les satisfaire. Il accepta leur parole pour la croix; mais pour la gloire, il les renvoya aux décrets éternels de son Père, et à ses secrets conseils. Il aurait bien pu leur dire ce qu'il dit dans la suite à tous les apôtres : « Je dispose de mon royaume en votre faveur, comme mon Père en a disposé en la miennes. » ]\Iais des gens qui ne voulaient souffrir que par ambition, n'étaient pas dignes encore d'entendre cette promesse : et pour les attacher à la croix dont ils n'entendaient pas encore la vertu , Jésus-Christ remet à son Père ce qui regarde la gloire , et ne se réserve en ce lieu qu'à prédire et à distribuer les afflictions.

Tout cela se faisait par celte profonde économie si souvent pratiquée dans l'Evangile , et dans toute l'Ecriture; où, pour certaines raisons et convenances, des choses diverses sont attribuées au Père et au Fils. Mais il faut toujours se souvenir dans le fonds de cette parole, que le Sauveur adresse à son Père : « Tout ce qui est à vous est à moi; et tout ce qui est à moi est à vous''. »

Tous les apôtres furent indignés '" de la demande des deux frères. Aveugles, qui ne songeaient pas qu'ils étaient tous dans les sentiments qu'ils reprenaient dans les autres, puisqu'un peu auparavant, et un peu après, Jésus-Christ les surprit pensant en eux-mêmes, et se disputant qui d'entre eux serait le premier^. C'est ainsi qu'on ne peut soufirir dans les autres le vice qu'on a en soi-même : éclairé pour reprendre; aveugle à se corriger et à se connaître.

Remarquez le changement admirable que les instructions du Sauveur, et l'effusion du Saint-Esprit firent dans les apôtres. Ces gens qui ne cessaient de disputer entre eux de la primauté, la cèdent sans peine à saint Pierre. Ils lui cèdent la parole partout : il préside à tous leurs conciles et à toutes leurs assemblées. Saint Jean, un des deux enfants de Zébédée, qui venait de demander la première place avec

1. Mattft., XX. 22; Marc, x. 38. — 2. Idem, 38. — 3. Luc. XXII. 29.— 4. Jo<in, xvii. 10. — 5. Matlh., xx. 21. — 0. Luc, ix. 40. 47 ; XXII, 24, 25.

MÉDITATIONS SUR L'EVANGILE

son l'roro ?ainl Jacques, attend saint Pierre au tombeau du Sauveur alin qu'il y outre le premier; et l'empressement de voir les marques de la résurrcclion de son Maître ne l'empùcha pas de rendre l'honneur qu'il devait au Prince des apôtres.

Appuyez encore sur ces paroles de saint Matthieu (xx. 25); Marc (x. 4?), où il rabat toute ambition par son exemple. Ne sois point ambitieux, ô chrétien, et ne désire point le commandement, ni aucun avantage parmi les hommes; puisque tu es le disciple de celui qui étant le Seigneur de tous , s'en est rendu le serviteur, et a mis sa gloire à racheter ses élus par la perle de sa vie. Racheté par l'humilité et la croix de ton Sauveur, ne songe point à l'élever ni à entier toi-même ton cœur.

Considérons combien nos passions , et surtout l'ambition nous aveuglent; et crions, à l'exemple de ces deux aveugles, et de Bartimée, fils de Timée : 0 Seigneur, rendez-nous la vue* ; faites-nous connaître nos défauts.

Que nul reproche des hommes ne nous empêche de crier à .Jésus pour en implorer le secours de sa grâce. Quittons nos habits, courons à lui, ouvrons les yeux, glorifions Dieu, cessons de nous méconnailre et de nous glorifier nous-mêmes.

nie JOUR.

Vicloire et puissance de Jésus-Christ contre la mort, dans la résurrection de Lazare (Joan., xi. 1-46).

Jésl'S approche de Jérusalem; il est déjà à Réthanie, bourgade qui en était à peine à six-vingts pas, à la racine de la montagne des Oliviers. Sa mort approche en même temps; et ce qu'il va faire à celle approche, et pour nous y préparer, est admirable.

La première chose c'est la résurrection de Lazare. Il allait mourir, et il semblait que l'empire de la mort allait s'alTerrair plus que jamais, après qu'il y aurait été assujéli lui-môme. Mais il fait ce grand miracle de la résurrection de Lazare, afin de nous faire voir qu'il est le maître de la mort.

Elle parait ici dans tout ce qu'elle a de plus affreux. Lazare est mort, enseveli, enterré, déjà pourri cl puant. On craint de lever la pierre de son tombeau, de peur d'infecter le lieu et la personne de Jésus par cette insupportable odeur. Voilà un spectacle horrible : Jésus en frémit, Jésus en pleure. Dans la mort de Lazare, son ami, il déplore le commun supplice de tous les hommes; il regarde la nature humaine comme créée dans l'immortalité, et comme condamnée à mort pour son péché. Il est l'ami de tout le genre humain; il vient le rétablir; il commence par en pleurer le désastre, par en frémir, par se troubler lui-même à la vue de son supplice. Ce qui lui parait si horrible dans la mort, c'est principalement qu'elle est causée parle péché; et c'est plutôt le péclié que la mort qui lui cause ce frémissement, ce trouble , ces pleurs. Il est saisi d'un nouveau frémissement à mesure qu'il approche du tombeau. En voyant celle affreuse caverne, où le mort était gisant, on dirait qu'il n'y a point de remède k un si grand mal. « Celui , » dit-on , « qui a éclairé l'aveugle-né, ne pouvail-il pas empêcher que son ami ne mourut^. » On ne dit pas : ne le

1. Matlh., XX. .%; Mnrc.,xA(i,:,\ ; Luc.xvm. 42, — 2. Joan., XI. 37.

pourrait-il pas ressusciter? C'est à quoi on ne songeait seulement pas. On croit que son pouvoir n'allait pas plus loin , que de l'cmpècher de mourir; mais le tirer de la mort, quoiqu'il en eût déjà donné des exemples, on ne voulait ni s'en souvenir, ni le croire. On croit qu'il n'a que des larmes et cette frémissante horreur à donner à un tel mal. Voilà tout le genre humain dans la mort; il n'y a qu'à pleurer son sort, on n'y voit aucune ressource. C'est le commencement de l'histoire, et comme la première partie de ce tableau : tout y est rempli d'horreur.

Mais voici la seconde , et tout y est plein au contraire de consolation. Il n'y paraît que puissance contre la mort, et que vicloire remportée sur elle.

Jésus dit : « Celle maladie n'est pas pour la mort, mais pour la gloire de Dieu'. » Lazare en mourut pourtant : mais le Sauveur voulait dire que la mort serait vaincue, et le Fils de Dieu glorifié par celle vicloire.

Il poursuit : « Lazare dort, mais je le vais réveiller ^ : » appelant la mort un sommeil plutôt qu'une mort; et montrant qu'il lui est aussi facile de ressusciter un mort, que de réveiller un endormi.

A mesure qu'il avance , il paraît de plus en plus le vainqueur de la mort. « Si vous aviez été ici, mon frère ne serait pas mort : mais je sais que Dieu vous accordera tout ce que vous lui demanderez. » Vous avez tout pouvoir, non-seulement pour prévenir la mort, mais encore pour lui enlever la proie qu'elle a déjà entre ses mains.

« Voire frère ressuscitera 3. Je le sais, » dit Marthe, « au dernier jour. » Elle ne doute pas que Jésus ne puisse le ressusciter avant ce temps : mais elle ne se juge pas digne de celle grâce.

Goûtons ces paroles du Sauveur, après lesquelles la mort n'a plus rien d'affreux : « Je suis la résurrection et la vie; celui qui croit en moi, quand il serait mort, il vivra : celui qui vit et qui croit en moi, ne mourra point élernellemenr*. » Il ne mourra point pour jamais : la mort ne sera pour lui qu'un passage : il n'y demeurera pas , et il viendra à un état où il ne mourra jamais.

La foi de Marthe est grande. Les Juifs disaient de Jésus : « Ne pouvait-il pas faire que Lazare ne mourût pas? » Celle-ci dit, non-seulcmcnl qu'il le pouvait faire, mais qu'il l'aurait fait; et qu'il pouvait encore le ressusciter s'il voulait. Elle voit en esprit la résurrection générale, et confesse Jésus- (ilirist, comme celui qui , étant au ciel et dans le sein de son Père, est venu au monde. Jésus , Fils du Dieu vivant, est vivant de la môme vie que son Père. « Comme le Père, » dit-il^, a la vie en soi, ainsi a-t-il donné au Fils d'avoir la vie en soi. » 11 a donc raison de nous dire, qu'il est « la résurrection et la vie «; » et encore : « Je suis la vie; » et encore : « Comme le Père ressuscite et vivifie, ainsi le Fils vivifie qui il lui plaît ^ » Il est une source de vie, il est la vie même comme le Père. La vie est venue à nous, quand il s'est fait homme. « Nous vous annonçons la vie élcrnellc qui était dans le Père , et qui nous est apparue » pour se répandre sur nous, disait saint Jean *.

1. Joan., XI. 4. — 2. Idem, 11, 22. — .3. Ibid.. 23. — 4. Ibid., 25, 26. — .'). Ihid., x. 26. — 0. Jhid., xi. 2.5. — 7. Ibid., V. 21. — 8. /. J(Ain., i. 2.

PREPARATION A LA DERNIÈRE SEMAINE DU SAUVEUR

Les larmes mêmes de Jésus nous remplissent d'espérance : si le médecin tout-puissant est louché de nos maux, s'il les pleure, s'il en frémit; il les guérira.

« Otez la pierre ', ouvrez le tombeau , enlevez la porte de cette éternelle prison. C'est sans doute pour en délivrer ceux qui y sont détenus.

« Père, je sais que vous m'écoutez toujours 2. » Nous sommes donc délivrés, puisqu'un tel intercesseur parle pour nous. « Lazare, sortez, paraissez. » Les prophètes avaient ressuscité quelques morts; mais on n'avait point encore traité la mort d'une manière si impérieuse. C'est que « le temps devait venir, et déjà il était venu, » disait le Sauveur, « que ceux qui sont dans le tombeau entendront la voix du Fils de Dieu; et ceux qui l'entendront, recevront la vie^. » Ce qui se fait maintenant pour le seul Lazare, se fera un jour pour tous les hommes.

« Lazare sortit à l'instant, » quoique « lié de bandelettes, à peu près comme un enfant dans le berceau, « le visage enveloppé d'un linge ^. » Un homme vivant ne pourrait se remuer en cet état : cependant un mort se lève , et parait : tant il y a d'eiïicace dans la parole du Sauveur.

Il importe de bien méditer toutes ces choses, afin de nous affermir contre la crainte de la mort, qui est si extrême dans les hommes, qu'elle est capable de leur faire perdre l'esprit, quand on leur annonce qu'il faut mourir; comme l'expérience le fait voir. On a grand besoin de se munir contre cette crainte. Ce qui se fait principalement , en méditant les promesses de l'Evangile contre la mort, et s'attachant par une vive foi à la vie que nous attendons. On a besoin d'une grande grâce contre une si vive terreur. On ne la sent pas, tant qu'on a de la santé et de l'espérance : mais quand il n'y en a plus, le coup est terrible. Il est faible pourtant , si nous croyons bien que Jésus a vaincu la mort.

Il l'a encore vaincue dans une jeune fille de douze ans, qui ne faisait que d'expirer, et qui était encore dans son lit^. Il l'a vaincue dans un jeune homme qu'on portait en terre". Enfin, il l'a vaincue dans le tombeau, et au milieu de la pourriture , en la personne du Lazare^. Il restait qu'il empêchât même la corruption. Il avait vaincu la mort en des personnes qui étaient mortes naturellement : il fallait encore la vaincre lorsqu'elle serait venue par violence. Ceux à qui il avait rendu la vie, demeuraient mortels; il restait qu'avec la mort, il vainquit môme la mortalité. Celait en sa personne qu'il devait faire voir une victoire si complète. Après qu'on l'eût fait mourir, il ressuscite pour ne mourir plus, sans môme avoir jamais vu la corruption, comme avait chanté le Psalmiste : « Vous ne permettrez pas que votre Saint voie la corruption^. » Ce qui s'est fait dans le chef s'accomplira dans les membres. L'immortalité nous est assurée en Jésus-Chrisl, à meilleur titre qu'elle ne nous avait d'abord été donnée en Adam. Notre première immortalité était de pouvoir no mourir pas : notre dernière immortalité sera de ne pouvoir plus mourir.

1. Joan., xr. 39. —2. Idm,i2. —3. Ibid.,v. 25. —4. Ibi,l., XI. U. — 5. Mattli., IX. 18, 25; M'trc.,v. 35, 40, 42.-6. Luc, vu. 12, 14, 1.5.- 7. Joan., xi 41,42,43, 44,— 8. Ps., xv. 10, 11 ; Art., 11,27.

IVe JOUR.

Même sujet. Les trois morts ressuscites par Notre Seigneur, figures des trois états du pécheur. (Joan., xi. 1, et suiv ; Matth., IX. 18, 2.5 ; Marc, v. 33, 42; Luc, vu. 12, 13.)

La vraie mort de l'homme c'est le péché, parce que c'est la mort de l'âme.

Dans les trois morts que le Sauveur a ressuscites, les saints ont considéré le péché vaincu en trois états : dans son commencement, en la personne de cette jeune fille : dans son progrès, en la personne de celui qu'on portait en terre : dans sa consommation, et dans l'état d'endurcissement et d'habitude invétérée, en la personne de Lazare.

La corruption dans un mort de quatre jours, fait voir un homme qui croupit, et pourrit, pour ainsi parler, dans son péché. La mauvaise odeur, c'est le scandale et la diffamation qui suit cet état. La caverne où le mort est enterré , fait voir l'abîme où le pécheur s'est enfoncé. La pierre sur le tombeau , c'est la dureté dans le cœur. Les bandes dont le mort est lié, sont les liens du péché qu'il ne peut rompre. Il ne paraît plus de ressource; les gens de bien même n'espèrent plus rien. « Maître, » disait Marthe', « il sent mauvais, il y a quatre jours qu'il est mort. » C'est ce qui cause dans Jésus ce frémissement réitéré par deux fois, avec ces larmes amères; ce qui signifie l'effort, et comme le travail de l'Eglise, pour enfanter de nouveau ce mort tout pourri. Le grand cri de Jésus montre encore la même chose. Ressusciter un tel mort, c'est quelque chose de plus miraculeux que la résurrection de Lazare.

Ame malheureuse, ne fais point pleurer Jésus; ne le fais point tant crier, ni tant frémir; empèchetoi de tomber dans ce péché d'habitude. Mais si tu y es , ne perds pas toute espérance; il te reste une ressource infaillible dans les cris et les larmes de Jésus.

Déliez-le, dit le Sauveur^; ôtez-lui ces bandelettes dont il est serré ; c'est le ministère des apôtres. ]\Iais il faut auparavant que Jésus ait parlé; que le mort ait ouï sa voix; qu'il se soit déjà réveillé de son profond assoupissement, et qu'il commence à vivre en recevant l'inspiration qui l'appelle à la pénitence. Les apôtres peuvent alors user du pouvoir qui leur est donné de délier : mais si le pécheur n'a déjà reçu aucun principe de vie , en un mot, s'il n'est déjà sérieusement converti, c'est en vain qu'on le délierait; il est tout mort au dedans; et les sacrements ne peuvent rien pour lui. Convertissez-vous donc, ô pécheurs, et vivez.

Ve JOUR.

Amitié de Jésus modèle de la nôtre. Excellente manière de prier. (Joan., xi. 1, et suiv.)

Voila les grands mystères de cet Evangile. Mais à ne rien regarder que l'histoire, elle est ravissante.

« Lazare notre ami, » dit Jésus'. Quel bonheur à des mortels de pouvoir avoir Jésus pour ami ! Notre ami : Lazare aimait et lui et sa compagnie : ses disciples avaient part à son amitié.

« Jésus aimait Marthe, et Marie sa sœur, et Lazare% » qui était malade. Voilà les amis de Jésus :

1. Joan., XI. 3'J. — 2. fd'"»* , xi. 41. — 3. Ibid., xi. 11. — t. Ihid., 5.

MÉDITATIONS SUR I/ÉVANGILE

leur maison était toujours ouverte ù lui cl aux 1 siens : ce sont ses hôtes et ses amis.

Puisque Jésus n'a pas dédaigné d'avoir des amis sur la terre, suivons ce modèle dans nos amitiés. Aimons ceux qui sont charitables , et qui exercent volontiers l'hospitalité ; car en la personne de leurs hôtes, c'est Jésus-Christ qu'ils reçoivent. Aimons une Marthe si zélée pour servir Jésus, qu'il passe jusqu'à un empressement excessif, et jusqu'à une inquiétude dont elle est reprise. Si nos amis ont des défauts, que ce soit des défauts fondés sur le bien. Mais aimons surtout une Marie qui est toujours aux pieds de Jésus , toujours attentive à sa parole, et à « la bonne pari qui ne pouvait lui être otée'. » Voilà ceux que Jésus-Glirisl honorait d'une amitié particulière.

a Celui que vous aimez est malade 2. » C'est ce que mandent à Jésus les sœurs de Lazare. Excellente manière de prier; sans rien demander, on expose à celui qui aime, le besoin de son ami. Prions ainsi; soyons persuadés que Jésus nous aime; présentonsnous à lui comme des malades, sans rien dire, sans rien demander. Prions ainsi pour nous nous-mêmes ; prions ainsi pour les autres. C'est une manière de prier des plus excellentes.

Souvent on dit à Jésus dans son Evangile : Venez, Seigneur, et guérissez; imposez vos mains; touchez le malade : ici on dit simplement : « Celui que vous aimez est malade. » Jésus entend la voix du besoin , d'autant plus que cette manière de le prier a quelque chose, non-seulement de plus respectueux et de plus soumis, mais encore de plus tendre. Qu'elle est aimable cette prière ! Pratiquonsla principalement pour les maladies de l'àme.

Marthe et Marie conservent toujours leur caractère. Marthe est toujours la plus empressée; elle parle plus; elle agit plus. Marie arrive : d'abord « elle se prosterne aux pieds de Jésus^; » elle ne dit qu'un mol, et c'est assez.

0 Le Maître vous demande, » lui disait Marthe'*. Jésus était content de la foi de Marthe : mais pour achever d'être touché, il voulait voir les pleurs, la tendresse intime et la douceur de Marie toujours attachée du fond de son cœur à sa parole.

« Jésus pleura^. » Où sont ces faux sages qui veulent qu'on soit insensible? Ce n'est pas là la sagesse de Jésus.

" Voyez comment il l'aimaiic! » Soyez loué, ô Seigneur Jésus! d'avoir bien voulu qu'on pût remarquer la tendresse que vous avez pour vos amis. Qu'il nous soit permis de l'imiter, et d'aimer à voire exemple : les cœurs durs et insensibles ne sont pas ceux qui vous plaisent. Mais réglez nos amitiés, et soycz-f'M le modèle. Ne dations point nos amis; corrigeons-en, comme vous, les empressements inconsidérés : aimons dans nos amis, le bon et le solide comme vous.

0 Seigneur ! que je sois du nombre de ceux à qui vous dites : t Vous êtes mes amis^; » et encore : « Je vous dirai à vous qui êtes mes amis". » 0 bon et parfait ami, qui pour exercer envers eux l'amour que vous avez dit vous-même être le plus grand de tous, avez donné votre vie pour eux : je ne veux

1. Luc., X. 39, 40, 42. — 2. Joan., xi. 3. — 3. Idem, 32. — 4. Ihid., 28. — 5. Itjid., 35. — 6. l'A'J.., xi. 36. — 7. Ihid., xv, H, 15. — 8. Luc., xii. 4.

d'ami que vous ou qu'en vous. 0 bon ami , ressuscitez-moi; je suis plus mort que Lazare.

« Marthe appelle Marie en secret. Le Maître, » dit-elle', « vous demande. » Il y a un certain secret entre Jésus-Christ, et les âmes intérieures qui sont figurées par Marie. Il faut entrer dans ce secret, et ne le pas troubler en y mêlant le monde. Entends, chrétien, ce doux secret, ce secret entre le Verbe et l'àrae détachée des sens, qui l'écoute au dedans, et qui ne connaît que sa voix.

« A l'inslanl Marie se lève, et vient à Jésus ^. » Quand il appelle , on ne peut y apporter trop de promptitude. Les Juifs les voyant partir si vite , disaient : « Elle va pleurer au tombeau, » On connaissait son bon naturel et son cœur tendre ; mais Jésus avait réglé ses tendresses, dont le principal objet était sa parole.

« Déliez-le, et laissez-le aller ^. » On n'a point dit ni où il alla, ni ce qu'il lit, ni ce qu'il dit, ni ce qu'on lui dit, ni où il avait été, ni comment il se trouvait : toutes questions superflues. Dieu qui, dès le moment de sa mort, savait ce qu'il en voulait faire, avait tout réglé; il savait par où nous devaient venir les vérités de l'autre vie. Jésus notre docteur savait tout, et avait tout vu dans la source. La simplicité du narré nous apprend ce qu'on doit considérer dans les grandes choses, et comme il y faut mépriser les minuties.

Vie JOUR.

Jésus-Christ mis en signe de contradiction : incrédulité des Juifs après la résurrection de Lazare. (Joan., ix. 46, et suiv.)

Ce qui fut dit du Sauveur à sa bienheureuse Mère, par le saint vieillard Siméon, est bien vrai : « Celui-ci est posé en ruine et en résurrection à plusieurs en Israël, et en signe de contradiction; afin que les pensées de leurs cœurs soient découvertes". » On n'avait point encore vu la profonde malice du cœur de l'homme, ni jusqu'à quel point il est capable de résister à Dieu.

Après un si grand miracle, il semble qu'il ne faut pas s'étonner que plusieurs crussent. La résurrection de Lazare était arrivée en présence de tout le monde , à la porte de Jérusalem , avec le concours qu'attire un deuil dans les maisons considérables : « Plusieurs crurent, » dit l'évangéliste^. Celait là l'effet naturel d'un si grand miracle. Mais d'autres qui savaient la haine des pontifes et des pharisiens contre Jésus, et qui y entraient, leur allèrent dire ce qu'ils avaient vu. Sur cela, on assembla le conseil, et la résolution en fut étrange.

« Cet homme fait beaucoup de miracles". » Ils ne nient point le fait; il est trop constant. « Que . ferons-nous? » La réponse paraît aisée, croyez en lui : mais leur avarice, leur faux zèle, leur hypocrisie, leur ambition, leur domination tyranniquc sur les consciences, que Jésus découvrait, encore f(u'i!s la cachassent sous le masque du zèle de la religion, les aveuglait. En cet état, « ils ne peuvent croire^, » comme nous verrons bientôt; et ils aiment mieux résister à Dieu, que de renoncer à leur empire.

Ailleurs ils disent encore : « Que ferons-nous à

1. Joan., XI. 28. — 2. Tdem, 29, 31. — 3. Ibid., xi. 44. -- 4. Luc, II. 34,35. — .5. .fo".n., xi. 45. — (>. Idum.il. —7. lOU , XII. 37,38, 39.

PRÉPARATION A LA DERNIÈRE SEMAINE DU SAUVEUR

ces hommes : car le miracle qu'ils viennent de faire est public. Tout Jérusalem en est témoin, et nous ne saurions le nier'. » La réponse naturelle était : Il y faut croire. Mais si nous y croyons, nous ne serons plus rien : et c'est à quoi ils ne pouvaient se résoudre.

Les incrédules s'écrient : Comment tout le monde n'a-t-il pas cru, s'il y a eu tant et de si grands miracles? Ils n'entendent pas le profond attachement du cœur humain à ses sens, et aux affaires qui les flattent; d'où suit une indifférence prodigieuse pour le salut. Ce qui fait qu'on ne daigne pas s'appliquer à ce qui se passe qui y a rapport, ni s'en enquérir; et que ceux qui l'ont vu, s'étourdissent eux-mêmes pour n'y pas croire; de peur qu'en y croyant ils ne soient forcés de renoncer à tout ce qu'ils aiment, et d'embrasser une vie qui leur parait si insupportable et si triste.

Il faut donc entendre, qu'outre les miracles du dehors, il en fallait un au dedans, pour y changer la mauvaise disposition des cœurs : et c'est là l'efTel de la grâce. De là vient que si peu de gens ont cru; encore qu'on ait vu tant de prodiges, et qu'ils eussent été écrits dès le commencement avec des circonstances si particulières, qu'il n'y avait rien de plus aisé que d'en découvrir la vérité; comme il n'y eût rien eu de plus impudent, ni de plus capable de détromperies plus crédules, que de leur avancer tant de faits positifs, dont le contraire eût été si constant. Il n'y a eu que ceux qui ont assez aimé leur salut et la vérité, pour prendre soin ou de s'enquérir des choses qui se passaient en Judée à la vue de tout le monde, ou d'y faire, s'ils les voyaient, les réflexions nécessaires, afin de les voir d'un autre œil que le vulgaire attaché aux sens et aux préventions.

Ce qu'il y a ici de plus étonnant, c'est que ceux qui ne voient pas la volonté de Dieu dans les miracles qui la déclaraient si évidemment, sont les plus savants du peuple, les pontifes, les pharisiens et les docteurs de la loi; parce que des hypocrites comme eux, qui n'employaient le nom de Dieu qu'à tromper le monde, des avares, des orgueilleux, qui faisaient servir la religion à leurs intérêts, devaient être naturellement les plus opposés à la vérité, et les plus incapables de ses secrets. C'est donc ainsi que les pensées de plusieurs furent découvertes, parce qu'on devait voir jusqu'à quel point l'intérêt devait animer les hommes les plus sages en apparence , comme les plus considérables du peuple, contre Dieu et la vérité.

Loin de profiter du miracle de la résurrection de Lazare, « ils résolurent, non-seulement de tuer Jésus, » qui était l'auteur du miracle, « mais encore Lazare » même^, en qui il s'était accompli. Trop de monde le venait voir, et c'était un témoin trop vivant contre eux. Ils voulurent donc le tuer, croyant obscurcir par-là le miracle de sa résurrection, en montrant du moins que le Sauveur n'avait pas pu le faire vivre longtemps. Ils songèrent donc à le tuer, comme si par celte sorte de mort ils pouvaient lier les mains à Dieu. Et il fallait encore que la gloire de Jésus-Cbrist révélât au monde ce prodige de malignité et de folie.

Il ne faut donc plus s'étonner de l'aveuglement

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