XL« JOUR
Question des sadducéens sur la femme qui a eu sept maris l'un après l'autre. Jésus-Christ détache le chrétien de tout le sensible. (Lisez Matth., xxii. 23, 24; Marc, xn. 18, li) : et plus parliculif;rement Luc, xx. 27, jusqu'au 40, où tout est expliqué plus au long.)
Voici le jour des interrogations; mais le jour des
1. lli:hr., 1. ,3. -- 2. Jo<-in.,v. 19,elseq. — 3. Mallh., \\u. 20. — 4. liph., V. 2. --5. Philipp., ni. 10. -- G. Mctllh., xxv. U. — 7. Idem.
LA DERNIERE SEMAINE DU SAUVEUR
résolutions les plus admirables que la sagesse incarnée ait données aux hommes.
« Ce jour-là les sadducéens qui nient la résurrection , le vinrent trouver, et lui proposèrent une question, en lui disant : Maître, Moïse a ordonné que si quelqu'un mourait sans enfants, son frère épousât sa femme, et qu'il suscitât des enfants à son frère mort. Or il y avait sept frères parmi nous , dont le premier ayant épousé une femme, est mort, et n'ayant point eu d'enfants il a laissé sa femme à son frère. La même chose arriva au second, et au troisième, et à tous les autres jusqu'au septième. Enlln cette femme est morte aussi après eux tous. Lors donc que la résurrection arrivera, duquel de ces sept sera-t-elle femme , puisqu'ils l'ont tous eue ' ? »
Moïse nous a commandé. Voyez comme ceux qui errent cherchent toujours à s'appuyer sur les Ecritures, et font semblant de vouloir obéir à la loi.
De qui des sept sera-t-elle femme : car elle l'a été de tous? Il faut encore ajouter, selon saint Marc et selon saint Luc, qu'elle n'a point laissé d'enfants au septième, non plus qu'aux autres : de sorte qu'il n'y a rien qui détermine en sa faveur.
De qui sera-t-elle femme? Admirez combien les hommes sont charnels. Ils ne peuvent comprendre une vie ni une félicité, sans les objets qui flattent les sens, et sans les choses corporelles auxquelles ils sont accoutumés. Ainsi ils n'entendent pas comment les saints sont heureux. Toute cette vie incorporelle leur paraît un songe , une vision des spéculatifs , une oisiveté impossible à soutenir. Si on ne va, si on ne vient, comme en cette vie; si on n'y contente les sens à l'ordinaire, ils ne savent ce qu'on peut faire , et ne croient pas qu'on puisse vivre. C'est pourquoi une telle vie ne les touche pas; et la croyant impossible, ils croient que tout meurt avec le corps. Tels étaient parmi les païens les disciples d'Epicure. Tels étaient les sadducéens dans le peuple de Dieu. Tels sont encore parmi nous les impies et les libertins qui ne connaissent que la vie des sens. Ils sont pires que les sadducéens; car ceux-ci se piquaient d'être zélateurs de la loi ; et nos impies n'ont aucun principe.
Vous tous trompez^. C'est ainsi qu'il faut parler à ces gens qui mesurent tout à leurs sens charnels et grossiers : vous vous trompez. Quelle erreur plus grande que de suivre toujours les sens, sans songer qu'il y a en nous un homme intérieur, et une âme que Dieu a faite à son image? C'est pourquoi Jésus- Christ leur dit encore à la fin, selon saint Marc : Vous vous trompez donc beaucoup''^.
Vous vous trompez, faute d'entendre les Ecritures et la puissance de Dieu''. C'est la source de toutes les erreurs. On ne veut point entendre que Dieu puisse faire des choses au-dessus du sens et du raisonnement humain, ni autre chose que ce qu'on ■ voit. C'est pourquoi on n'entend pas les Ecritures : parce que jjour ne vouloir pas étendre ses vues sur l'immensité de la puissance de Dieu, on abaisse les Ecritures à des sens proportionnés à notre faiblesse. On ne veut croire ni incarnation , ni eucharistie, ni résurrection, ni rien de ce que Dieu peut , et de ce
1. Matth., XXII. 23, el suiv.; Luc, xx. 27, el suiv. — 2. Matl/i., XMi. 29. -- .■?. ;l/./)T., XII. 27. -- i. Matth., xxii.29.
qu'il veut bien faire pour l'amour de ses serviteurs. Ainsi les sadducéens ne voulaient pas croire, ni qu'il pût conserver l'âme sans le corps, ni qu'il pût l'y réunir de nouveau, ni qu'il le lui pût rendre avec de plus nobles qualités qu'en cette vie; ni enfin donnera l'homme d'autres plaisirs que ceux qu'il a coutume de sentir.
« Dans ce siècle, les hommes prennent des femmes, et les femmes prennent des maris : mais dans la résurrection , » ou comme il est porté dans saint Luc', « parmi ceux qui seront jugés dignes du siècle à venir et de ressusciter des morts; ni les hommes ne prendront de femmes, ni les femmes des maris ; et ils seront immortels, égaux aux anges de Dieu dans le ciel. » Ainsi, pour conserver un tel peuple, il ne faudra ni de génération ni de mariage : et on n'en aura non plus besoin pour les hommes que pour les anges. Tout ce qui est établi pour soutenir la mortalité, cessera : l'homme sera renouvelé dans son corps et dans son âme : nous serons enfants de Dieu, parce que nous serons enfants de résurrection'^ : ce ne sera plus de la chair et du sang que nous naîtrons comme en cette vie : il n'y aura plus rien de corruptible. Avec une nouvelle naissance Dieu donnera à nos corps de nouvelles qualités; et nous serons, non enfants des hommes, mais enfants de Dieu, et égaux aux anges, parce que nous serons enfants de résurrection.
« Le corps est maintenant conçu et semé dans la corruption; il ressuscitera dans l'incorruptibilité : Il est conçu dans la difformité; il ressuscitera dans la gloire : il est conçu dans la faiblesse, il ressuscitera dans la force : il est conçu pour une vie animale; il ressuscitera pour une vie spirituelle^. » Ne vous étonnez donc pas s'il n'y aura point alors de mariage, comme il n'y aura point de festins. On sera comme les anges, sans aucune infirmité des sens, et sans avoir besoin de les satisfaire : Et Dieu sera tout en tous''. On n'aura besoin que de lui.
Commençons donc dès cette vie ce que nous ferons dans toute l'éternité. Commençons à nous détacher des sens, et à vivre selon cette partie divine et immortelle qui est en nous. Nous qui vivons dans le célibat, puisque nous voulons dès à présent imiter les anges , soyons purs comme eux. Ne vivons que pour Dieu , comme saint Paul l'ordonne : « Car l'homme qui a une femme, et la femme qui a un mari, a le cœur partagé. Qui est seul ne pense qu'à Dicu^. » Ceux qui mènent une vie commune, ne laissent pas d'être obligés dans le fond au môme détachement : et c'est à eux que le même apôtre adresse cette parole : « Au reste, mes frères, le temps est court : ainsi , que ceux qui ont des femmes soient comme n'en n'ayant pas, » et n'y soient point attaches : « Que ceux qui pleurent, et qui sont afiligés, soient comme s'ils ne l'étaient pas®, » et qu'ils conçoivent que leurs larmes seront bientôt essuyées. Que ceux qui se réjouissent conçoivent la fragilité et l'illusion de leur joie , et ne s'y abandonnent pas : « Que ceux qui achètent soient comme ne possédant point; » et qu'ils cessent de s'imaginer que ce qui tient si peu à eux, soit véritablement en leur puissance : « Enfin que ceux qui usent des biens de ce monde, soient comme s'ils n'en usaient
1. Lxic, XX. :U, 35 -- 2. /d.?j;i, 30. -- :5. /. Cor., xv. 42, 4:i, 4J. — 4. A/«m, 28. — ■\. Ibiil. ,\ii. 32,33, 31. .- C. i6iVi., Sil, 30, 31.
MÉDITATIONS SUR L'EVANGILE
point : car la figure de ce monde passe... Considi''rons ce qu'on ne voit pas, et non pas ce qu'on voit, parce que ce qu'on voit passe, et ce qu'on ne voit pas est éternel'. » Passons donc, et prenons tout comme en passant, sans y aliachor notre cœur lorsqu'on le possède, ni se troubler quand on le perd. Car le temps de jouir des biens de la terre est court : ce n'est qu'un moment : et ce n'est pas la peine de s'y arrêter. S'y arrêter, c'est renoncer au christianisme, et il l'espérance du siècle à venir.
Mais si nous sonmies chrétiens, pour nous détacher des choses mêmes permises, combien est grand noire crime , si nous demeurons attachés à celles qui ne doivent pas même être nommées parmi les chrétiens ! selon ce que dit saint Paul : « Que l'impureté et l'avarice ne soient pas môme nommées parmi vous, ainsi qu'il est convenable parmi les saints. « Et encore : « Ce qu'ils l'ont dans le secret, est honteux même à dire -. »
XLIe JOUR.
Immortalité de l'âme, résurrection des corps. (Luc, .\x. 37, 38.)
Ur que les morts ressuscitent , Moïse même vous l'a dit '. Il va à la source , et il leur allègue les paroles du législateur, et le fondement de l'alliance. Je serai ton Dieu, dit Dieu à Abraham* : et c'est sur cela que l'alliance est fondée. Et depuis il s'est toujours appelé le Dieu d' Abraham, le Dieu d'Isaac, le Dieu de Jacob. El c'est ainsi qu'il se qualilia, quand il apparut à Moïse pour l'envoyer à son peuple : « Je suis le Dieu de Ion père, le Dieu d'Abraham, le Dieu d'Isaac, le Dieu de Jacob. » El après : «Va, » dil-il, « el dis aux enfants d'Israël : le Seigneur Dieu de vos pères; le Dieu d'Abraham, le Dieu d'Isaac, le Dieu de Jacob : c'est là mon nom à jamais , el c'est là mon mémorial , et le litre sous lequel je veux être connu de génération en génération 5. Or Dieu n'est pas le Dieu des morts», » ni le Dieu de ce qui n'est plus. « Les morts , » à les regarder comme morts, « dorment dans le sépulcre; le Seigneur ne s'en souvient plus, el ils ne sont plus sous sa main^ » Mais il n'en est pas ainsi des âmes saintes, des âmes des amis de Dieu : car s'ils sont morts à l'égard de l'homme, « ils sont vivants pour Dieu. Ils sont vivants sous ses yeux el devant lui; » et encore : « ils sont vivants pour lui". » S'ils ont perdu le rapport qu'ils avaient à leurs corps et aux autres hommes, ils avaient un autre rapport à Dieu, qui les a faits à son image, et pour en être loué. Ce rapport ne se perd pas : car si le corps se dissout et n'est plus animé de l'Ame, Dieu pour qui l'âme a été faite, et qui porte son empreinte, demeure toujours. Ainsi les amis de Dieu subsistent toujours par le rapport qu'ils ont à Dieu. El c'est pourf|uoi il se dit leur Dieu , non-seulement durant leur vie , mais encore après leur mort. Car leur vie a été trop courte pour donner à Dieu une dénomination éternelle. Or le litre de Dieu d'Abraham, d'Isaac el de Jacob , est éternel. Dieu donc se dit leur Dieu , parce qu'ih vivent toujours devant lui, el qu'il les lient .sous sa face : et comme dit l'apOlrc saint
- V Oen^'^lr.ri^H ' l u^'"'' ' \ ''H '^^ ~^- ^«^■. '"'• 37.
Paul ' : « Dieu ne rougit pas de s'appeler leur Dieu, parce qu'il leur a bâti une ville permanente , el qui avait des fondements éternels. » Autrement, comment n'aurail-il pas honte de s'appeler leur Dieu, s'il les avait abandonnés, et ne leur eût laissé pour demeure qu'un tombeau? Ils sont donc vivants devanl lui : el ce qui leur convient, convient à tous les enfants de Dieu; puisque c'est le fondement de l'alliance, à laquelle par conséquent loul le monde a pari. Car ce mcrac Dieu qui se dit le Dieu d'Abraham, se dit en même temps le Dieu de nos pères , et en disant à Abraham : « Je serai ton Dieu, » il a ajouté : « el de ta postérité après toi 2. » Il leur a donc égalemcnl destiné cette demeure éternelle.
On dira que Jésus ne prouve que l'immortalité des âmes, et non pas la résurrection des corps. Mais la coutume de l'Ecriture est de regarder une de ces choses comme la suite de l'autre. Car, si on revient à l'origine. Dieu avant que de créer l'âme , lui a préparé un corps. Il n'a répandu sur nous ce souffle de vie, c'esl-à-dire l'âme faite à son image, qu'après qu'il a donné à la boue, qu'il maniait si artistement avec ses doigts loul-puissants, la forme du corps humain. Si donc il a fait l'âme pour la mettre dans un corps, il ne veut pas qu'elle en soit éternellement séparée. Aussi voulut-il d'abord qu'elle y fût unie éternellement, puisqu'il avait fait l'homme immortel, et que c'est par le péché que la mort a été introduite sur la terre. Mais le péché ne peut pas détruire à jamais l'œuvre de Dieu : car le péché et son règne doit être lui-même détruit. Alors donc l'homme sera rétabli dans son premier état : la mort mourra; et l'âme sera réunie à son corps, pour ne le perdre jamais. Car le péché qui en a causé la désunion ne sera plus. Il a donc prouvé aux sadducéens plus qu'ils ne voulaient, puisqu'il leur a prouvé non-seulement la résurrection des corps , mais encore la subsistance éternelle des âmes, qui est la racine et la cause fondamentale de la résurrection des corps, puisque l'âme à la fin doit attirer après elle le corps, qu'on lui a donné dès son origine pour son éternel compagnon.
Que resle-t-il donc après cela, sinon de nous réjouir avec les pharisiens, de ce que Jésus a fermé la bouche aux sadducéens^, qui ne voulaient croire ni la résurrection, ni la subsistance des âmes après la mort. Le Sauveur les a confondus : il est allé d'abord à la source de l'erreur, en leur prouvant l'immortalité des âmes. Joignons-nous donc à ces .docteurs de la loi, qui , ravis de ce qu'il venait de dire, s'écrièrent avec une espèce de transport : Maître, vous avez bien dit''. Mais ce ne sont pas de vains applaudissements que Jésus cherche. S'il a bien dit, profitons de sa doctrine. "Vivons comme devant éternellement vivre : ne vivons pas comme devanl mourir, pour terminer tous nos soins à celte vie : songeons à cette vie qui nous est réservée éternellement devanl Dieu, et pour Dieu. Commençons donc dès à présent à vivre pour lui, puisque c'est pour lui (|ue nous devons vivre dans l'éternité. Vivons pour lui : aimons-le de tout notre cœur : c'est ce qu'il nous va enseigner dans la lecture suivante.