‹ Œuvres complètes de BossuetChapitre 259 sur 851 · Philem.,20. — 2. MaUh., vi. 2t · texte numérisé non relu

Philem.,20. — 2. MaUh., vi. 2t

« Pleurer avec ceux qui pleurent , se réjouir avec ceux qui se réjouissent', être faible avec les faibles 2, souffrir comme dans le feu, et être brûlé, lorsque quelqu'un est scandalisé^. » 0 mon Dieu! si rien de cela n'est dans mon cœur, ni je n'aime mon prochain comme moi-même, nijenevous aime de toute ma force et de loul mon cœur.

Encore, si en connaissant mes faiblesses el mes distractions, mes langueurs, mon indifférence, mon insensibilité et mes froideurs, je pouvais verser à vos pieds un torrent de larmes : je commencerais à aimer, en déplorant la privation et la perte de l'amour. Mais, ô Dieu ! loul est faible en moi, et même la douleur de n'aimer pas.

Est-ce donc que je ne veux pas aimer? ou est-ce que je ne le puis pas, et que je n'en ai pas la force? En effet, n'aime pas qui veut, el on n'aime pas ce qu'on veut; et il faut être attiré. Mais, ô Dieu! si je ne pouvais pas aimer, vous ne me diriez pas : Aime; si je n'avais point de force pour aimer, vous ne me diriez pas : Aime de toute ta force. Mais, ô Dieu ! si je le pouvais, et si j'en avais la force, ne le ferais-je pas, maintenant, qu'étant devant vous, ou je le veux, ou je tâche de le vouloir sincèrement? Est-ce que je veux, et ne veux pas tout à la fois? Est-ce qu'aimer est autre chose qu'un bon vouloir? 0 mon Dieu ! expliquez-moi ma maladie , el le besoin que j'ai de vous, pour me servir de mes forces, pour vouloir ce que je veux, ou pour commencer à le vouloir.

Il esl vrai, comme je l'ai dit: n'aime pas qui veut ; et on n'aime pas ce qu'on veut ni autant qu'on veut : il faut être attiré; et surtout on n'aime pas Dieu, que Dieu n'attire. « Personne ne vient à moi que mon Père ne le tire... Quand je serai élevé de terre , je tirerai tout à moi **. » Et de là vient que l'Epouse disait : Tirez-moi, et nous courrons^. El pour dire. Tirez-moi, de tout son cœur, et comme il faut; il faut déjà commencer d'être tiré. 0 Seigneur! lirez-moi donc : commencez, et faites-moi suivre : commencez ; et je trouverai mon cœur cl mes forces, pour loul employer à vous aimer.

XLIXc JOUR.

Suite des mêmes réflexions. Lumière et délectation : attraits de l'amour de Dieu. (Matth., xxii. 39.)

Relis, mon àme, ce doux commandement d'aimer : c'est commencer à aimer, que d'aimer à le relire, el à peser toutes les paroles qu'il contient. 0 Dieu, j'ai connu, et j'ai senti que pour vous aimer, il faut être tiré et attiré. Mais comment m'atlirezvous? est-ce seulement en me manifestant vos beaulés? c'est-à-dire, en me montrant tout le bien , comme vous disiez à Moïse : Je te montrerai tout le bien ", en me montrant moi-même à toi. Ilàlez-vous donc, ô Seigneur! montrez-moi en vous toute vérité, toute perfection et tout bien, afin (lue je coure à vous , ravi par l'odeur de vos parfums, par la douceur de vos allraits.

Mais, 0 Seigneur! est-ce assez que vous éclairiez mon intelligence? Ne suis-je qu'un ignorant , qu'il faut instruire? Ma volonté n'csl-ellc pas aussi ma-

1. Rom.. XII. 15. — 2. /. Cor., ix. 22. — 3. //. Cor., xi. 29 — 1. Jean., vi. 44; xii. 32. — 5. Canl., i. 3. — 0. Exod., xxxiii. 19.

MÉDITATIONS SUR L'ÉVANGILE

lade par un secret el invincible allachcmenl au bien sensible, que mon enlenilonienl est malade par une ignorance profonde de vos vérités'? Entrez donc au dedans de moi, ô Seigneur! Saisissez-vous du secret et profond ressort, d'où partent mes résolutions et mes volontés. Remuez, excitez, animez tout; el du dedans de mon cœur, de celle intime partie de moi-même, si je puis parler de celte sorle, qui ébranle tout le reste, inspirez-moi cette chaste et puissante délectation, qui fait l'amour, ou qui l'est. Répandez la charité dans le fond de mon cœur, comme un baume et comme une huile céleste. Que de là elle aille, elle pénètre, et qu'elle remplisse tout au dedans et au dehors. Alors je vous aimerai; el je serai vraiment fort , pour vous aimer de toute ma force.

Recommençons la lecture du divin précepte; ou plutôt lisons-le inlériourement dans ces tables intérieures, dans ces tables de notre cœur, où vous avez commencé à en écrire toutes les paroles. Vous dites : Aimez. Je veux aimer. Vous dilcs : De tout votre cœur. C'est de tout mon cœur. Vous dites : De toute voire pensée. Venez, toutes mes pensées, lous mes sentiments, tous mes mouvements , tous mes désirs : venez, réunissez-vous pour aimer Dieu. Vous dites : De toutes vos forces, c'est-à-dire, de toutes ces forces que vous excitez , et que vous m'inspirez vous-même. 0 Seigneur! je vous suis, je cours de toute ma force, pour ni'unir à vous.

Mais, ô Seigneur! vous fuyez : plus j'approche, plus je vous vois loin : vous èles près, el vous êtes loin : vous êtes en moi , plus que moi-même. Vous n'y êtes pas seulement comme vous êtes dans toutes les choses animées et inanimées : vous êtes en moi comme la lumière et la vérité qui méclairent, et comme le chaste attrait, où mon cœur se prend. 0 Dieu ! vous êtes donc bien proche : mais, ô Seigneur ! vos lumières vous rendent inaccessible. 0 vérité ! vous croissez à mesure que je vous approche, et sans cesse vous vous retirez à ma faible intelligence. Il faut que j'aille me perdre dans celte nue où vous vous cachez; dans ce point obscur que je vois de loin , d'où vous vous faites sentir. Dieu si connu et si inconnu, je veux vous aimer au delà de mes connais.sances, comme un être incompréhensible, que l'on ne connaît qu'en s'élevant au-dessus de toutes ses connaissances, sans jamais pouvoir s'élever assez, ni comprendre, ni connaître assez combien vous êtes incompréhensible. 0 Seigneur! je m'unis à vous, à vos lumières, à votre amour : vous êtes ?cul digne de vous connaître et de vous aimer. Je m'unis autant que je puis à vos lumières el à vos attraits incompréhensibles; el dans ce silence intime de mon Ame, je consens à toutes louanges que vous vous donnez. 0 Seigneur ! le silence est votre If/uanfje! David le chantait ainsi dans un de ses psaumes : Le silence est votre louanr/e*. Il faut se taire, il faut se perdre, il faut s'abimer, el reconnaître qu'on ne peut rien dire de digne de vous, ni vous aimer comme il faut. C'est ainsi qu'il faut aimer le Seigneur son Dieu, non-seulement de toutes ses forces, mais encore, s'il se pouvait, de toutes les forces de Dieu.

), DM»a l« p«*iirn« i.xir, oli il «st porU , selon la Vol^ata , Tk incrj HTM^l'» : /,n lowinge vou$ appartient; ToriginaT porte: TM êiUntium laui : Le nilenee eut voire limunge

Lo JOUR.

Sidie, des mêmes réflexions. L'amour doit toujours croilre. (Mattli., XXII. 39.)

Quand j'aimerai de toute ma force , ce ne sera plus celle vie; la charité sera consommée; la cupidité sera éteinte; la sensualité el l'amour-propre seront arrachés. Mais tant que nous sommes en cette vie , ce poids qui nous entraîne au mal , subsiste toujours. « La loi de Dieu nous délecte dans l'homme

intérieur : mais il y a la loi des membres Et je

ne fais pas le bien que je veux, mais le mal que je ne veux pas... Malheureux homme que je suis! qui me délivrera de ce corps de mort'? » afin que j'aime Dieu de toutes mes forces, et que la loi de l'esprit ne trouve plus en moi de résistance.

En attendant , ô mon Dieu ! la charité doit croître toujours, et la cupidité toujours décroître. La force augmente en aimant : l'exercice de l'amour épure le cœur, en lui apprenant à aimer de plus en plus. Dieu est en nous quand nous aimons; et c'est lui qui du dedans de nos cœurs, y répand et y inspire l'amour. On mérite par l'amour de posséder Dieu davantage; et en le possédant davantage, d'aimer davantage. Je n'aime donc pas de toute la force que je puis exercer en cette vie, si je n'aime mieux demain qu'aujourd'hui, et si le jour d'après je n'augmente mon amour, jusqu'à ce que j'arrive à la vie, où le précepte de la charité s'accomplira parfaitement. On ne peut s'y préparer qu'en celle vie : mais on ne peut l'accomplir parfaitement que dans l'autre. Ce qu'il y a à l'aire en celte vie, c'est d'aimer toujours de plus en plus, et en aimant, d'acquérir de nouvelles forces pour aimer. Excitons-nous nuit et jour à cette pratique. Faites cela, et vous vivrez , dit le Sauveur^.

Lie JOUR.

Pratique de la charité dans l'Oraison dominicale.

Notre Fère'^. Si nous sommes des enfants et non des esclaves, servons par inclination, et non par crainte; par volonté, et non par menace. Enfants d'adoption, aimons celui qui nous a choisis, pour nous unir à son Fils unique.

Qui êtes dans les deux : qui vous y manifestez à vos élus; qui nous avez donné le ciel pour notre héritage, notre patrimoine, notre ville, notre patrie, notre maison. Habilons-y donc en esprit : tournons là toutes nos pensées ; sursum gouda : le cœur en haut. Purifions notre cœur, afin de voir Dieu. Unissons-nous par la foi à ceux qui le voient déjà lace à face; aux anges et aux âmes saintes. Cher-chons partout notre Père, car il est partout; mais cherchons-le principalement dans le ciel, parce qu'il y est dans sa gloire. Aimons sa gloire, aimons son saint nom, aimons son règne et sa volonté; c'est ce que la suite nous explique.

Votre nom soit sanctifié. Quel nom, si ce n'est le nom de Père que nous venons de lui donner? Sanctifions ce nom; ne portons [)as indignement le nom de fils; ne dégénérons pas d'un tel Père et d'une telle naissance. Quel nom encore? le nom de bon , en mettant en lui notre confiance; le nom de j juste, en observant ses justices, c'est-à-dire ses

1. liom., VII. 10, 22, n,2l. — 2. Luc, x. 28. —.3. A/uit/i., VI. 0; Luc, XI. 2.

LA DERNIÈRE SEMAINE DU SAUVEUR

commandcmenls; le nom de puissant, en ne craignant rien sous ses ailes; le nom de saint en le glorifiant comme le Saint d'Israël, en lui disant continuellement : Saint, Saint, Saint : le ciel et la terre sont remplis de yoItc gloire^ ; en nous sanctifiant nous-mêmes pour l'amour de lui et pour l'imiter, conformément à cette parole : Soyez saint , comme je suis saint^; enfin, le nom de Dieu, de Créateur et de Seigneur, en lui obéissant par un chaste et invariable amour, en traitant avec révérence les choses saintes, en honorant par notre vie le nom de chrétien, en vivant de manière sous ses yeux au dedans et au dehors , qu'il soit glorifié en nous.

« Si on parle, que ce soient des discours de Dieu ; si on exerce quelque ministère dans l'Eglise, qu'on le fasse comme par la vertu que Dieu donne , afin qu'il soit glorifié en toutes choses par Jésus-Christ Notre Seigneur, lui à qui appartient la gloire et l'empire , aux siècles des siècles. Amen^. »

Sanctifier le nom de Dieu en cette sorte, c'est l'aimer parfaitement, et tout faire pour lui et sa propre perfection.

Que votre règne arrive. Ce règne dont il est écrit : « Tout genou fléchira devant moi, et toute langue confessera le nom de Dieu^... lorsque la plénitude des nations sera entrée, et que tout Israël sera sauvè^. » 0 Seigneur! que ce règne arrive, et que vous soyez glorifié par toute la terre.

Que votre règne arrive : ce règne que nous attendons, lorsque vous viendrez juger les vivants et les morts, et que vous manifesterez votre puissance. Jour terrible et plein de menaces, mais néanmoins désirable à vos saints, à qui le Sauveur a dit : « Quand ces choses commenceront à se faire, regardez et levez la tète, parce que votre rédemption approche". » Quelle conscience faut-il avoir, combien pure, combien innocente, pour désirer ce jour! Lavez-vous , purifiez-vous' , soyez nets. C'est d'une telle netteté que sortent la confiance et l'amour.

Que votre règne arrive. Il arrive ce règne parfait pour chacun de nous, lorsque notre àme , réunie à son principe, attend en son temps le corps qui lui avait été donné; afin que l'homme entier soit soumis au règne de Dieu, et s'en ressente.

« Je désire d'être séparé de mon corps, pour être avec Jésus- Christ^. »

« Je ne désire pas d'être dépouillé, mais d'être revêtu par-dessus; afin que ce qu'il y a de mortel en moi soit englouti par la vie^. »

« Je désire m'ôloigner du corps et d'être présent au Seigneur'". »

Alors le Seigneur régnera : il n'y aura plus de mauvais désirs à combattre; non-seulement le péché ne régnera plus, mais il ne sera plus. Commençons à le détruire : Qu'il ne règne plus du moins dans nos corps mortels*^ : alors nous désirerons le règne parfait de Dieu en nous.

Le dernier fruit d'une bonne conscience, et de l'union de l'àme avec Dieu , est de ne pouvoir plus soulTrir ce corps qui nous en sépare, cl de désirer le sommeil des justes. Un secret dégoût de la vie, la séquestration de l'Ame par la contemplation et le désir des choses célestes , l'actuelle séparation de-

1. Is., VI. 3; Apoc, IV. 8. —2. Levit., xi. 44; /. Pet., i. Ki. — 3. Idem , iv. 11. — 4. Is., xlv. 24. — 5. Rom., xiv. 11; xi. 25,26. —6. Luc, xxi. 28. — 7. Is., i. 16. — 8. Philip., i. 23.— 9. //. Cor., V. 4. — 10. l'tam, 6. — 11. Rom., vi. 12.

vient alors notre plus cher objet. 0 Dieu ! que ce règne arrive! Quand serai-je dans votre royaume? Mon àme désire, mon àme languit, mon àme tombe dans la défaillance, en soupirant après vos éternels tabernacles, après cette cité permanente. Tout passe, tout s'en va : quand verrai-je celui qui ne passe pas? Quand serai-je fixé en lui, en sorte que je ne puisse plus le perdre? 0 que je puisse bientôt arriver à ce royaume? En attendant, régnez en moi, régnez sur tous mes désirs, régnez-y seul. On ne peut servir deux maîtres*, ni avoir deux rois, deux objets dominants dans son cœur. Les servir, c'est les aimer; c'est le Fils de Dieu, la vérité même, qui l'explique ainsi : Nul ne peut servir deux maîtres : car, ajoute-t-il , ou l'homme haïra l'un et aimera Vautre : ainsi servir, c'est aimer : servir sans partage, aimer sans partage : ou il supportera l'un et méprisera l'autre. Il n'y a point de milieu , aimer ou haïr, supporter ou mépriser. Régnez donc seul.

Que votre volonté soit faite. C'est l'amour pur; car qu'est-ce qu'aimer, si ce n'est avoir en tout et partout la môme volonté, jusqu'à l'entière extirpation du moindre désir contraire; et un total assujétissement de son cœur? Que votre volonté soit faite : qu'elle soit faite partout, et par tous; que j'aime; que tout le monde aime : car l'elTet de cet amour est de vouloir que tous les autres y soient entraînés. Que votre volonté soit faite : que toute justice, que toute raison, que toute vérité soit accomplie : car c'est là votre volonté. Qu'elle soit faite dans la terre comme dans le ciel; par les hommes , comme elle l'est par les anges, ces bienheureux esprits , qui vous aiment parce qu'ils vous voient. Qu'elle soit donc faite par amour, par un amour pur, par un amour constant et invariable. Elle ne se fera jamais de cette sorte que dans le ciel; ni nous n'aurons autre part que dans le ciel l'accomplissement parfait de ce précepte : Tu aimeras; ni nous n'aurons jamais autre part l'accomplissement parfait de cette demande : Votre volonté soit faite.

Vous arrivez donc par cette demande à la perfection et au dernier effet de l'amour divin. Absorbé dans ce saint et pur amour, vous commencez à penser à la vie mortelle; non pas comme à un objet désirable , mais comme à une charge nécessaire. Donnez-nous notre pain. Donnez-nous de quoi sustenter cette vie dont vous nous avez chargés , pour accomplir le temps de notre servitude et de notre pénitence; afin que ce temps étant accompli ,, nous venions à la liberté parfaite. Donnez -nous donc ce pain que nous devons manger dans notre sueur : c'est notre servitude, c'est notre supplice. Chacun doit travailler à sa manière pour gagner son pain. Que celui qui ne travaille pas , ne mange pas , disait saint Paul 2. Travaillons donc pour avoir ce pain : Dieu ne nous le donne pas moins, parce que lui seul bénit notre travail. Donnez-le-nous donc : Donnez-le-nous à chaque jour. Sentons à ce mot notre perpétuelle et irrémcdial)le indigence. Donnez-le-nous : nous ne le voulons que de vous, et par les voies que vous prescrivez. Donnez-nous le pain : sous ce nom nous entendons toutes les choses que vous nous avez rendues nécessaires. Donnez-nous les nécessités; ne nous donnez pas les

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