XCVI" JOUR
Vene:, les bénis de mon Père : récompense des justes. (Ibid.)
Vexez, les bénis de mon Père : Allez , maudits^. Venez : parole d'amour et d'union : parole de l'Epoux : Venez, mon épouse, ma bien-aimée^ : venez dans ma couche nuptiale : venez à la jouissance de mes immortelles beautés. Car tout cela , sous une autre figure , c'est le royaume qui vous a été préparé : c'est un trône, pour signifier la magnificence et la gloire : c'est la couche nupliale, pour signifier l'abondance de la joie, et l'accomplissement du mystère de l'amour divin, en faisant avec Dieu un même esprit. A ce Venez de l'Epoux céleste, l'épouse de son côté doit dire un autre Veniez : Veniez , mon bien-aimé^. C'est ce qu'il faut dire en foi, en espérance, en amour, dans l'esprit et avec les sentiments d'une épouse ardente et fidèle. Et l'esprit, et réponse disent : Venez. Que celui qui entend, dise : Venez'^ : qu'il appelle à chaque moment, et du fond du cœur, l'Epoux céleste. Que votre règne arrive'^. Que celui qui a soif vienne : qu'il vienne, celui qui a faim et qui a soif de la justice , et qu'il reçoive (fratuiteinent l'eau vive* que je lui prépare, gratuitement, par pur amour, par pure miséricorde : car encore que je récompense les œuvres, c'est dans les œuvres mes dons que je récompense : c'est, à remonter à l'origine, ma grâce que je couronne. C'est moi qui préviens : c'est moi qui attire : c'est moi qui donne le premier. Il faut donc venir, et en venant m'inviter à venir moi-même , et îx. dire ce dernier Venez , qui consomme la félicité et l'œuvre de la rédemption. Oui , je tiens bientôt : Il est ainsi : Amen, .le scelle cette vérité dans h!S cœurs : Venez, Seigneur Jésus, tenez^ : c'est par où finit l'Ecrilure. C'est le dernier avertissement qu'elle nous donne,
I. R'>m.. «II. 15, —2. McUlh.,xxy. 40. — .3. Idem, 31, 11. — 4,C-int., IT, «. — 5. l'Um, vu. 11. —6. Apoc, xxii. M,. — 1. UaUh.. VI. 10, — «. Apoc, x»ii. 10. — 9. Id'-m, 20.
comme celui qu'elle veut laisser le plus vivement empreint dans nos cœurs.
Venez, les bénis, les chéris de Dieu. 0 mon Sauveur, que j'entende le mystère de cette secrète bénédiction , par laquelle vous nous avez bénis avant l'établissement du monde , en nous préparant votre royaume I Mais qu'est-ce, ô Seigneur! votre royaume? sinon votre justice, votre vérité régnante sur les esprits, pour en animer tous les mouvements : « lorsque Jésus-Christ mettra à vos pieds loul le peuple racheté , se l'assujétissant lolalement par l'opération de sa toute-puissance : » en sorte qu'il n'y paraisse « que lui, et que Dieu soit tout en tous, et nous avec lui un môme esprit', » par l'effusion de sa gloire et la parfaite conformité de noire volonté avec la sienne. Ainsi ce qui fera notre règne , c'est le règne de Dieu sur nous. Lorsque tout lui sera assujéti, tout ira selon le mouvement de son esprit. Maintenant il y a en nous quelque chose d sujet, et aussi quelque chose de rebelle. Mais alors tout sera sujet : et cette sujétion bienheureuse qui est notre parfaite félicité, étant accomplie dans le chef et dans les membres, l'œuvre de Jésus-Christ sera parfaite. Venez donc, ô bénis de Dieu! venez à ce bienheureux royaume ! entrez dans la joie de votre Seigneur.
XGVIIc JOUR.
Retirez-vous , maudits; allez au feu éternel : condamnation des impies. (Ibid.)
Au lieu de ce Veniez si ravissant, plein d'une admirable douceur, qui satisfera le cœur de l'homme sans lui laisser rien à désirer : les méchants, les impénitents entendront cet impitoyable Allez, retirez-vous^ : et où iront-ils, les malheureux? Où, en s'éloignant du souverain bien , sinon au souverain mal? Où, en s'éloignant de la lumière éternelle, sinon à ces ténèbres extérieures , ténèbres affreuses, plus palpables que celles de l'Egypte ? Où, en perdant la joie éternelle, si ce n'est aux pleurs, au désespoir, à la rage, au grincement de dents, à l'éternelle fureur! Allez : retirez-vous , ouvriers d'iniquité. Retirez-vous , je ne vous connais pas. Ma marque n'est point en vous : je ne vous ai jamais connus^. Vos œuvres ont été trompeuses, défectueuses, passagères en tout cas, et destituées de persévérance ; vous n'êtes point de ceux sur lesquels est ce sceau de Dieu : « Le Seigneur connaît ceux qui sont à \m\ Allez, maudits. Vous avez aimé la malédiction, et elle viendra sur vous. Elle vous est atlachôc comme votre habit , comme la ceinture qui vous environne ; elle a pénétré la moelle de vos os^. Allez au feu, » arbre infructueux , qui n'êtes plus bon qu'à brûler : allez au feu éternel^' : nulle goutte de rosée, nul rafraîchissement ne viendra jamais sur vous. Allez à ce feu qui est préparé au démon : à celui qui dès le commencement n'ayant point voulu demeurer dans la vérité, est menteur et père de mensonge, meurtrier'', calomniateur, tentateur et accusateur des saints; d'où vient toute iniquité : allez en sa détestable compagnie, irnilaleurs de son orgueil et de son impénitence, participez à ses peines : qu'il soit
). ;. Cor., XV. 21,25, et se//.; Philip., m, 21; /. Cor., vr. 17, — 2. Malth., XXV. 41. — :i. Idem, vu. H'.i; xxv. 12. — 4. //. Tim., II. 19. — 5. /'.?., f.viri. IH, ]!). G. Mallli., xxv. 41. -- 7. .fo'in., VIII. 44.
voire tyran, votre bourreau. Puisque vous avez voulu vous mettre dans son esclavage, portez éternellement ce joug de fer, vous qui avez refusé le doux joug de Notre Seigneur.
Mais voici le comble des maux : Dieu contre vous avec toute sa justice et sa puissance. Ecoutez, tremblez; c'est lui qui parle : « Si vous ne m'écoulez pas, si vous méprisez mes commandements, je mettrai ma face contre vous : j'écraserai votre dureté et votre orgueil : je multiplierai vos plaies : comme vous marchez contre moi , je marcherai contre vous avec un cœur d'ennemi'. » — « Vous serez frappé » tout ensemble dans le corps, « de pauvreté, de peste, de froid et de chaud : dans l'esprit, de folie, d'aveuglement, et de fureur : le ciel sera de fer sur vos tètes, et la terre d'airain sous vos pieds : votre rosée sera la poussière^ : » vous ne porterez jamais de fruit : « parce que vous n'aurez pas voulu servir le Seigneur en joie et dans l'abondance de toutes sortes de biens, vous serez mis dans l'esclavage de votre ennemi , dans la faim, dans la soif, dans la nudité, dans l'indigence de tout : il mettra sur vos épaules un joug de fers. » Outre toutes ces plaies que vous entendez , « Dieu vous en enverra » de plus terribles « qui ne sont point écrites dans ce livre, » et qui passent tout ce qu'on peut exprimer par le langage humain : « et comme le Seigneur s'est réjoui en vous faisant du bien, il prendra plaisir maintenant à vous perdre, à vous renverser^. » Vous serez à jamais sous celte pitoyable verge; sous celte verge veillante, qu'a vue le prophète ^ : car le Seigneur veillera éternellement sur votre iniquité^, et « ne cessera de vous briser, de vous mettre en pièces'^. Pourquoi criez -vous inutilement? Votre plaie est incurable : je l'ai faite à cause de voire iniquité et votre dure malice, » dit le Seigneur par la bouche de Jérémie* : votre endurcissement a causé le mien : vous m'avez rendu inexorable , impitoyable, inflexible : « Allez. Et ils iront au supplice éternel : et les justes à la vie éternelle''. » C'est parla que Jésus finit sa prédication. C'est ce qu'il nous laisse à méditer : et il n'a rien de plus important à dire au peuple.
« Après donc qu'il eût fini tous ces discours"*, » il ne songe plus qu'aux préparatifs de sa mort : à la pâque ancienne , à la nouvelle : aux dernières instructions qu'il voulait laisser à ses apôtres, à la cène, et après la cène , à la dernière prière par laquelle il commença son sacrifice : finalement à sa mort.
XGVIIIc JOUR.
Jérémie figure de Jésus-Christ. Prédictions de ce prophète.
« Lequel des prophètes vos pères n'ont-ils point persécuté *'? » Un de ceux qu'ils ont le plus persécuté, pour leur avoir dit la vérité et qui par là s'est rendu une des plus illustres figures de Jésus-Christ, continuellement persécuté pour le même sujet, c'est le prophète Jérémie.
Ça été un des plus saints hommes de l'ancienne loi." C'est le seul de tous les prophètes dont il esl écrit : « Je l'ai connu avant que de l'avoir formé
1. Lev., XXVI. 14, 17, 19, 21, 27, 28. — 2. Deut., xxviii. 22, 28, 23,24. — 3. Idem, 47, 48. — 4. Ibid., 61, 63. ~ 5. Jtrem., i. 11, 12. -- 6. Van., iK. 14.— 7. Deut.. xxviii . 48, 61. —H.Jerem., xxx. 15. -- 9. Matlli., xxv. 46. — 10. Idem, xxvi. 1. — 11. Act., vti. 52.
dans le sein de ta mère, et avant que lu en sortisses, je t'ai sanctifié'. » Une sainteté avancée dans ce prophète, a été une des figures les plus excellentes de celle du Saint des saints : mais comme Dieu voulait donner à Jérémie une grande part à la sainteté de Jésus-Christ, il lui en a donné une très-grande à ses persécutions et à sa croix.
Dieu avait choisi Jérémie pour annoncer à son peuple deux terribles vérités : l'une , que la cité sainte et le temple même allaient être détruits et réduits en cendre par l'armée de Nabuchodonosor; l'autre, que le seul moyen qui restait au peuple, aux princes , au roi même, d'éviter le dernier coup, était de se soumettre volontairement à ce roi , que Dieu avait choisi pour son vengeur : en sorte qu'il ne voulait pas qu'on lui résistât, mais qu'on subît volontairement le joug, que Dieu avait mis entre ses mains pour l'imposer au roi de Judée, et à tout son peuple.
Jérémie par ordre de Dieu annonçait ces vérités : « Quoi, je ne visiterai pas les iniquités de ce peuple, dit le Seigneur? Je ferai de Jérusalem un monceau de sable, la retraite des serpents; et les villes de Juda seront désolées, et sans habitants 2. Voici ce que dit le Seigneur, » s'écrie-t-il en un autre endroit^ : « J'amènerai sur cette ville des maux horribles, en sorte que tous ceux qui les écouteront, leurs oreilles leur tinteront d'étonnement et de frayeur. Elle sera un sujet d'étonnement, de dérision, et de sifflement à toute la terre : et lu briseras en leur présence un pot de terre; et tu diras ; Ainsi je briserai mon peuple, et je mettrai celte ville en pièces, comme on y met un pot de terre : » ce ne sera pas comme on brise un vaisseau d'or, ou d'élain, ou de quelque autre métal, qu'on peut refondre et ressouder : « mais ce sera comme on casse, et on met en pièces un pot de terre, qu'on ne peut plus raccommoder : et ils seront ensevelis dans Tophet, » lieu abominable , parce que toute la ville sera ruinée, et les environs seront remplis de ses ruines; « et il ne restera pour les ensevelir, que cette exécrable vallée, » infâme à jamais par les sacrifices impies qu'y ont offerts les Israélites, en brûlant leurs fils et leurs filles à Moloch : « Ainsi je ferai à celte ville, et à tous ses habitants : elle sera déserte, cl abominable, comme Tophet. » Et pour ce qui regardait le temple : « Ne vous fiez point, » disait-il ', « en ces paroles de mensonge, en disant : Le temple du Seigneur, le temple du Seigneur, le temple du Seigneur : » comme si la sainteté de ce temple était capable de vous sauver seule : « car je ferai à cette maison, en laquelle mon nom a été invoqué, comme j'ai fait à Silo, ancienne demeure de l'arche que j'ai détruite et rejelce. » Et le Seigneur dit encore à Jérémie ^ : « Va-t-en à l'entrée de la maison du Seigneur : » car c'est là que je veux que tu en annonces la ruine : « et tu leur diras : Je ferai que celle maison sera comme Silo, un lieu désert et abandonné; et je ferai que cette ville sera en malédiction à tous les habitants de la terre. » I II n'épargnait pas les rois. « Voici ce que dit le Seigneur à Joachim , fils de Josias , roi de Juda : On ne pleurera point à sa sépulture : et ses sœurs ne diront pas : Hélas f mon frère : ni elles ne se
1. Jerem., i. 5. — 2. Idem, ix. 9, 11. — 3. Ibid., x:x. 3, 8, 10, 11. -- 4. Ibid. ,\ii. 4, 12, 14. — 3. Ibid., xxvi. 2. 6.
MÉDITATIONS SUR L'ÉVANGILE
pleiiiulronl les unes les autres, en disant : Hélas! ma Sieur : on ne criera point en pleurant : Hélas! Prince : hélas! Seigneur. H sera enseveli ilo la sépulture d'un Ane; il est pourri, et on l'a jeté hors des portes de Jérusalem. » Son lils ne sera pas plus heureux. * Quand Jéchonias, lils de Joachim , roi deJuda, serait comme un anneau dans ma main droite, je l'en arracherai, dit le Seigneur : Je te livrerai entre les mains du roi de Babylone; et je l'enverrai toi et ta mère qui t'a porté dans ses entrailles, dans une terre étrangère, et vous y mourrez. Terre, terre, terre, écoute la parole du Seigneur. Voici ce que dit le Seigneur : Ecris, que cet homme sera stérile et n'aura aucune postérité durant ses jours : » parce qu'encore qu'il doive avoir des enfants, « il n'en aura point qui lui succède, ni qui soit assis sur le trône de David'. »
Il ne prédisait pas à Sédécias une plus heureuse destinée. » Voici ce qu'a dit le Seigneur au Roi qui est assis sur le trône de David, et à tout le peuple : Je vous enverrai le glaive, et la famine, et la peste : et vous serez en étonnement, en sifflement, et en horreur à tous les peuples du monde ^. Sédécias, roi de Juda, n'évitera pas les mains des Chaldéens, et du roi de Babylone^, » et le reste qu'il prophétisa publiquement, et en présence du roi, durant que la ville était assiégée \
Jérémie était devenu odieux aux rois, aux sacrilicateurs, aux prophètes et à tout le peuple, à cause qu'il annonçait ces vérités. Et ce qui les animait davantage, c'est qu'il leur disait, que c'était à cause de leurs péchés, de leurs idolâtries , de leurs injustices, de leurs violences, de leurs fraudes, de leur avarice, de leurs impudicités et de leurs adultères, de leur endurcissement et de leur impénitence, que tous ces maux leur arriveraient, sans qu'il y eût pour eux aucune ressource. « Voici ce que dit le Seigneur : Ne vous trompez pas vous-mêmes , en disant : Les Chaldéens se retireront; » car ils reviendront bientôt; « et ne se retireront plus : et ils prendront, et ils brideront celte ville. Et quand vous auriez défait toute leur armée, et taillé en pièces vos ennemis, en sorte qu'il n'y reste qu'un petit nombre de blessés , ils sortiront de leurs tentes un à un, et ils brûleront cette ville^. » La seule ressource qu'il leur annonçait, était de se rendre aux ennemis. " Tu diras à ce peuple : Voici ce que dit le Seigneur : Je mets devant vous la voie de la vie et la voie de la mort : celui qui demeurera en cette ville, mourra de l'épée, de la famine et de la peste; mais celui qui en sortira, et se rendra aux Chaldéens qui vous assiègent , vivra : et son àme lui sera comme une dépouille qu'il aura sauvée des mains des ennemis : car j'ai iriis ma face contre cette ville en mal, et non pas en bien; et il faut qu'elle soit livrée au roi de Babylone, et qu'il la consume par le feu* : » ce qu'il répéta encore à Sédécias',
XCIXe JOI.'R.
Le$ touffrance» de Jérémie.
Telles étaient les dures vérités, que Dieu mettait en la I>ouchc du prophète Jérémie; et ce qu'il souf-
1. Jtrem., Mil. 18. 19, 23, 21, 2:,, 20, .%. — 2. Idem, xxm. 16, IH. — 3. Ihid., xxxii. i. -.A. Ihid., XXXIV. 1, 2, i. —5. Ihvl., XXXVII. H. «... «. Ihil.. XII. >i, tt, 10. - 7. Ibid., XXXVIII. 17, U.etêuiv.
frit à ce sujet pendant quarante-cinq ans que dura son ministère, est inouï. 11 avait ù, souffrir mille indignités , qui lui faisaient dire : « J'ai été en dérision à tout mon peuple , le sujet de leurs chansons tout du long du jour, et l'objet de leur moquerie. Il m'a rempli d'amerlume; il m'a enivré d'absynthe. Je ne connais plus le repos : j'ai oublié tous les biens. » On en venait jusqu'aux coups : et il disait : « Le solitaire s'assiéra, et se taira : il baisera la terre, et mettra sa bouche dans la poudre; pour voir s'il lui restera quelque espérance » d'être écouté dans ses prières. « Il livrera sa joue aux coups : il sera rassasié d'opprobres. » On voit dans ce dernier trait une image expresse du Fils de Dieu. Et un peu après : « 0 Seigneur, vous m'avez mis au milieu du peuple comme un arbre déraciné , » comme le mépris de tous les hommes : « Tous mes ennemis ont ouvert impunément la bouche contre moi'. » Ce fut dans sa patrie, dans la ville d'Anallioth, ville sainte et sacerdotale, qu'il eut le plus à souffrir de ses citoyens, et des sacrificateurs ses compagnons. On y conspira contre sa vie. « Et j'étais , » dit-il, (( comme un agneau innocent et doux qu'on porte au sacrifice : et je ne savais pas ce qu'ils machinaient contre moi, en disant : Mettons dans son pain un bois empoisonné : effaçons-le du nombre des vivants , et qu'on ne parle plus de lui sur la terre. » Et ils lui disaient : « Ne prophétisez plus au nom du Seigneur, si vous ne voulez mourir entre nos mains. » Mais il fallut obéir à Dieu : et il prophétisa contre Anatholh , d'une manière terrible : « Je visiterai les habitants d'Analhoth : leurs jeunes gens mourront de l'épée, dit le Seigneur des armées : leurs jeunes enfants et leurs filles mourront de faim et de peste; et il ne restera rien de cette ville ; j'amènerai tout le mal sur Anathoth, et l'an de sa visite sera plein d'effroi 2. »
Ainsi en arriva-t-il à notre Sauveur dans Nazareth. « Il ne pouvait y faire beaucoup de miracles , à cause de leur incrédulité : car ils se disaient l'un à l'autre : N'est-ce pas là ce charpentier fils de Marie, frère de Jacques et de Jean? Et n'avons-nous passes sœurs parmi nous? Et ils le méprisèrent^. » Il éprouva, comme Jérémie, la vérité de ce proverbe : « Le prophète n'est point reçu dans sa patrie. » Il s'en plaignit. « Et ses citoyens remplis de colère le traînèrent hors de leur ville , au plus haut de la montagne où leur ville était bâtie , pour le précipiter du haut en bas^. »
Ce n'était pas seulement ses concitoyens qui machinaient contre lui, à cause de ses prophéties : tous les peuples s'encourageaient à le perdre, et ils se disaient les uns aux autres : « Venez , entreprenons contre Jérémie : il n'est pas le seul prophète , ni le seul sacrificateur, ni le seul sage : venez, frapponsle avec la langue, et ne prenons pas garde à tous ses discours. Vous savez, Seigneur, tout ce qu'ils ont entrepris contre ma vie : ils creusaient des abîmes sous mes pieds; partout ils me tendaient des pièges ^5. Ses meilleurs amis, qui semblaient le garder, entraient dans ces pernicieux conseils : tous ne songeaient qu'à le tromper, et à se venger do lui^, parce qu'il leur prophétisait des malheurs. Ainsi à chaque
1. Lament.,iii. 14. 1.5,17,28,29,30.45,40. -- 3. ./er/?m., xxi. 19,21, 2;;. 23. — Z.Marc., vi. 3,4.5. -4. Lnc, iv. 24,28, 29. -- 5. Jerem., xvin. 18, 22, 23. — 6. Idem, xx. 10.
LA DERNIÈRE SEMAINE DU SAUVEUR
pas du Sauveur, il trouvait des entreprises contre sa personne. On l'appelait démoniaque , imposteur : on le chargeait de toutes sortes d'injures, pour animer contre lui la haine publique : et par deux fois en très-peu de jours, on leva des pierres pour le lapider : ses frères mêmes ne croyaient pas en lui ' : et il fut livré par un de ses disciples.
Ce JOUR.
Jérémie persécuté par ses disciples. Autorité publique.
Venons à ce que souffrit Jérémie, non plus seulement par de secrets complots; mais par l'autorité publique. « Phassur, sacrificateur, fils d'Emmer, qui était prince dans la maison du Seigneur, entendit les discours de Jérémie : et il frappa ce prophète , » comme le prince des prêtres fit frapper le visage de saint Paul : « et il mit Jérémie dans les entraves : et il l'en lira le matin^ : » et le prophète, qu'il avait injustement maltraité, lui annonça sa destinée, et celle de tout le peuple. Une autre fois, comme Jérémie venait de prophétiser la ruine du temple, devant le temple même , « les sacrificateurs et les prophètes, et tout le peuple se saisirent de lui : et ils disaient tous ensemble : Il faut qu'il meure : » et ils le déférèrent « aux princes de la maison de Juda, en disant : Cet homme doit être condamné à mort, parce qu'il a prophétisé contre cette ville, et contre le temple, et qu'il a dit que le Seigneur en ferait comme de Silo^. » Jésus fut accusé du même crime "* : on lui imputait d'être le destructeur du temple : les sacrificateurs étaient à la tète de ses ennemis; et comme un autre Phassur, Anne et Caïphe les souverains sacrificateurs le persécutaient, et prophétisèrent contre lui : « Vous ne savez rien, » dit Caïphe; « et vous ne pensez pas qu'il faut qu'un homme meure pour tout le peuple, et que la nation ne périsse pas^ : » et les sacrificateurs et les docteurs de la loi prononcèrent l'un après l'autre, comme ils avaient fait autrefois contre Jérémie : « Cet homme est coupable de mort''. » Mais Dieu ne voulait pas que Jérémie mourût selon leurs désirs; et la sentence des pontifes contre Jésus-Christ fut exécutée.
Jérémie fut fait prisonnier du temps du roi Joachim, à cause de ses prophéties. ^Mais, comme dit saint Paul, la parole de Dieu n'est point liée. L'ordre de Dieu vint à ce prophète d'écrire au roi Joachim, ce qu'il avait prophétisé de vive voix : il manda Baruch, fils de Nérias : et il lui dicta ce qui devait arriver au roi et au peuple; puis il lui dit : « Je suis prisonnier, et je ne puis entrer dans la maison du Seigneur. Allez-y donc, et lisez au peuple, au jour de jeûne solennel , les paroles de Dieu que vous venez d'ouïr de ma bouche : » et le discours fut porté au roi , et un secrétaire le mit en pièces , et le roi le fit brûler : et Jérémie dicta de nouveau tout ce qui était contenu dedans, et ajouta beaucoup d'autres choses encore plus terribles''. Jérémie fut fidèle à Dieu , et continua à annoncer constamment sa parole.
1. Joan., VIII. 50; X. 31. — i. Jrrrm., xx. 1, 2, 3. — 3. Idem, XXVI. 2,6, 7,8,9, 11. - 4. Matt/t., \x\i.b7. .59.61. ~ 5. Joan., XI. 47, 49, 50. — 6. Idem, xviii. 13, 14; Matth., xxvi. 66. — 7, Jc-r.'W., XXXVI. 2, 4, 5, 6, 8, 15, 21, 23, 28, 32,
G le JOUR.
Jérémie dans le cachot ténébreux.
Après que le saint prophète eût été mis en liberté, il allait dans la terre de Benjamin pour quelques affaires , comme Dieu le lui avait ordonné : et comme il avait prophétisé , qu'il n'y avait de salut que de se rendre au roi de Babylone qui assiégeait Jérusalem; on le soupçonna de s'y aller rendre luimême, et il répondit : « Il n'est pas vrai : je ne vais pas me livrer aux Chaldéens : » car il fallait que cela se fît par autorité publique, et que le roi luimôme en donnât l'ordre. On ne voulut pas croire le saint prophète : et les princes , après l'avoir fait battre de verges, le jetèrent dans le cachot' noir et profond, dont le fond était de la boue. Jérémie y fut descendu avec des cordes, et on l'y laissa longtemps, afin qu'il y mourût : car il n'y avait plus de pain dans la ville, et on le laissait mourir de faim; et les princes dirent au roi : « Nous vous prions que cet homme meure : car il abat le courage de ce qui reste dans cette ville, de gens courageux, en .disant qu'il faut se rendre 2. » Le voilà donc accusé de crime d'état par les seigneurs : et le roi acquiesça à leur sentiment; mais Dieu lui changea le cœur, et trente hommes tirèrent Jérémie du lac de boue par son ordre.
Lorsque le prophète fut jeté dans le cachot ténébreux, il fit cette lamentation : « Je vois maintenant toute ma misère, et je sens la verge de la colère de Dieu dont il me frappe. Il m'a éloigné de la lumière : il m'a jeté dans les ténèbres Ma peau
s'est desséchée : ma chair est sans suc; mes os sont rompus. Un épais bâtiment me serre. Je suis environné de fiel et de travail. Il m'a mis dans les ténèbres, comme les morts qui ne sortiront jamais de leur cercueil. Je suis resserré de tous côtés.... mes
entraves sont appesanties Je suis enfermé dans
un cachot de pierres taillées , et il n'y a point de sortie.... » On ne me donne que du pain rempli de pierre. « Je ne suis nourri que de cendre » et de poussière.... « Je suis enfoncé dans le lac, et on a mis sur moi une pierre : les eaux » d'un lieu si humide « sont tombées sur moi; j'ai dit : Je suis perdu ^. »
GlJe JOUR.
Jérémie figure de Jésus-Christ par sa patience.
Telles furent les souffrances de Jérémie , pour avoir dit la vérité : c'est ainsi qu'il porta les traits de celles du Sauveur, qui, comme lui, fut accusé d'être un séducteur, et de soulever le peuple contre l'empereur, et contre l'empire : en sorte qu'il fallait le perdre comme un séditieux, et comme ennemi du prince. Jérémie eut part à cet opprobre du Sauveur. Mais il en est encore plus la digne ligure par sa douceur et sa patience, que par les cruautés qu'on exerça sur lui injustement. Lorsque les sacrificateurs et les prophètes, et le peuple le voulaient traîner à la mort, et criaient avec fureur, qu'il le fallait faire mourir, il dit aux princes et au peuple, ([ui l'allaicnt juger : « Le Seigneur m'a envoyé pour prophétiser toutes les choses que j'ai prédites
1. Jerem., xxxvii. 4, U, 12, 13, 14, 15. — 2. Idem, xxxviii. 4, 5,6, 9, 10. —3. Lament.,iu. 1, 2, 4, 5, 6, 7, 9, 16, 53,5».
MEDITATIONS SUR L'ÉVANGILE
à ce temple et à l'ollo ville. Mainlennnt donc corrigez-vous, et changez vos mauvaises inclinations, cl écoutez la voix duSeigncur voire Dieu; et pcul-ùlrc que le Seigneur se repentira du mal qu'il a prononcé contre vous. Pour moi je suis entre vos mains; faites de moi ce qu'il vous plaira ; mais sachez et apprenez, que si vous me faites mourir, vous livrerez un sang innocent contre vous-mêmes, et contre celle ville el ses habitants; car en vérité, le Seigneur m'a envoyé à vous , alîn de faire entendre toutes ces paroles" à vos oreilles'. » Dieu permit qu'il les apaisAt par des paroles si douces. On y voit une disposition admirable, puisque par lui-mômc prél à mourir comme à vivre, il ne craint dans sa mort que les châtiments quelle attirera sur tout le peuple : el il dil à Sédécias dans ce même esprit : t Que vous ai-je fait? Et qu'ai-je fait à vos serviteurs, et à tout le peuple, » que vous m'avez jeté dans le cachot? « Où sont vos prophètes qui vous disaient, que le roi de Babylone ne viendrait point? » Le voilà à vos portes : et je n'ai fait que vous annoncer ce que Dieu avait résolu. Ne me renvoyez donc point dans ce lac, de peur que je n'y meure^ : où il faut suppléer ce qu'il avait dil ailleurs : et que Dieu ne tous redemande un sang innocent'^. Car pour lui la mort ne le louchait pas, et surtout après la perte de sa patrie; puisqu'il disait : « Ne plaignez point le mort, et ne versez point de larmes sur lui; mais pleurez celui qui sort de son pays, parce qu'il ne retournera plus, et ne verra jamais sa terre natale*. »
Uq prophète nommé Ilananias prêchait tout le contraire de ce que prêchait Jérémie, et ne donnait que deux ans au peuple ; après lesquels on rapporterait à Jérusalem tous les vaisseaux qui avaient été enlevés du temple : et « Jérémie » entendant ces belles promesses, sans contredire davantage le faux prophète, lui dit « devant tous les prêtres et devant le peuple : Ainsi soit-il Hananias! Que le Seigneur fasse comme vous dites : puissent vos paroles être accomplies » plutôt que les miennes : « et que nous voyions revenir les vaisseaux sacrés el tous nos frères qui ont été transportés à Babylone. Mais écoulez ces paroles que je vous annonce, cl à tout le peuple : Les prophètes qui ont été avanl vous el avant moi, n'ont été reconnus pour tels, que quand leur prédiction a été accomplie : cl alors on a vu qui était celui que le Seigneur avait envoyé en vérité. El en même temps Hananias ôta du col de Jérémie la chaîne de bois » que ce prophète y avait mise par ordre de Dieu , en figure de la captivité future de plusieurs i)cuplcs : « el Hananias la mil en pièces, cl il dil : Ainsi Dieu brisera dans ficux ans le joug que Nabuchodonosor, roi de Babylone , a imposé à tous les peuples : et Jérémie, » sans rien ré[)liqu(;r, « se retirait « tranquillement : « mais la parole du Seif-'neur lui fut adressée, el il lui fui dil : Va, et
lu diras à Hanania.s Ecoule, Hananias : le Sei-
pneur ne l'a pas envoyé : el lu as donné à ce peuple uno conliance trompeuse. Pour «lela, voici ce que dit le Sciffneur : Je t'6lerai de dessus la terre : lu mourras dans Tan , parce quo lu as parlé contre le Seigneur. El le prophèto Hananias mourut dans Vnn an septième mois*. » Ainsi Jéréraie toujours patient,
I. Jêrem., XXVI, U-Iô. — 2. tlem, xxxvii. 17, 18. — .1. Ibid., ,,%, \: — I /HJ., XXII. 10. — 5. Ihid., XXVIK. I. tlBeq.
et par lui-même prêt à céder à tous ceux qui parlaient au nom du Seigneur, ne disait des choses fortes, que lorsque le Seigneur le faisait parler, et se montrait tout ensemble, le plus doux et le plus ferme de tous les hommes de son temps, en figure de Jésus- Christ qui disait, lorsqu'on lui donnait un soufflet : « Si j'ai mal dit, convainquez-moi : si j'ai bien dit , pourquoi me frappez-vous ' ? Et ailleurs : « Je ne suis point un possédé, mais je glorifie mon Père^; » el encore : Vous cherchez à me tuer, moi qui vous ai dil la vérité : Abraham dont vous vous vantez d'être les enfants, n'a pas fait ainsi 3. » C'est ainsi que, sans armer sa justice, il leur reprochait leurs sanguinaires desseins : et encore qu'il eût en main la vengeance de leur incrédulité, personne n'a été frappé de mort, comme le fut Hananias pour avoir contredit Jérémie. Il n'a eu que de la douceur pour ses ennemis; et pour épargner les hommes, il n'a montré la puissance qui lui était donnée pour punir, que sur cet arbre qui fut desséché à sa voix; car il fallait que sa bonté éclatât au-dessus de celle de Jérémie; et nul homme ne devait périr à ses yeux, ni à sa parole.
Il est vrai qu'il apprend aux Juifs avec indignation le châtiment inévitable de leur infidélité. « Et vous, » disait-iP, « accomplissez la mesure de vos pères : Serpents, engeance de vipères, comment éviterez-vous la damnation de la gêne, c'est-à-dire, l'enfer? » Mais tout cela qu'était-ce autre chose, que leur prédire leurs malheurs, afin qu'ils les évitassent? « Je vous envoie, » disait-il, « des prophètes, et des sages, et des docteurs : vous en tuerez et crucifierez quelques-uns; vous en flagellerez d'autres, et vous les poursuivrez de ville en ville, afin que tout le sang innocent tombe sur vous, depuis le sang d'Abel le juste, jusqu'au sang deZacharie, fils de Barachie, que vous avez fait mourir entre le temple et l'autel s. » N'était-ce pas leur faire voir leur perte future , et cependant autant qu'il pouvait, épargner leur sang? Ce qui fail même qu'en leur découvrant la tempête qui les menaçait, il leur montre le sûr asile qu'ils pouvaient trouver sous ses ailes. « Jérusalem, Jérusalem, qui fais mourir les prophètes el qui lapides ceux qui le sont envoyés, combien de fois ai-je voulu rassembler les enfants sous mes ailes, comme la poule renferme son nid sous les siennes : et tu n'as pas voulu ^. » N'impute donc tes malheurs qu'à toi-même : et si lu veux les éviter, reviens à moi. Il est encore temps, el je suis prêt à te recevoir.
GIII^; JOUR.
Patience de Jérémie dam le cachot.
Mais l'endroit où Jérémie fit le mieux paraître l'image de la douceur el de la patience, qui devait reluire dans la passion du Sauveur, fui celui où on le mil dans le cachot. Car alors sans murmurer, sans se plaindre, au milieu de tant de douleurs, el de tant d'angoisses, il parla en cette sorte : « Mon âme a dit : Le Seigneur est mon partage : j'allendrai ses miséricordes, sans lesquelles nous serions déjà tous consumés. Le Seigneur est bon à celui qui espère en lui, el à l'âme qui le cherche ; il est bon d'attendre en silence le salut que Dieu envoie. »
1. Joan., XVIII. 23. — 2. Idem, viii. 40. — 3. Ihid., 40. — 4. Mallh., XXIII. 32, 33. — 5. Idvtn, 34, 35. — 6. Ibid. xxiii. 37.
LA DERNIÈRE SEMAINE DU SAUVEUR
Loin de se plaindre de la longue suite des maux qu'il avait eu à souffrir : Il est bon à l'homme, disait-il , de porter le joug , et d'être exercé par les souffrances dès sa jeunesse. Le solitaire s'assiéra et demeurera dans le silence : il ne s'agitera pas et ne criera pas dans ses douleurs, parce qu'il lèvera ce joug salutaire et le mettra sur lui-même. Quelque rebuté qu'il se sente par un Dieu qui semble le frapper sans miséricorde, il baisera la terre et mettant sa bouche dans la poussière, il attendra humblement, s'il y a encore quelque chose à espérer. Loin de s'irriter contre ses persécuteurs , il donnera sa joue à qui le voudra frapper, et se rassasiera d'opprobres'. C'est ainsi que ce solitaire, cet homme accoutumé à se retirer sous les yeux de Dieu , et à répandre son cœur devant lui, porte en patience les injustes persécutions que lui fait son peuple , et ne se laisse aigrir par aucune injure.
Loin de s'arrêter à la main des hommes, qui , à ne regarder que l'extérieur, semble seule le frapper, il lève les yeux au ciel : « Et, » dit-il, « qui est celui qui osera dire , que les maux puissent arriver autrement que par l'ordre du Seigneur? Et qui dira : Le bien et le mal ne sortent point de la bouche du Très-Haut? Ou pourquoi l'homme murmurera-t-il de ce qui lui est imposé pour ses péchés? Recherchons nos voies dans le fond de nos consciences, et cherchons le Seigneur, et retournons à lui. Levons nos cœurs et nos mains au ciel vers le Seigneur, et disons-lui : Nous avons péché, et nous avons irrité votre colère ; c'est pour cela que vous êtes inexorable. Vous nous avez couverts de votre fureur : vous nous avez frappés sans miséricorde : et vous avez mis un nuage entre vous et nous, pour empêcher notre prière de passer jusqu'à vous^. »
C'est ainsi que ce saint prêtre , à la manière des sacritîcateurs infirmes, qui sont eux-mêmes revêtus de faiblesse, priait pour ses péchés et pour ceux du peuple : laissant au vrai sacrificateur, selon l'ordre de Melchisédech , la gloire de ne prier, et ne gémir que pour les autres. Et pour imiter le « gémissement qu'il a fait pour nous à la croix avec un grand cri, et beaucoup de larmes'', ce saint prophète dans ce lac affreux , dans ce cachot plein de boue , où le jour n'entra jamais : sous celte pierre qui le couvrait par en haut, et au milieu de ces tristes et impénétrables murailles, où il avait à peine la liberté de respirer : dans la faim qui le pressait, prêt à rendre les derniers soupirs, déplorait les calamités de son peuple plus que les siennes". Hélas, disaitil, « mes tristes prophéties nous sont devenues un lacet et un ravage inévitable : mon œil a ouvert des canaux sur mon visage, à cause de la ruine de la fille de mon peuple. Mes yeux affligés n'ont cessé de pleurer, et n'ont eu de repos ni nuit ni jour, jusqu'à ce qu'il plaise à Dieu de nous regarder en pitié du plus haut des cieux. Mes regards ont livré mon àme en proie à la douleur, pendant que j'ai vu périr toutes les villes sujettes à Jérusalem''. »
C'est ainsi qu'il pleurait les maux de ce peuple ingrat; de ce peuple qui avait tant de fois machiné sa mort, et qui l'avait enfoncé dans le cachot, dans le dessein de le faire mourir. Ainsi au milieu de sa
1. Lamene., m. 22-30. - 2. Tdem, 37, 4J. — 3. Hcb., v. 7. — •4. Lament., ni. G, 7, et seq. — 5. /dem,47,51.
passion, Jésus traîné au Calvaire par le même peuple , et portant sa croix, se retourna vers celles qui pleuraient ses douleurs, et leur dit : « Filles de Jérusalem, ne pleurez pas sur moi , mais sur vous, et sur vos enfants*. » Lui-même, en regardant la ville où il devait être crucifié dans peu de jours, pleura sur elle , en disant : « Ah ! si tu savais , » ville ingrate et malheureuse , « ce qui te pouvait donner la paix : mais ton malheur est caché à les yeux : viendront les jours, » et ils sont proches, « que tu seras ruinée de fond en comble, parce que tu n'as pas connu le jour où je te venais visiter-. » Et enfin : « Jérusalem, Jérusalem , qui fais mourir les prophètes, combien de fois ai-je voulu rassembler les enfants , comme une poule rassemble ses petits^? » Et le reste que nous venons de réciter.
C'est ainsi que Jésus pleurait Jérusalem : et il n'a point de plus parfaite figure de ses douleurs, que celles de Jérémie, et ces tristes lamentations, où il a si amèrement déploré la ruine de sa patrie, pendant qu'il la prédisait, et après qu'il l'eût vue accomplir, qu'encore aujourd'hui on ne peut refuser des larmes à des chants si lugubres.
Pleurons à cet exemple sur nous-mêmes : pleurons la perte de notre àme; et lâchons de la réparer, en la déplorant.
GIVe JOUR.
Jérémie priant avec larmes pour son peuple qui l'oulrage, figure de Jésus-Christ.
Ces larmes de Jérémie étaient une continuelle intercession pour son peuple. « Que mes yeux deviennent une fontaine de larmes , et ne cessent ni jour ni nuit de verser des pleurs : parce (juc la fille de mon peuple est affligée d'une très-mauvaise plaie. Si je vas aux champs, je ne trouve que des gens passés au fil de l'épée; et si je rentre dans la ville , je n'y vois que des visages pâles et exténués par la faim. Est-ce donc, ô Seigneur, que vous avez rejeté Juda? ou que vous avez Sion en abomination? Pourquoi donc lesavez-vous frappés, en sorte qu'il n'y reste rien de sain? Nous avons attendu la paix, et il n'y a aucun bien à espérer; nous avons cru que le temps de notre guérison allait venir, et il ne nous a paru que trouble. Seigneur, nous avons connu nos impiétés , et les iniquités de nos pères : nous avons péché contre vous. Toutefois ne nous faites pas l'opprobre des nations, à cause de votre saint nom : et ne renversez pas le trône de votre
gloire* Si nos iniquités nous répondent, » cl
s'opposent à la miséricorde que nous vous demandons; « faites-la-nous néanmoins, non point pour l'amour de nous , et à cause de nos mérites , mais à cause de voire saint nom qui a été invoqué sur nous. Car souvenez-vous de l'alliance que vous avez contractée avec nous, et ne la rendez pas inutile. Hélas! ô Seigneur, trouverons-nous un Dieu semblable à vous parmi les peuples où vous nous dispersez? Quelqu'une de leurs idoles nous donnera-t-ellc la pluie; ou celte eau bienfaisante lombera-l-clle du ciel toute seule, et sans voire ordre? N'êtes -vous pas le Seigneur notre Dieu, dont nous avons attendu les miséricordes? C'est vous qui avez fail toutes ces choses 5. »
1. Luc, xxm.28, — 2. Idem, xix. 41, 44. — 3. Matih., xxiii.37. 1. Jerem., xiv. 17, 21. — 5. Ll-u\, xiv. 7, 21, ad fin.
MHDITAÏIONS SUR L'ÉVANGILE.
C'est ainsi tiiie Jéromie priait iiuil ot jour avec larmes el gémissements, pour un peuple qui ne cessait de l'outrager, et de le poursuivre à mort; en ligure de Jésus-Christ notre grand pontife, « qui dans les jours de sa chair, de ses faiblesses , de ses soulïrances, de sa vie morlelle , oH'ranl des prières et des supplications à son Père , fut exaucé selon que le méritait son respect' : » et qui enfin à la croix, où ce même peuple l'avait attaché, criait à son Père : « Mon Père , pardonnez-leur; car ils ne savent ce qu'ils l'ont =. »
Dieu lui apprenait à accomplir le précepte , que Jésus-Christ devait un jour publier : « Priez pour ceux qui vous persécutent 3. » Car il disait : « Rendon aiusi le mal pour le bien ; puisqu'ils m'ont creusé une fosse pour m'y enterrer, » moi qui étais sans cesse occupé du soin de leur bien faire ? « Souvenez-vous, ù Seigneur! que j'étais toujours devant vous, pour vous demander du bien pour eux, et détourner d'eux votre colère*? » A la vérité, ce discours de Jérémie semble être suivi de terribles imprécations contre ce peuple; mais on sait que, selon le style des prophètes, cela même sous la figure d'imprécation, n'est qu'une manière de prédire les malheurs futurs de ces ingrats. Et c'est pourquoi nous voyons le même prophète , quand il eût vu tomber sur eux les maux qu'il leur avait prédits, loin d'en ressentir de la joie, comme il aurait fait, s'il leur avait souhaité du mal, fond en larmes à la vue de leur désastre, et finit ses lamentations par cette prière. « Souvenez-vous, Seigneur! de ce qui nous est arrivé : regardez-nous : voyez notre honte... Pourquoi nous oubliez-vous à jamais? V^os délaissements dureront-ils encore longtemps? Convertissez-nous à vous, el nous serons convertis, el vous nous pardonnerez : rendez-nous les jours où nous étions si heureux : rétablissez-nous en l'état où nous étions au commencement. Mais vous nous avez rejelés , et la colère que vous avez contre nous est extrême^. »
CVe JOUR.
Jérémie excuse au moins son peuple, n'osant prier pour lui. Il est vrai que Dieu déclarait à ce saint prophète qu'il ne voulait plus l'écouter : « Cesse de prier pour ce peuple : n'emploie pour eux, ni la prière, ni les cantiques de louange; et ne l'oppose pointa mes volontés : car je ne l'écouterai pas". » Et il lui disait encore : « Si Moïse et Samuel se mettaient devant moi, j'ai ce peuple en exécration. Chasse-le de devant ma face. Et s'ils le demandent : Où ironsnous? lu leur répondras : A la mort, celui qui doit aller à la morl : A l'épée, celui qui doit être percé par son tranchant : A la captivité, celui qui doit aller en captivité : » el que chacun suive son mauvais sort; Je ne veux pas l'en lircr. « Car, qui aura pilié de loi, 6 Jérusalem? ou qui s'afTligera pour loi, ou qui ira prier pour Ion repos? Tu as laissé le Seigneur ion Dieu M » Mais cela môme, que le saint prophète retenait ses gémissements et ses prières , était une espèce de' gémissement el de prière cachée : el s'il n'osait plaindre les malheurs de ce peuple juslemenl puni, il en pleurait les
I. //«»., V. 7. — 2. Auc, XXIII. .31. — .3. Malin., v. 41. — *.J*r,m..xyitn. 20. - 5 l,am>^nl., v. 1, JîO, SJl, 22. - 6. Jercm., ni. 1». — 7. Idtm, xv. 1, 3, 5,6.
péchés. « Qui remplira, » disail-il, « ma lèle d'eaux, el qui fera couler de mes yeux une fontaine de larmes, afin que je pleure nuit el jour ceux de mon peuple qui ont été tués dans leur iniquité? » Car qui pourrait excuser leurs crimes? qui pourrait demeurer davantage parmi eux? « qui me fera trouver dans la solitude une petite cabane, de » celles que les « voyageurs » y bâtissent, pour leur y servir de retraite? « el que je laisse mon peuple, el que je me retire d'avec eux? Car ce n'est plus qu'une troupe d'adultères el de prévaricateurs. Leur langue ressemble à un arc tendu , d'où il ne sort que mensonge et calomnie. Ils se forliflenl sur la terre, parce qu'ils vont d'un mal à un autre, el soutiennent le crime par un autre crime : ils ne me connaissent plus, dit le Seigneur. Ils se moquent les uns des autres : ils ont appris à leur langue à ajuster un mensonge : ils se sont beaucoup tourmentés, ràais à mal faire. Leur demeure est au milieu de la tromperie' : » et le reste n'est pas moins déplorable.
Mais encore qu'il ne pût dissimuler leur malice, il les excusait le mieux qu'il pouvait : et lorsque Dieu touché de leur rébellion , qui les faisait soulever contre lui malgré toutes ses menaces, lui défendait de prier pour eux; « parce que, » disait-il, o je les veux perdre, el je ne regarderai ni leurs jeûnes, ni leurs prières, ni leurs holocaustes^ : » il leur disait en tremblant et en bégayant, comme un homme qui n'osait parler : « A, a, a, Seigneur Dieu : leurs prophètes les séduisent : vous ne verrez , leur disent-ils, ni la peste, ni la famine; mais vous jouirez d'une véritable paix^. » Il priait, sans oser prier : il excusait ces ingrats, el portail leurs iniquités devant le Seigneur.
Jésus, comme Jérémie, semblait vouloir s'éloigner des Juifs : « Race incrédule et maligne, jusqu'à quand serai-je avec vous, et vous soufl'rirai-je''? » Mais comme lui, et plus que lui sans comparaison, il conserve toute sa bonté malgré leur malice, el se laisse arracher les grâces, comme il parait dans le même lieu qu'on vient de voir : « Race infidèle, serai-je encore longtemps parmi vous, et contraint de vous supporter? Amenez ici votre fils, » que je le guérisse.
GVIo JOUR.
1.CS Juifs mêmes reconnaissent Jérémie pour leur intercesseur.
Ce peuple ingrat sentit enfin que Jérémie lui était donné pour intercesseur; et après la prise de Jérusalem , ils dirent au saint prophète : « Que l'humble prière que nous faisons à Dieu à vos pieds, vienne jusqu'à vous : priez le Seigneur votre Dieu pour ces restes de son peuple ; cl qu'il nous annonce la voie où il veut que nous marchions. Jérémie leur répondit : Je m'en vais prier le Seigneur votre Dieu selon vos paroles : je vous déclarerai toutes ses réponses, el ne vous cacherai rien. » El ils lui promirent d'exécuter de point en point tout ce que le Seigneur lui ordonnerait pour eux. « Que le Seigneur, » dirent-ils, a soit un témoin de vérité et de bonne foi entre vous et nous : nous obéirons au Seigneur à qui nous vous envoyons, soit que vouSj ayez à nous dire du bien ou du mal de sa parf*. »
1. Jerem., ix. 1, 2, 3, 5, 0. — 2. Idem, xiv. 11, 12. — 3. Ibid., 13. — 4. Mall/i., XVII. 16. — 5. Jerem., XLii. 2, 9, elc.
LA DERNIÈRE SEMAINE DU SAUVEUR
Et Jérémie revint après dix jours : et leur défendit de la part de Dieu , d'aller en Egypte, où il voyait qu'ils seraient séduits par les idoles de ce peuple. « Voilà, » leur dit-il, « ce que vous prescrit le Dieu d'Israël , à qui vous m'avez envoyé pour porter vos prières à ses pieds : » et il les avertit en toute douceur et patience de se souvenir de leur parole, et d'obéir au Seigneur à qui ils l'avaient envoyé , comme ils l'avaient promis. Et après qu'il leur eût tenu ce pressant discours , « Azarias , et Johanan , et les autres superbes lui dirent : Vous mentez : le Seigneur ne vous a point envoyé, et ne nous a point défendu d'aller en Egypte; mais Baruch vous irrite contre nous, pour nous livrer aux Ghaldéens, et nous faire périr à Babylone'. » Après lui avoir fait cette réponse, ils allèrent tous ensemble en Egypte; et ils arrivèrent à Taphnis, et à Memphis, et à Magdalo, et dans toute la terre de Phaturès : et sans se rebuter de leurs injures et de leur désobéissance, Jérémie les y suivit avec une patience infatigable, pour les empêcher de périr dans leur idolâtrie. Ils s'obstinèrent à adorer les faux dieux de cette nation infidèle : et le saint prophète vit périr encore ces malheureux restes de Juda , dans le lieu qu'ils avaient choisi pour leur retraite, avec Pharaon Ephrée qui les y avait reçus-.
GVIIe JOUR.
Dieu rejette l'intercession de ce prophète.
Une sainte et véritable réflexion se présente ici : Jérémie était donné pour intercesseur à ce peuple : il ne cesse de prier pour lui et de détourner, autant qu'il peut, la colère de Dieu de dessus sa tète; mais Dieu ne le veut pas écouler : Moïse et Samuel étaient aussi d'agréables intercesseurs, dont David même avait chanté le pouvoir par ces paroles : « Moïse et Aaron sont remarquables parmi ses sacrificateurs : et Samuel est renommé entre ceux qui invoquent son nom : ils invoquaient le Seigneur, et il les écoutait^. » Mais en cette occasion nous avons vu que Dieu ne voulait pas les entendre'*. Qu'y a-t-il de plus saint que Noé, qui est sauvé du déluge, afin de réparer le monde perdu, et le genre humain anéanti : que Job , dont la patience a été vantée de Dieu comme un prodige , et qui pour cette raison a été nommé de Dieu comme intercesseur de ses fidèles amis : « Aljez, » disait le Seigneur, « et priez mon serviteur Job de prier pour vous : et je recevrai sa face, afin que votre folie ne vous soit point iraputée^ : » que Daniel, l'Iwmme de désirs , à qui il envoya son ange pour lui déclarer, que ses vœux pour ses frères, et pour tout son peuple , et pour la sainte montagne, et ce qui est bien plus admirable, pour la venue du Messie, étaient reçus devant Dieu" ? Et néanmoins ces trois hommes ne sont pas jugés dignes d'être écoutés pour le peuple Juif : c'est Ezéchiel qui le dit'' : « Si ces trois hommes, Noé, Daniel et Job étaient au milieu de ce peuple, ils délivreraient leurs âmes dans leur justice : dit le Seigneur des
armées : » Mais « ils ne délivreront ni leurs fils
ni leurs filles : » Oui, je le dis encore un
coup, « ils ne délivreront ni leurs fils ni leurs fil-
1. Jerem., XLlll. 2, 3, 4, 5, 6, 7, et seq.; xliv. 1, 2, 3, 4, et seq.
— 2. Idem, 15, 16, 17, 18, cl seq., 29. 30. — 3. Pi. , xcviii. G.
— 4. Jerem., xv. 1. — 5. Job., xlii. 8. -- 6. Don., nu. 21, 22, 23. — 7. Ezech., xiv. 14, 16, 18, 20.
les, » loin de pouvoir délivrer les étrangers : mais « ils seront délivrés seuls : » non, « Noé, Daniel et Job, » je le dis pour la troisième fois, « ne délivreront pas leurs propres enfants. » Afin que nous entendions, qu'il n'y a qu'un seul saint, et un seul juste, qui étant juste pour lui et pour les autres, sera écouté pour tous. « Le frère, « disait le Psalmiste' , ne rachètera pas son frère : l'homme ne rachètera pas un autre homme, ni n'offrira pour lui une digne propitiation, ou le prix de son rachat et de sa vie. » Nul ne peut offrir ce prix, que le juste par excellence et le Saint des saints, qui est nonseulement homme, mais Dieu et homme; qui donnera son âme pour nous, et expiera nos péchés par son sang.
GVIIIe JOUR.
Regrets de Jérémie de n'être au monde que pour annoncer des malheurs.
Un des effets les plus remarquables de la dou ceur et de la bonté de Jérémie, c'est le regret qu'il avait de n'avoir à annoncer que des malheurs à ses citoyens et à ses frères. « Ma mère, » disait-il, « malheur à moi : pourquoi m'avez-vous enfanté, homme de querelles que je suis, homme de discorde par toute la terre? » Je suis séparé de tout commerce ; « je ne prête à personne , et personne ne me prête : ils me chargent tous de malédictions ^ : » et encore avec le transport d'un cœur outré : « Maudit soit le jour où je suis né... Maudit l'homme qui a annoncé à mon père : Il vous est né un fils , et qui lui a donné cette joie trompeuse... Que ne m'a-t-il plutôt donné la mort dans le sein de ma mère , en sorte qu'elle me fût un sépulcre, ou que ne demeurât-elle grosse éternellement sans enfanter? Pourquoi suisje sorti de ses entrailles, pour ne voir que peine et que douleur, et passer tous mes jours en confusion^. »
Ce qui lui causait ces transports, c'est qu'il voyait que ses prophéties ne faisaient qu'accroître les péchés du peuple. Dieu lui mettait dans la bouche des paroles pressantes, comme si le mal allait arriver : et après, se ressouvenant de ses miséricordes et de sa longue patience, il attendait de jour en jour son peuple à résipiscence. Ce peuple ingrat abusait de ses bontés, et insultait à Jérémie, en lui disant : « Où est la parole de Dieu, que vous nous annoncez depuis si longtemps? Qu'elle vienne donc'*! » Le saint prophète s'en plaignait avec amertume : « Seigneur, vous m'avez trompé ! Quelle merveille que vous ayez prévalu contre moi! J'ai été en dérision à ce peuple, tout le long du jour. Tous m'insultent, et se moquent de mes prédictions : parce que je ne fais que crier iniquité et malheur, et inévitable ravage : » et cependant il n'arrive rien; « et la parole du Seigneur me tourne en dérision et en opprobre. Et j'ai dit » en moi-même : « Je ne veux plus me souvenir du Seigneur, ni prophétiser en son nom, ni exposer sa parole à la moquerie, et aggraver l'iniquité de ce peuple. Mais vous êtes toujours le plus fort : cette parole que je voulais retenir « dans mon cœur, y a été un brasier ardent; elle s'est renfermée dans mes os; les forces me manquent, cl je n'en puis plus soutenir le poids^;» il faut qu'elle sorte. Dieu prévaut de nouveau sur le
1. Ps., xLvni, 8, 9, 10. — 2. Jerem., XV. 10. -- 3. Idem, w. U, 18. — 4. Ibid., XVII. 15. — 5. /6«rf., xx. 7, 8, 9.
MÉDITATIONS SUR L'ÉVANGILE
siiinl propliole; et après ces agitations il faut qu'il code.
Les Ames prophétiques qui sont sous la main de Dieu, reçoivent' des impressions de sa vùrilé, qui leur causent des mouvements que le reste des hommes ne connaît pas. Doux vérités se présentent tour à tour à Jérémie : l'une, qu'il fallait annoncer au peuple tout ce que Dieu ordonnait , quelque dur qu'il fût, et quoi qu'il en coùt;\t , car il est le maître; et qu'il fallait prendre pour cela un front d'airain : l'autre , que prophétiser t\ un peuple qui se moquait de la prophétie , à cause que l'etrel n'en était pas assez prompt , loin de le convertir, c'était non-seulement aggraver son crime, et augmenter son supplice, mais encore exposer la parole de Dieu à la dérision et au blasphème. Dans les endroits qu'on vient de voir, Dieu lui imprime cette dernière vérité d'une manière si vive, qu'il ne peut dans ce moment être occupé d'une autre pensée. Car il imprime tout ce qu'il lui plaît, principalement dans les âmes qu'il s'est une fois soumises par des opérations toutes-puissantes. A la vérité , quand il veut, il sait bien les ramènera lui, et les tenir sous le joug; mais dans le temps qu'il les veut pousser d'un cOté, ils paraissent avoir tout oublié, excepté l'objet dont ils sont pleins. Car Dieu pour certains moments, les laisse à eux-mêmes , et aux grâces ordinaires, pour tout autre objet; et pour celui dont il lui plaît de les remplir, l'impression en est si forte, le caractère si vif et si enfoncé dans le cœur, qu'il semble n'y rester plus d'attention, ni de mouvement pour les autres choses, ni aucune capacité de s'y appliquer. Par un transport de celte nature , Jérémie, qui se voit contraint à n'être premièrement qu'un prophète de malheurs à tout son peuple, c'est-à-dire au seul objet de son amour et de sa tendresse sur la terre , et ce qui lui paraissait encore d'une plus insupportable rigueur, à ne faire plus autre chose, en second lieu, qu'en accroître en quelque façon l'iniquité et le supplice; ne veut plus vivre en cet état : il voudrait n'avoir jamais été, et ne trouve point d'expression assez forte pour expliquer ce désir. Un troisième objet se présente à lui : la prophétie méprisée, la parole de Dieu en dérision , ses prophètes décriés , son nom blasphémé , et sa justice exposée au mépris des hommes, à cause de sa bonté dont ils abusent. C'est le comble de la douleur : et après avoir voulu effacer du nombre des jours, celui de sa nativité; puisqu'il ne peut point s'empêcher d'avoir l'être , il fait un eiïort secret, pour ne plus écouler la prophétie qui se présente à lui avec une force qu'il ne peut éluder. Il ne faut donc plus s'étonner, si ses agitations sont si violentes, f/est Dieu de tous côtés qui le presse ; qui lui donne , pour ainsi parler, des forces contre lui-rnêitie; et à la (in le réduit, après des tourments inexplicables, à continuer ses funestes et fatales prédictions.
Il ne convient pas au Sauveur d'être agité de cette Hortc : car son Ame est tellement dilatée, et d'une capacité si étendue, que toutes les impressions divines y exercent, pour ainsi dire, au large et tranquillement leur elTicace. Mais néanmoins il a dit : « Si je n'éUiis pas venu, et que je ne leur eusse point I»arlé.; si je n'avais pas fait en leur présence des miracles, qu'aucun autre n'avait jamais faits, ils
seraient sans péché : mais maintenant ils n'ont plus d'excuse; et ils haïssent gratuitement et moi cl mon Père', » ainsi que David l'avait prédit^. C'est donc lui qui leur Ole toute excuse : sa parole les jugera, et les condamnera au dernier jour. Lui qui venait ôter le péché du monde, a donne lieu au plus grand de tous les péchés, qui est celui de mépriser et de poursuivre jusqu'à la mort de la croix, la vérité qui leur apparaissait en sa personne. Les blasphèmes se sont multipliés, et on lui a insulté jusque sur sa croix et dans son agonie. Sa passion , sa mort , son sang répandu , sont la matière de l'ingratitude de ses disciples, et leur tourne à mort et à péché. Les crimes s'augmentent par les grâces : c'est la grande douleur du Sauveur; c'est le calice qu'il voudrait pouvoir détourner de lui; c'est ce qui lui perce le cœur; c'est enlîn ce qui l'abat devant son Père; ce qui lui fait suer du sang, ce qui est le véritable sujet de celle profonde tristesse, qui pénètre son ûrae sainte jusqu'à la mort, et enfin de son agonie.
GIX« JOUR.
Jérémie annonce à son peuple sa délivrance.
Il n'en esl pas de Jésus, comme des prophètes, à qui Dieu défend de le prier, et à qui il dit, comme à Jérémie : « Je ne vous exaucerai pas*. » Car au contraire il dit à son Père : « Je sais que vous m'écoutez toujours \ » Et afin de nous donner en la personne de notre prophète, une figure quoique imparfaite de l'intercesseur qui esl exaucé , il lui parla en celle sorte , pendant qu'il était arrêté dans le vestibule de la prison : « Crie maintenant; élève ta voix; et je t'exaucerai; et je t'apprendrai des choses grandes, et d'une inébranlable fermeté, que tu ne sais pas''. » C'est que la Judée et Jérusalem seraient rétablies; qu'il y ramènerait son peuple; qu'il en guérirait les plaies; qu'il les purifierait de tous leurs péchés'*. Il répandit alors un esprit de prière'' dans tout son peuple. « Réjouissez-vous, ô Jacob ! hennissez contre les gentils et contre Babylone, qui en est le chef; et dites : Sauvez, Seigneur, les restes de votre peuple; et je vous rappellerai de la terre, où je vous avais envoyés en captivité ". » Jérémie annonça au peuple ce glorieux rélablissement : il leur en marqua le temps , cl leur déclara qu'à la soixante- dixième année de leur servitude, il ferait éclater ce grand ouvrage. « Car je sais, dit le Seigneur, les pensées que j'ai pour vous, des pensées de paix et non d'a/Tliclion; pour vous donner la fin de vos maux, et la patience en attendant pour les endurer; et vous m'invoquerez , et vous irez en votre patrie : et vous me prierez , et je vous exaucerai : et vous me chercherez, et vous me trouverez, lorsque vous m'aurez cherché de tout votre cœur". » Ainsi le prophète Jérémie n'annonça pas seulement au peuple sa désolation; mais pour être une parfaite (igure de Jésus-Christ, il leur annonça encore sa délivrance, qui devait ôlre la figure de celle de son Eglise : et il fut choisi pour la demander à Dieu , et pour exciter dans loul^e peuple l'esprit de j prière. El s'il annonça à son peuple sa prise, sa 1 ruine, sa captivité , ce ne fut pas pour toujours. Il n'en fut pas ainsi des autres nations, auxquelles
1. Joan., XV. 22, etseij. -■ 2. Ps., xxiv. 19. -- 3. Jerem., vit. 10. — 4. Joan. , xi. 42. — 5. ,/erem., xxxiii, 1, 2, 3. — (i. Iilem, 4 , eliteq. — l.Zacli., xii. 10. -- 8. Jerem., xxxi. 7, 8. -- d.Idvm, XXV. 11; XXIX. 10, 11, 12, 13.
LA DERNIÈRE SEMAINE DU SAUVEUR
Dieu lui ordonna de prophétiser. « Va, lui dit le Seigneur des armées : prends de ma main la coupe de ma colère , et présente-la à tous les peuples a,uxquels je t'enverrai.... Et je la pris,.... et je la portai à Jérusalem et aux villes de Juda; à ses rois et à ses princes :.... et à Pharaon roi d'Egypte, et à ses serviteurs, à ses princes, et à tout son peuple, et généralement à tous les rois; aux rois d'Orient, aux rois des Philistins , et d'Ascalon, et de Gaza, et d'Idumée, et de Moab; et à tous les rois de Tyr et de Sidon, et aux rois des îles éloignées,.... et à tous les rois d'Arabie , et à tous les rois d'Occident, et aux rois de Perse , et aux rois des Mèdes , et à tous les rois du Nord de près et de loin :.... et le roi de Babylone boira après eux, » lui qui fait boire, ce calice de la colère de Dieu à tous les autres. « Buvez, buvez, leur dira le Seigneur; buvez, et enivrezvous , et vomissez , et tombez , et vous ne vous relèverez jamais'. Voilà le tourbillon du Seigneur; sa colère part ; son orage tombe; et il se reposera sur la tète de ses ennemis^.
Ainsi sont traités les rois et les peuples idolâtres. Le prophète, qui leur dénonce leurs maux, ne leur laisse aucune espérance. Sion seule est frappée en ses miséricordes , comme un enfant que son père châtie. Le prophète lui montre son retour : il porte ses yeux plus loin, et lui prédit son libérateur : ce nouveau David dont le règne sera éternel : cet homme parfait en sagesse , qui se trouvera environné des entrailles d'une femme, et enfermé dans son sein : et la nouvelle alliance que Dieu fera par son entremise avec le peuple racheté^. Elevez la voix, ô Jérémie ! prophète sanctifié dès le ventre de votre mère; prophète vierge et figure du grand prophète vierge aussi, et fils d'une vierge'* : chantez-nous les miséricordes de notre Dieu : reprochez-nous nos ingratitudes : faites-nous rougir de nos crimes : donneznous l'exemple d'humilité, de patience , de douceur : entrez encore à nos yeux dans votre affreux cachot, en figure de la sépulture de Jésus-Christ : sortez-en aussi en figure de sa résurrection : exprimez ses persécutions dans les vôtres. Et nous, Seigneur, en attendant que nous méditions plus à loisir les mystères de votre passion, et de votre résurrection triomphantes, nous nous y préparerons en contemplant avec foi les prophètes qui leur ont servi de figure.
GXe JOUR.
Jonas dans le ventre de la baleine; autre figure de Jésus-Christ.
Agité d'un de ces transports, que nous avons remarqué dans les prophètes , et que nous avons vu dans Jérémie, Jonas ne veut point aller prêcher aux Ninivites leur perte prochaine 5; de peur que si Dieu leur pardonnait, comme son immense bonté l'y portait toujours, les peuples païens ne se confirmassent dans leur incrédulité, et ne méprisassent ses menaces, et les discours de ses prophètes. Et pressé par cet esprit prophétique , qui le poussait au dedans avec une force invincible à annoncer la ruine de Ninivc, il lui dit : Voilà, Seigneur, une parole que je ne puis porter : « je sais que vous êtes un Dieu clément , plein de miséricorde et de patience, d'une compassion infinie, et toujours prêt
1 . ./erem., XXV. 13, 27. — 2. Tdem , xxx. 23. — 3. Ibid., xxxi. 22, 31. — i. Ibi'l., I. 5; xvi. 2. -- 5. Jon . , i. 2,3.
à pardonner aux hommes leur malice ' : vous pardonnerez encore à cette ville infidèle. On ne nous écoutera plus, quand nous parlerons en votre nom : nous annoncerons en vain à Juda et à Israël la rigueur de vos jugements : votre facilité et votre indulgence ne feront qu'endurcir les hommes dans le mal. Car il faut suppléer tout ceci, puisque nous l'avons déjà trouvé dans Jérémie. 0 Seigneur ! ôtezmoi la vie, continuait Jonas"'^ : car il vaut mieux mourir, que d'être trouvé un prophète menteur, et exposer la prophétie à la dérision. On voit, en passant, que les âmes touchées de ces impressions divines , sont élevées au-dessus de tout, et la mort ne leur coûte rien. Dans cette extrême détresse , nonseulement il tâcha, comme Jérémis, de ne point écouter la prophétie , et de s'étourdir lui-même contre cette voix; mais pressé par cet esprit prophétique, il s'enfuit de devant le Seigneur; et s'embarqua à Joppé^, pour aller de la Terre sainte où il était , à l'autre extrémité du monde. Car encore qu'on ne sache pas précisément qu'elle était la ville de Tharsis , on convient qu'elle était extrêmement éloignée du côté de l'Occident.
Il ne faut pas se persuader que le saint prophète crut que Dieu ne le verrait plus, ou qu'il sortirait de son empire, lorsqu'il irait dans les terres lointaines. Car nous l'entendrons bientôt dire aux nautonniers : « Je suis Hébreu, et je révère le Dieu du ciel qui a fait la mer et la terre ^. » De sorte qu'il voyait bien qu'on ne pouvait échapper à sa puissance, ni sortir de son domaine. Celte face de Dieu, qu'il tâche de fuir, celte présence qu'il veut éviter; c'est la face que Dieu montrait intérieurement à ses prophètes; c'est la présence, dont il éclairait leur esprit, lorsqu'il daignait les inspirer. C'est celte face que Jonas crut pouvoir éviter en s'éloignant de la Terre sainte et du milieu du peuple d'Israël , où Dieu avait accoutumé de répandre la prophétie. Il s'éloigna donc tout ensemble et de la Terre sainte et de Ninive, où il ne crut pas que Dieu voulût le ramener malgré lui d'un pays si éloigné. Mais il ne fut pas plus tôt embarqué, que Dieu fil souffler un vent impétueux : et la tempête fut si violente, qu'on craignait à chaque moment que le vaisseau ne sentr'ouvrît. Pendant que chacun invoquait son Dieu avec des cris effroyables , et qu'on jetait dans la mer toute la charge du vaisseau , Jonas , sans s'étonner d'un si grand péril, car nous avons vu souvent que ces âmes fortes, qui sont sous la main de Dieu, ne craignent rien que lui seul , descendit au fond du vaisseau, et dormait d'un profond sommeil^. C'est quelque trait de Jésus, qui, dans une semblable tempête, dort tranquillement sur un coussin; et laisse remplir de fiots le vaisseau où il était avec ses disciples". Par un semblable mystère, et pour montrer qu'on n'a rien à craindre, quand on a Dieu avec soi, cl fiu'il n'y a en tout cas qu'à s'abandonner à sa volonté , Jonas dormait parmi tant de cris, et tant d'horribles sifflements des vents et des Hols, jusqu'à ce qu'on l'éveilla, à peu près de la môme manière qu'on lit le Sauveur, en lui disant : « Pourquoi dormez-vous? invoquez aussi votre Dieu, afin qu'il se souvienne de nous, et que nous ne périssions pas^. » La main de Dieu ne quittait pas le
1. Jon., IV. 2. --2. Idem, 3. — 3. Ibid., i. 3. — 4 Ibid., 9. — 5. IhiU., 4, 5. — C. Marc. , iv. 37, 38. — 7. Jon., i. 0.