‹ Œuvres complètes de BossuetChapitre 280 sur 851 · Jo'm.,YM. 27. —2. M'itth., XXVI. 38. — 3. IleO., iv · texte numérisé non relu

Jo'm.,YM. 27. —2. M'itth., XXVI. 38. — 3. IleO., iv

LA GÈNE. — PREMIERE PARTIE

l'àme d'un Dieu, des sentiments différents, selon les divers rapports qu'elle a avec lui, avec son corps naturel, avec son corps mystique, avec tous ses membres, et en un mot avec tous les hommes : en sorte qu'il a dû souffrir par rapport à nous, et, comme parlent les Pères , par économie , par dispensation, par condescendance, ce qui n'eût point convenu à son étal s'il n'eût été qu'une personne ordinaire et particulière : d'où aussi il est arrivé, que sans aucune diminution delà force qui le tenait invinciblement et inviolablement uni à la volonté de Dieu, et au Verbe qui réglait tous ses mouvements; par le ministère qu'il exerçait de chef, de victime, de modèle du genre humain, il a dû souffrir les délaissements et les faiblesses, que demandaient l'expiation de nos péchés, l'exemple qu'il nous devait, et les grâces qu'il fallait nous mériter par ce moyen. C'est pour nous que sans déroger à la vérité de cette parole : « Je ne suis pas seul, car mon Père demeure avec moi', » il n'a pas lai^sé de s'écrier : « Mon Dieu ! mon Dieu! Pourquoi m'avezvous délaissé^? » C'est pour nous, que tout heureux qu'il était dans la haute partie de l'àme , par la jouissance du Verbe qu'il ne pouvait pas ne pas posséder, puisqu'il faisait avec lui une seule et même personne, il a fallu qu^l pût dire selon la partie inférieure : « Je suis triste jusqu'à la mort, » et encore : « L'esprit est prompt, mais la chair est infirme^ : » et le reste que nous trouverons dans la suite. Car ces peines intérieures faisaient partie de ce qu'il devait souffrir pour le péché : ces faiblesses faisaient partie du remède qu'il devait apporter aux nôtres, et de l'exemple qu'il nous devait donner pour les soutenir et pour les vaincre. Il fallait qu'il y eût en lui des infirmités, des détresses, des désolations, des délaissements auxquels nous pussions nous unir pour porter les nôtres. C'est par là « qu'il est devenu ce pontife compatissant, qui sait nous plaindre dans nos maux, à cause qu'il les a expérimentés, et qu'il a passé par toutes sortes d'épreuves; tenté, » comme dit saint PauP, « ainsi que nous , en toutes choses, à la réserve du péché. »

C'est pour toutes ces raisons, et sans doute pour beaucoup d'autres, qui ne sont pas encore révélées, que l'àme de Jésus-Christ a été livrée par le Verbe aux horreurs, aux troubles, aux faiblesses, aux délaissements, que nous avons vus; qu'elle s'y est livrée elle-même volontairement, en s'appliquant aux objets capables de les exciter, et se mettant dans des dispositions qui y étaient le plus convenables : ce qui fait dire à saint Jean , qu'il était troublé k la vérité, mais aussi qu'il se troublait luimême^, n'y ayant rien de forcé dans le trouble qu'il souffrait, et au contraire tout y étant dirigé et ordonné par le Verbe qui présidait dans cette personne adorable , et par l'àme qui s'abandonnait à cette conduite, de toute sa volonté et de toute sa pensée.

C'est par une intime participation de ces étals du Sauveur, que des âmes saintes, au milieu du trouble des sens , et parmi des angoisses inexplicables , jouissent dans un certain fond, d'un imperturbable repos, 011 elles sont dans la jouissance autant qu'on y peut être en cette vie. Elles n'ont donc qu'à s'unir

1. Joan., XVI. 32. — 2. Matt/i., xxvii. 40. — 3. Idem, xxvi. 38, ■11. — 4. Heb., IV. 15; v. 2,8.-5. Jonn., xii. 27; xi. 33.

au trouble, aux infirmités, aux délaissements de Jésus, pour, par ce moyen, trouver leur soutien dans l'union intime qui le tenait si inséparablement attaché à la divinité, et aux ordres de la sagesse incréée.

Ainsi , le saint homme Job poussé en quelque façon de deux esprits opposés, pendant qu'il dispute avec Dieu, pour soutenir devant lui son innocence; qu'il fulmine, pour ainsi dire, contre lui, et qu'il lui fait son procès, comme à celui qui l'a condamné par un jugement inique, et par une espèce d'oppression et de calomnie * : pénétré en même temps de sa souveraine justice, il lui demande pardon avec une humilité admirable, et reconnaît en tremblant, qu'il n'y a point de sainteté irrépréhensible à ses yeux^ : et pendant que les objets affreux que Dieu lui met dans l'esprit, même durant son sommeil, sans lui vouloir laisser aucun repos, semblent lui faire perdre tout courage, jusqu'à dire « qu'il est au désespoir, qu'il en est réduit au cordeau, et à se défaire lui-même^, » dans le fond de sa conscience il jouit du repos des justes, et pousse la confiance jusqu'à dire : « Quand il me tuerait, j'espérerai en lui : » et encore : « Mon témoin est dans le ciel, et celui qui me justifie dans les lieux hauts : mes amis sont des discoureurs : c'est devant vous que mes yeux répandent leurs larmes^. »

XVIIe JOUR.

J'ai désiré d'un grand désir de manger cette pâque. Jésus-Christ notre pâque. (Luc, xxii, 15.)

Pendant que Jésus parlait à ses disciples de celui qui le devait trahir, ils continuaient le souper : et le Fils de Dieu voulant établir la nouvelle pàque, par l'institution de l'eucharistie, la commença par ces paroles : « J'ai désiré d'un grand désir de manger cette pâque avec vous devant que de souffrir ^ : » ce qui fut suivi , comme on verra , de l'institution de l'eucharistie ; et cette institution , et ce grand désir qu'il nous témoigne en ce lieu , de faire avec nous cette pâque , avant que de souffrir, fait partie de l'amour immense dont Jésus, qui avait toujours aimé les siens , les aima , comme dit saint Jean , jusqu'à la fm^.

Pour donc entrer dans son dessein , et dans des dispositions convenables aux siennes, souvenonsnous que la pâque, la sainte victime d'où devait sortir le sang de la délivrance , devait, comme beaucoup d'autres victimes de l'ancienne alliance , nonseulement être immolée, mais encore mangée, et que Jésus-Christ voulut se donner ce caractère de victime, en nous donnant à manger à perpétuité ce même corps, qui devait être une seule fois offert pour nous à la mort : et c'est pourquoi il disait : « J'ai désiré avec ardeur de manger avec vous cette pâque avant que de mourir^. » Ce n'était pas la pâque légale , qui allait finir, que Jésus-Christ désirait avec tant d'ardeur de manger avec ses disciples : il l'avait souvent célébrée et mangée avec eux : et une autre pàque faisait ici l'objet de son désir : et c'est pourquoi quand il dit : « J'ai désiré avec ardeur de manger avec vous celte pâque , » la pâquo de la nouvelle alliance ; c'est de même que s'il

1. Job., X. 3; XIII. 3; xvi. 18; xvii. 2; xix. 6; xxiii. 3, 4, 5, <>. — 2. Idem, ix. 15, et seq.— 3. Ibid., vu. 14, 15. — 4. Ibid., xiii. 15; XVI. 20, 21. — 5. Luc, xxii, 15. — 6. Joan., xiii. 1. — 7. f,uc. , XXII. 15.

MEDITATIONS SU II LKVANC ILK.

disait : J'ai ilosiro d'ùlro inoi-inùme voire pàque, d'i^tre l'agnoau iiuniolê pour vous, la victime de voire délivrance ; cl par la nuMne raison que j'ai désiré déire une victime vérilablement immolée , j'ai désiré aussi d'être une victime véritablement mangée : ce qu'il accomplit par ces paroles : Prenez, mangez : ceci est mon corps donné pour vous* : c'est la pilque d'où doit sortir le sang de votre délivrance. Vous sortirez de l'Egypte, et vous serez libres aussitôt après que ce sang aura été versé pour vous : il ne vous restera plus qu'à manger à l'exemple de l'ancien peuple, la victime d'oii il esl sorti. C'est ce que vous accomplirez dans l'eucharistie, que je vous laisse en mourant , pour être éternellement célébrée après ma mort. Manger les chairs de l'agneau pascal , était aux Israélites un gage sacré qu'il avait été immolé pour eux. La manducation de la victime était une manière d'y participer; el c'était en cette sorte qu'on participait aux sacritlces pacilîques, ou d'actions de grâces , comme il esl marqué dans la loi*. Saint Paul dit aussi, « que les Israélites qui mangeaient la victime, par là étaient rendus participants de l'autel et du sacrifice, et s'unissaient même à Dieu à qui il était oirert; de même que ceux qui mangeaient les victimes offertes aux démons, entraient en société avec eux^. » Si donc Jésus est notre victime, s'il est notre pàque , il doit avoir ces deux caractères : l'un d'être immolé pour nous à la croix, l'autre d'être mangé à la sainte table comme la victime de notre salut. Et c'est ce qu'il désirait, avec tant d'ardeur, d'accomplir avec ses disciples. L'un et l'autre caractère devait être également réalisé en sa personne : comme il devait être immolé en son propre corps, et en sa propre substance, il fallait qu'il fût mangé àa même : Prenez , mangez : ceci est mon corps livré pour vous : aussi vérilablement mangé qu'il est véritablement livré ; aussi présent à la table où on le mange , qu'à la croix où on le livre à la mort, où il s'offre épuisé de sang pour l'amour de vous.

Entrons donc, comme dit saint PauP, dans les marnes dispositions où a été le Seigneur Jésus. S'il a désiré avec tant d'ardeur de célébrer celle pàque avec nous, ayons le même désir de faire la pàque avec lui. Celte pàque est la communion; Jésus a faim pour nous de cette viande céleste; il désire d'être mangé, et par ce moyen d'être en tout point noire victime. Ayons la môme ardeur de participer à son sacrifice, en mangeant ce divin corps immolé pour nous. S'il est notre victime, soyons la sienne. « Offrons nos corps » comme dit saint Paul, « ainsi qu'une hostie vivante, sainte et agréable^. Mortifions nos mauvais désirs : éteignons en nous toute impureté, toute avarice, lout orgueil"; o humilionsnous avec celui « qui se sentant égal à Dieu, n'a pn ' r-/. fje s'anéantir lui-même, en se rendant <'l L jusqu'à la mort, el àlamort de lacroix^ »

Prenons des sentiments de mort : si nous sommes à Jéfux-Chrisl, si nous le mangeons, crucifions notre chair atec ses cices et ses convoitises*. C'est là notre pàque : notre pàque, c'est d'être unis avec lui, pour passer de roite vie à une meilleure, des sens à l'esprit, du monde à Ijieu. C'est à ce prix, que nous

\. MattH., xxTi. 2»; r.uc., XXII. J9. — 2. Levit., iir. 7. — 3. /. Ccnr X. 18, l», », il. - 4. Philip., ii. 5. - ô. nom., *"2I ~ ^o'^'** . "I 5. — 7. PhiUp., II. 6, «. — 8. Oal.,

■ pourrons nous rendre dignes de manger avec Jésus ; Christ la pàque qu'il a tant désirée, el de nous [ nourrir de la chair de son sacrifice.

XVIIIe JOUR.

} Jéstts-Cbrisl mange la pâque avec nous : nous devons

' • la manger avec lui.

\ Lisez les mômes paroles de saint Luc, xxii, 15, ' 16; el appuyez sur ces mots : Avec vous : devant

que de souffrir.

I Jésus, qui nous a institué un baptême, a voulu le recevoir lui-môme : Jésus, qui nous a institué l'Eucharistie pour être notre pàque , a voulu avant toutes choses la recevoir avec nous. 11 est notre chef, comprenons-le bien; car c'est là le grand mystère de notre salut. Il est notre chef, et ce qui est fait pour nous, il le prend lui-même. Il commence en sa personne l'usage du Baptême : il commence aussi en sa personne l'usage de l'Eucharistie. Quand il esl baptisé, nous sommes baptisés en lui : nous recevons aussi en lui l'Eucharistie qu'il reçoit. Il ne faut donc point douter qu'en l'instituant il ne la reçoive : il ne faut, dis-je, point douter qu'il n'ait mangé ce qu'il a présenté à ses disciples. Quoi donc, aura-t-il mangé sa propre chair? cela fait horreur. Homme charnel, que craignez-vous, et jamail ne cesserez-vous d'écouler vos sens? Ignorez-vous le pouvoir de celui qui vous parle? S'il se donne lui-même à manger aux siens, d'une manière qui loin de leur faire horreur, leur inspire de la confiance , du respect et de l'amour; qui doute qu'il n'ait pu se manger lui-même en cette sorte? Sans quoi il n'aurait pas dit : J'ai désiré avec ardeur de manger avec vous cette pâque*. Or celle pàque , cet agneau pascal , nous avons vu que c'était son propre corps. Il le mange donc d'une manière aussi réelle, et tout ensemble aussi élevée au-dessus des sens, qu'il nous le donne : et c'est là sa pàque et la nôtre; c'est son passage et le nôtre. Je m'en vais , dil-il , je monte vers mon Père et vers le vôtre , vers mon Dieu et vers le vôtre^. Je monte vers lui, parce qu'il est mon Père et mon Dieu : vous y monterez aussi avec moi; parce qu'il est, quoique d'une autre manière , votre Père et votre Dieu. Nous avons donc vous et moi à accomplir ce passage , oix nous passons du monde à Dieu.

Mais quand Jésus retourne à Dieu , il retourne au sein de son Père, au lieu de son origine, à son lieu natal, pour ainsi parler, où il esl toujours, et qu'il ne peut jamais quitter : il retourne à son propre bien, à sa propre gloire : il retourne en quelque façon à lui-même : il vit de lui-même. La vie était en lui , comme elle était dans le Père : il est luimême la vie : il est la nôtre , il est la sienne : il esl la nôtre , et nous avons besoin de le manger; il est la sienne, et il n'a besoin, pour ainsi parler, que de se manger lui-même. C'est le mystère qu'il accomplit par celte pàque , qu'il désirait tant de manger avec ses disciples. Nous le mangeons, nous vivons de lui : il se mange, il vit de lui-même, el il retourne à son Père, pour jouir dans son sein de cette vie; et c'est pourquoi il ajoute : « Je vous dis en vérité, que je ne mangerai point de celle pàque si désirée, jusr|u'à ce que le myslèrc en soil accompli dans lej royaume de Dieu^. » Dans ce bienheureux royaume'

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