‹ Œuvres complètes de BossuetChapitre 282 sur 851 · M É D 1 PAT IONS SUR 1 / 1: VA N G I L E · texte numérisé non relu

M É D 1 PAT IONS SUR 1 / 1: VA N G I L E

son ï-aiig ; Ceci est mon corps, ceci est mon saïuj , dil-il', mon corps licré : mon sang répandu; souveiiez-vous-en : souvenez-vous de mon amour, de ma mort, de mon sacrilice, et de la manière admirable dont s'accomplira voire délivrance.

Ains>. quand Dieu inslilua la pAque, à la veille de la délivrance du peuple de Dieu; lorsque tout le monde était en attente de ce qu'il ferait la nuit suivante, pour accomplir cet ouvrage, il leur dit : « Immolez un agneau ; prenez-en le sang , lavez-en vos portes; je viendrai, je verrai ce sang, et je passerai ; l'ange exterminateur ne vous frappera pas , et j'épargnerai à cette marque les maisons des Israélistes, pendant que je remplirai celles des Egyptiens de carnage et de deuil, en faisant mourir tous leurs premiers-nés : et ce sera là le coup de voire délivrance. » C'est ce que Dieu dit dans l'Exode 2. Mais que dit-il dans le môme lieu? « Vous renouvellerez tous les ans la même cérémonie; vous immolerez un agneau, vous le mangerez avec les mêmes observances; et quand vos enfants vous demanderont : Quelle est cette religieuse cérémonie? vous leur répondrez : C'est la victime que nous célébrons en mémoire du passage du Seigneur, lorsque frappant toute l'Egypte, il épargna, il passa les maisons des Israélites, et nous délivra par ce moyen de la servitude où nous étions^. »

Dieu donc, qui savait ce qu'il voulait faire, en institua aussi le mémorial, avant que la chose fût arrivée; afin qu'en faisant la pique, non-seulement ils se souvinssent de leur délivrance, mais qu'ils se souvinssent encore que ce sacré mémorial avait été établi à la veille d'un si grand ouvrage, et pendant que tout le peuple était en attente d'un si grand événement.

La nouvelle pâque est instituée dans le même esprit : et toutes les fois qu'on la célèbre parmi nous; et on la célèbre non pas tous les ans, comme la pAque ancienne, mais tous les jours; toutes les fois, dis-je, qu'on la célèbre, et que nos enfants, quf nous la verront célébrer avec tant de religion et de respect , nous demanderont : Quelle est celte cérémonie ? nous leur dirons : C'est le mystère que Jésu.— Christ institua avant sa mort, mais cette mort déjà présente, pendant qu'on tramait le noir complot qui le devait mettre en croix le lendemain; pour nous laisser un mémorial de cette mort, et la perpétuer en quelque sorte parmi nous. Venez, venez, mes enfants; préparez-vous à communier avec nous, cl souvenez-vous de votre Sauveur immolé pour l'amour de vous.

Il fallait donc, pour accomplir l'ancienne ligure de la pâque, il fallait que la nouvelle pAque, ([ui devait être le mémorial éternel de la mort de Jésus- Christ, fut instituée avant cette mort. J'ai désiré , dit .Jésus, de la manrjer atec vous atant que de souffrir^. El qu'était-ce, en ciïel , que la pAquo ancienne, si ce n'était la figure de la véritable délivrance du peuple de Dieu? " Immolez un agneau , prenez-*jn le sang, lavez -en vos portes, je vous délivrerai à celle marque ^ » Dieu avait-il besoin du gacrifico d'un agneau pour accomplir ses ouvrages? Avail-il besoin d'un .signal , cl de cette marque de

I if -m,

""',• "'■'■ 2'J. 5«; Luc, xxir. 19, 5«J. — 2. Exod., xii. -, 13,23.-3. Idem, 2:,, 21;, 'SI. — A. Luc, xxii. 1.0. —

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' sang, pour connaître les maisons qu'il voulait épar- , gner? Tout cela manifestement se faisait en notre ' ligure, pour nous apprendre que nous ne serions ! délivrés que par le sacrifice de Jésus-Christ, l'agneau \ sans tache immolé pour le péché du monde , et en I vue du sang de son sacrifice. Et Jésus-Christ établit I le mémorial d'un si grand bienfait, comme Dieu I avait établi celui de la délivrance du peuple ancien, I avant que la chose fût arrivée; afin que nous con- I nussions que notre Dieu n'est pas comme les hommes, qu'il sait prévoir toutes choses, et les faire comme il convient à un Dieu.

Accoutumons-nous donc, en assistant au saint Sacrifice, et encore plus en communiant, à nous remplir la mémoire de la mort de notre Sauveur, et de la nuit oîi il fut livré. Regardons l'institution de l'Eucharistie, comme un nouvel engagement qu'il prenait encore avec nous et avec son Père , pour se dévouer à la mort. Et quelle merveille , qu'il l'ait prévue à la veille qu'elle arriva; puisque non-seulement il l'avait prévue longtemps auparavant, comme on le voit en tant de lieux de son Evangile; mais encore comme on le voit dans la Loi et dans les prophètes, dès l'origine du monde, par tant de prédictions, par tant de figures admirables?

XXe JOUR.

Paroles de Jésus, pour toucher Judas de componction. (Joan., XIII. 10-27.)

R.vppELONs à notre mémoire toutes les paroles de Jésus-Christ, sur le sujet de Judas dans cette nuit, dès le lavement des pieds. « Vous êtes purs, » disait-il, « mais non pas tous. Car il savait qui était celui qui le devait trahir; » et un peu après : « Je ne parle pas de vous tous; je connais ceux que j'ai choisis; mais il faut que l'Ecriture soit accomplie, où il est dit : Celui qui mange à ma table lèvera le pied contre moi; et je vous le dis avant que la chose arrive, afin que vous connaissiez *qui je suis, lorsqu'elle sera arrivée'. »

Ce n'était pas seulement pour l'instruction de ses fidèles disciples que Jésus-Christ parlait ainsi; c'était pour la conversion de ce perfide. Car qu'y a-t-il de plus puissant , pour convertir un pécheur, que de lui dire : Tu es vu; comme Nathan disait à David : C'est vous qui êtes cet homme^; vous êtes cet adultère, cet homicide; vous l'avez fait en secret, et moi je le découvrirai à toute la terre. FA David , averti de cette sorte, confessa son péché, et commença sa pénitence. C'est ainsi que le Sauveur luimôme dit à Judas' : C'est loi, c'est toi, malheureux : lu caches en vain tes noirs desseins; tu vas en vain chercher les Juifs dans le secret et parmi les ténèbres de la nuit : Tu es vu; on lit dans ton cœur; perfide, lu veux trahir ton Sauveur. Pour-j quoi nous cachons-nous, malheureux, si nous ne pouvons éviter les yeux de Jésus-Christ? N'est-ce pas assez que Dieu nous voie? Le comptons-nous pour rien, et ses yeux nous sont-ils indifférents?

Il poursuit; et de peur de n'être pas assez entendu : « Un de vous, » dil-il, « me trahira. Ils se regardaient les uns les autres, ne sachant de qui il voulait parler; et comme ils lui demandaient chacun en particulier : Est-ce moi , Seigneur? il leur,

1. loan., XIII. 10, 11 , 18, 19. — 2. //. lieg., \n. 7, l.i. — 3. Mallh., XXVI. a.""».

LA CENE. — PREMIÈRE PARTIE

répondit ; Celui qui met la main au plat avec moi me trahira'. » Mais comme plusieurs pouvaient l'y mettre ensemble , et que ce signal n'était pas précis, « Pierre fit signe à Jean , le disciple bien-aimé de Jésus, qui reposait dans le repas sur sa poitrine, qu'il lui demandât qui c'était : Et c'est celui, » dit Jésus, « à qui je donnerai un morceau trempé; et l'ayant trempé, il le donna à Judas, fils de Simon Iscariote^. » Le voilà bien connu et bien désigné par son nom, par sa famille, par son caractère. Il s'appelait Judas, son père était Simon, le titre de sa famille était Iscariote, Vhomme de meurtres, parce qu'il devait tuer le Sauveur, et parce qu'il devait enfin se tuer lui-même. Où fuiras-tu malheureux! Tu es vu : ta destinée est marquée. Et nous, sommes-nous moins vus, quand nous trahissons notre Maître , qdand nous allons souvent de l'église, souvent de la table même du Sauveur, où? à quel complot? à quelle entreprise? Dieu le sait; quand nous nous cachons pour vendre notre Maître; à quel prix? qui n'en rougirait, et oseronsnous le penser?

« Ils furent extrêmement affligés à ces paroles du Sauveur; » de savoir qu'un de leur compagnie devait trahir leur Maître. Quel scandale pour les Juifs ! C'est un méchant; ses propres disciples le livrent, et ne le peuvent plus souffrir. Quelle douleur à ceux qui avaient de l'amour pour leur Maître, de lui voir faire un tel affront? Quand quelqu'un offense le Sauveur, ce devrait être une affliction pour tous ses disciples, c'est-à-dire, pour tous les chrétiens. « Tous furent affligés, et lui demandaient : N'est-ce pas rnoi^, » qui suis ce traître et ce malheureux? Et Judas, qui devait se confondre et se convertir, envoyant l'horreur et l'affliction que ce discours causait à tous ses frères, loin d'en être touché , prend avec les autres un air de confiance , et dit comme eux : Seigneur, est-ce moi? et Jésus lui répondit : Vous l'avez dit, c'est vous-même^? Cependant il n'est point ému , et content de faire bonne mine, il persiste dans son dessein. Vous en êtes étonné ! Mais quoi? quand vous machinez quelque crime , et que vous faites cependant bonne contenance, Jésus ne vous voit-il pas? Ignorez-vous qu'il ne vous dise : Cest vous-même? N'est-ce pas pour vous qu'il dit : Le Fils de Vhomme s'en ta, ainsi qu'il a été écrit de lui? Il n'y a pour lui rien de surprenant, ni de nouveau dans cette entreprise; mais malheur à celui par qui le Fils de l'homme sera livré! Il taudrait mieux pour cet homme qu'il n'eût jamais été^. Il ne dit pas : Il vaudrait mieux absolument; car par rapport au conseil de Dieu, et au bien qui revient au monde de la trahison de Judas, il faut bien qu'il vaille mieux qu'il ait été : mais la puissance de Dieu n'empêche, ni n'excuse la malice de l'homme. Le bien qu'il tire de notre crime ne nous justifie pas. Malheur, malheur à cet homme, par qui Jésus est offensé ! Il vaudrait mieux pour cet homme qu'il n'eût jamais été, puisqu'il est né pour son supplice, et que son être ne lui sert de rien que pour rendre sa misère éternelle.

Disons donc non plus sur Judas, mais sur tous les pécheurs endurcis, et sur nous-mêmes : Mal-

1. Joon., XIII. 21, 22; Matlh.. xxvi.22, 23. — 2. Joan., xiii. 23, 24, 26.— 'S. Matlh., xxvi. 22.— 4. Idem, 25. -5. Ibid., XXVI. 24.

heur, malheur à cet homme! Maudit soit le jour de ma naissance, disait Job , disait Jérémie, en la personne des méchants et des réprouvés : « Ma mère, pourquoi m'avez-vous conçu? Malheureux celui qui est venu annoncer à mon père : Un fils vous est né ! Pourquoi le sein de ma mère n'a-t-il pas été mon tombeau? Nuit affreuse, nuit malheureuse, où j'ai été conçu ! Que ce soit une nuit d'horreur, de tourbillon et de tempête! que les étoiles n'y luisent jamais ! que l'aurore n'en dissipe jamais l'obscurité, puisqu'elle ne m'a pas étouffé en venant au monde , et n'a pas fait de moi un avorton. Mais s'il fallait que je naquisse, pourquoi m'a-t-on nourri? Que ne suis-je mort dans mon enfance! Et pourquoi fallait-il prolonger mes jours pour augmenter mes malheurs avec mes crimes'? » Il n'y aurait de remède à mes maux que le néant, et je ne l'obtiendrai jamais. Je subsisterai malheureux, pour honorer la puissance de Dieu par mon supplice, pour être en butte à ses traits , pour être un spectacle de sa vengeance^. Eternellement, éternellement : ah! malheureux que je suis! malheureux, encore un coup! Disons sans cesse, malheureux! disons-le pendant qu'il est temps : viendra le temps qu'on le dira inutilement , et qu'il ne servira de rien de connaître son malheur.

Malheur à celui par qui le Fils de l'homme sera trahi; malheur à lui ! Jésus le plaint; s'il le plaint, s'il en a pitié , il veut qu'il se convertisse : ce n'est pas en vain qu'il dit : Il vaudrait mieux pour cet homme que jarnais il ne fût né^. Il est encore temps de se convertir; mais après le crime consommé, la miséricorde épuisée, tant de salutaires avertissements rendus inutiles, il n'y a plus pour lui de miséricorde. Jésus lui parle pour la dernière fois avant son crime : Fais vite ce que tu as à faire'' ; de même qu'il dira bientôt : Dormez maintenant, et reposez-vous; le Fils de l'homme ta être livré'". C'était dire : Il serait honteux de dormir en celte occasion; veillez donc. Le fais vite, dit de ce ton, veut donc dire : Ne le fais pas, tu es connu, tu es découvert; reconnais-toi aussi toi-même, ne passe pas outre. Ou bien, fais vite pour moi : car je suis pressé de souffrir, et de sauver les hommes; mais pour toi, que veux-tu faire? ami Judas, quel est ton dessein? Pourquoi viens-tu? tu trahis le Fils de l'homme avec un baiser^. Ah ! tu es encore mon ami , si tu le veux; et ce baiser qui est de ta part un Ijaiser de traître, pourrait encore être de la mienne un baiser d'ami et de Sauveur si tu avais recours à ma clémence".

Reviens, reviens, prévaricatrice d'Israël ; et pourquoi voulez-vous périr, maison de Jacob ? pour moi, je ne veux point la mort du pécheur ; mais qu'il se convertisse, et qu'il vive.

XXIe JOUR.

Pacte, et trahison de Judas. (Joan., xiii. 27, 30.)

Et après qu'il lui eût donné le morceau trempé ,

Satan entra en lui; et Judas l'ayant reçu, il partit

' incontinent^. C'était là le dernier avertissement qu'il

' devait recevoir de Jésus-Christ avant qu'il allât con-

I 1 Job., III. 1, 2, 3, et sei/.; Jrrem., xv. 10; xx. 14, 15, rt seq.

\ — 2. Exod., IX. 10; Rom., ix. 17. — 3. .Match., xxvi. 21; Marc,

', XIV. 21. — 4. Joan., Xlil. 27. — 5. Matth., xxvi. 45. — 6. Idem.

\ 50; Luc, XXII. 48. — 7. Jerem., m. 12; Ezech., xxxiii. 11. —

I 8. Jo'in., XIII. 26, 27.

MÉDITATIONS SUR L'EVANGILE

sommer son crime. Ce signal donné à saint Jean, de servir Judas à table, de lui présenter un morceau ijuil avait trempé pour lui, n'en était pas moins à ce traître, selon la coutume, une marque d'honneur el de familiarité. Ce fut apparemment dans le même temps qu'il lui dit : C'est toi\ je le connais; ce qui était la manière de l'avertir la plus pressante. Judas y fut insensible; et en même temps Satan s'empara de lui'-. Dès auparavant il lui avait mis dans le cœur de trahir son Maître^. Mais maintenant après ce morceau il entre en lui , il se met en possession de ce malheureux, et il lui est entièrement livré. Et voilà un moment après qu'il sort de la compagnie de Jésus pour ne plus y revenir que pour le livrer.

Il reçut bien un autre morceau , si on peut l'appeler ainsi , mais qui n'est point marqué en particulier, parce qu'il fut donné à tous; ce fut le corps du Sauveur. Car saint Luc marque expressément qu'il dit encore après la cène : La main de celui qui me trahira est avec moi dans celte table'^. Il a mis sa main jusque sur la viande céleste, jusque sur la coupe qui est remplie de mon sang^: morceau funeste, breuvage terrible pour Judas! Je ne puis douter que sa communion impie el sacrilège ne hâtât sa perte, et ne lui fût une occasion de scandale contre son maître. Car, encore que l'Ecriture ne marque point en ce lieu que Judas ait été scandalisé du mystère de l'Eucharistie, il suffit qu'elle nous le marque en un autre endroit. Judas fut du nombre de ceux qui murmurèrent à Capharnaiim à la première proposition de ce mystère. Ce fut lui qui donna occasion au Sauveur de demander à ses apùtres : Et tous, voulez-vous aussi vous en aller avec les autres qui me quittent? Car comme saint Pierre lui eût répondu au nom de tous, ainsi qu'il avait accoutumé : Seigneur, à qui irions-nous? Vous avez des paroles de vie éternelle; el nous avons cru et connu que tous êtes le Christ, le Fils de Dieu : Jésus lui lit bien connaître qu'il ne recevait pas sa déclaration pour tous, puisqu'il repartit: Ne vous ai-je pas choisis tous douze; et il y en a un de vous qui est un diable. El, dit saint Jean, il entendait Judas, fils de Simon Iscariote , qui le devait livrer''^, encore qu'il fût un des douze.

Cette parole nous fait voir que Judas fut un de ces impies murmurateurs, à qui la promesse de Jésus, de donner son corps à manger, et son sang à boire, fut un scandale. S'il fut scandalisé de la promes.se, on doit croire qu'il ne le fut pas moins de l'elTet. Judas fut précipité de crime en crime. Aveuglé premièrement par son avarice, qui lui faixail dérober V arqenl , dont son maître l'avait fait le gardien'', il s'accoutumait à murmurer contre lui. Il commença ses miirmures à l'occasion de la promesse de l'Eucharistie; il les continua, lorsque Marie répandit tant de précieux parfums sur la tète el sur les pieds du Sauveur, el il crut qu'elle lui ftlail tout l'argent qu'elle employait pour cela''. Il partit inconlinont après, pour aller faire son marché avec les Juifs •. L'n esprit corrompu tourne tout en poison. Le sacré banquet de l'Eucharistie acheva de perdre le Iraitrc disciple; et ce fui en sortant de

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