‹ Œuvres complètes de BossuetChapitre 296 sur 851 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

l'allégorie, qu'il n'y eut jamais sur cela le moindre embarras , ni dans leur esprit , ni dans l'esprit de ceux qui les ont suivis.

« Prenez garde, » leur disait-il, « au levain des pharisiens et des sadducéens : et ils pensaient en eux-mêmes qu'il leur reprochait qu'ils avaient oublié à porter des pains : mais connaissant leur pensée, il leur dit : « Gens de petite foi, » qui croyez que je ne songe qu'au pain; ne vous souvenez-vous pas combien de milliers d'hommes j'ai nourri premièrement de cinq pains, et ensuite de sept? « Comment donc n'avez-vous pas entendu que ce n'est pas du pain que je vous parle? Ils entendirent alors qu'il parlait de la doctrine des pharisiens*. »

Il les vit embarrassés de cette parole : « Encore un peu de temps, et vous ne me verrez plus; et encore un peu de temps, et vous me verrez. » Comme il leur vit l'esprit peiné, et qu'ils se disaient l'un à l'autre : « Que veut-il dire? Nous ne savons ce qu'il veut dire : » il leur répondit : Hé bien! il faut donc maintenant vous parler sans allégorie, sans proverbe, sans similitude; et il leur parla si clairement, qu'ils lui dirent enfin eux-mêmes : Maître, cette fois vous parlez nettement, et il n'y a point de proverbe ni d'ambiguïté dans vos discours^. N'y a-t-il que cette occasion où les paroles vous manquent? N'aviez-vous point de moyen de vous expliquer, ni d'empêcher vos disciples, non pas de s'embarrasser dans vos discours, mais de s'y perdre, et de vous quitler tout-à-fait.

La Samaritaine s'embarrasse, et croit que l'eau dont vous lui parlez, est une eau de la nature de celle qu'elle venait puiser au puits de Jacob, pour étancher sa soif; mais vous lui expliquâtes nettement que l'eau dont vous lui parliez, était une eau qui devenait une source inépuisable et intarissable dans ceux qui en buvaient, et qui leur donnait la vie éternelle. Qui depuis a jamais cru après cela, que l'eau que vous donniez à boire à vos disciples, fût une eau matérielle? Il est vrai que cette femme demeure encore un peu dans l'embarras, et qu'elle dit encore au Sauveur : « Seigneur, donnez -moi cette eau, afin que je ne sois plus obligée de venir à ce puits. » Mais Jésus-Christ, qui sentit qu'il s'était assez expliqué , et que ce reste de doute se dissiperait de lui-même , changea de discours. La femme entre dans d'autres matières , et ravie de la doctrine du Sauveur, sans s'embarrasser davantage de cette eau , elle laisse sa cruche auprès du puits, pour aller dire à ses citoyens : « Venez voir un homme qui m'a dit tout ce que j'ai fait? N'est-ce point le Christ^? ce qu'elle dit, non pas en doutant; mais pour les induire à croire aussi ce qu'elle croyait déjà. A-t-elle quitté le Sauveur, comme font ici ses propres disciples, sous prétexte de cette eau. qu'elle semblait n'avoir pas encore bien entendue? Point du tout; elle sentit bien que ce n'était rien ; personne aussi n'a relevé son doute, et s'il eut pu rester quelque embarras, il est levé clairement dans un autre endroit par l'évangéliste , lorsqu'aprês avoir raconté ce discours de Notre Seigneur, semblable à ceux qu'il avait tenus à la Samaritaine : Celui qui croit en moi, il sortira de ses entrailles des fleuves d'eau vive, ajoute aussitôt après : Ildi-

i. Matth., XVI. 6, 7,8, 9, 12. - 2. Joan.. xvi. 16, 17, 18, 29. — 3. Idem, iv. 10, 11, 13, U, 15, 16, 28, 29.

sait cela de l'esprit que ses fidèles devaient rece-

voir

Mon Sauveur, vous ne laissez rien sans explication : tout ce qui pouvait donner de fausses idées est clairement expliqué dans votre Evangile : personne ne s'y trompe; personne n'est tenté de vous quitter. Je ne vous quitterai pas , à Dieu ne plaise , pour vous avoir entendu parler de votre chair qu'il nous faut manger, ni de votre sang qu'il nous faut boire : je ne chercherai non plus à éluder la force de cette parole; je la prendrai au pied de la lettre, comme vous l'avez prononcée : s'il le fallait prendre autrement, vous me l'auriez expliqué comme tout le reste des paraboles, des similitudes , des allégories.

XXXVIe JOUR.

Renaissance spirituelle expliquée par Notre Seigneur à Mcodème. (Joan., m. 1, 2, 3, et seq.)

Venons enfin à Nicodème, et au discours que lui tint le Fils de Dieu sur le sujet du baptême. Il enlendit trop charnellement ce qui lui avait été dit : qu'il fallait renaître de nouveau; et il poussa l'ignorance jusqu'à demander : Comment est-ce que l'on peut renaître étant déjà vieux ? Faudra-t-il rentrer dans le ventre de sa mère-, pour en sortir encore une fois, et redevenir dans sa vieillesse un enfant nouvellement né? Jésus-Christ pouvait ici lui répéter : Oui, je vous le dis, il faut renaître : encore un coup, il faut renaître : si on ne renaît, on n'a point de part à mon royaume; il pouvait, dis-je, répéter sans cesse son premier discours, et sans s'expliquer davantage, laisser Nicodème dans ses grossières idées. Il ne le fait pas : et aussitôt que ce pharisien lui a fait sentir sa difficulté , il la résout par ces paroles : Si vous ne renaissez de l'eau et du Saint- Esprit, vous n'aurez point de part à mon royaume^ : ce qui veut dire manifestement : Ce n'est pas dans le ventre de sa mère , c'est dans l'eau qu'il faut entrer : ce n'est pas pour y recevoir une naissance charnelle , c'est pour y être renouvelés par le Saint- Esprit. Il n'en fallait pas davantage, et toute la difficulté était résolue. Mais le Sauveur ne s'en tient pas là; et pour ôlcr toute idée d'une naissance charnelle , il poursuit en cette sorte : Ce qui est né de la chair, est chair : et ce qui est né de l'esprit, est esprit. Ne vous étonnez donc pas, si je vous dis qu'étant nés selon la chair, il faut encore naître^ selon l'esprit. Que pouvait-on désirer de plus sur la difficulté proposée? Etre baptisé, c'est-à-dire, se plonger dans l'eau pour être purifié , était chose bien connue des Juifs : et il ne restait qu'à leur expliquer qu'il y aurait un baptême où le Saint-Esprit se joignant à l'eau renouvellerait l'esprit de l'homme. Cela est dit clairement; et Nicodème n'en revient plus à sa naissance charnelle, ni personne ne se l'est jamais imaginée à son exemple.

Il est vrai qu'il lui restait à entendre ropération du Saint-Esprit, dont Jésus-Christ lui parla d'une manière admirable, de laquelle il n'est pas ici question. Mais comme sa difficulté sur la naissance charnelle était résolue sans retour, et qu'il n'était pas nécessaire de l'instruire davantage sur la manière dont le Saint-Esprit agissait en nous et y formait des pensées, dont la fin comme le principe passait

1. Joan., vu. 38, 39. — 2. Idem, m. 4. — 3. Ibid., m. 3. — 4. Ibid., 6,7.

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MÉDITATIONS SLTx L'ÉVANGILE.

uoiio uitolligonce, Jésus-Christ ne lui parle plus que ilo la loi quil faut avoir à ses paroles : « Nous disons ce que nous savons : et nous rendons témoignage des choses que nous avons vues : et on ne veut pas le recevoir' ; » et le reste , qu'il serait aisé d'expliquer s'il en était question. Quoi qu'il en soit, il est bien certain qu'il ne reste aucun doute à Nicodème : il n'est point tenté de quitter le Fils de Dieu; et la renaissance du corps n'a fait aucune dispute parmi ses disciples. Pourquoi ne parler pas avec la même netteté à un si grand peuple, qui croyait en lui, jusqu'à dire qu'j'i était vraiment ce prophète qui lierait tenir- ; c'est-à-dire, qu'il était le Christ'? Pourquoi ne leur oler pas cette peine qui les troublait tant, d'avoir à manger son corps et boire son sang par la bouche; et ne leur pas dire en un mot . que tout cela n'était rien , et qu'il ne voulait parler que de la représentation et application qu'il se fallait faire à soi-même par la foi dans son esprit, de la mort et des blessures du Sauveur des âmes?

XXXVIIe JOUR.

L'Eucharistie est la participation réelle au corps et au sang de yotre Seigneur, en mémoire de sa mort soufferte pour nous. (Ibid.)

Ox dira : Mais n'est-il pas vrai qu'il faut se souvenir de cette mort, la méditer avec foi, croire en cette chair percée et ce sang répandu; et par ce moyen avoir la vie '? Il est vrai : mais ce n'est pas là ce qui faisait la diniculté; ce n'est pas ce qui faisait dire : Comment cet homme nous jJeut-il donner sa chair à mancfer ; et : Celte parole est dure, qui la peut ouir^ ? C'était bien assez pour des hommes, de les obliger à croire, que le Fils de Dieu avait pris une chair humaine , et qu'il la devait livrer à la mort, sans ajouter à la peine de voir percer celte chair, et verser inhumainement ce sang, la dureté de la manger et de le boire. Car c'est là précisément ce qui les oblige, non pas à dire : Cela' est haut, cela est incroyable, cela, si vous vouiez, n'est pas possible; mais cela est dur et insupportable, d'avoir à prendre par la bouche la chair et le sang d'un homme. Et si cette dilTicullé ne se trouvait pas en eiïet dans le mystère du Sauveur, on ne pouvait expliquer nettement trop ni trop tôt un tel discours.

Qu'ainsi ne soil : mon Sauveur, j'écoute sans peine qu'il faut se souvenir de votre mort; qu'il faut contempler par la foi votre chair blessée, et votre sang répandu; et que c'est par là que vous m'avez racheté. C'est ce que je fais en eiïet dans l'Eucharistie, dont le fruit est de m'imprimer votre mort, dans la pensée d'y mettre mon espérance , de m'y conformer par la mortification de mes sens. Il n'y a pas là do difTiculté particulière ; cl si vous vous étiez expliqué ainsi, on n'aurait pas trouvé dans votre discours cette durel6, dont on se plaint. J'entends donc que vous voulez lUrd autre chose; que vous voulez dire, qu'il faut à la vérité se souvenir de voire mort; mais qu'il faut encore s'en .souvenir *" nficeoiïcrt pour nous, dont la chair

'^' ....;:..(;, rnf'-rne par la bouche, comme on

mangeait celle de l'ancienne pAque, et celle des autres victimes qui vous figuraient, pour nous être un

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