PREMIERE PARTIE
enveloppez-moi de ce drap : je n'ai plus besoin d'autre chose : rendez-moi ma pauvreté naturelle : mettez-moi en terre. C'est là d'où je viens selon le corps; c'est là oii il faut que je retourne; c'est là ma mère qui m'a engendré, pour mourir : elle m'enfantera un jour, pour ne mourir plus. Ne parlons donc point de mort : ce n'est plus qu'un nom : il n'y a de mort que le péché.
Llle JOUR.
L'Eucharistie jointe par Jésus-Christ au banquet ordinaire , figure de la joie du banquet éternel. (Ibid.)
Une des observations les plus nécessaires dans l'institution de l'Eucharistie, c'est que Jésus-Christ l'a faite dans un banquet ordinaire, en conversant à l'ordinaire avec ses disciples, sans marquer de distinction entre ce qui regardait le repas commun, et ce qui regardait ce divin repas, où il se devait donner lui-même. Pendant qu'ils soupaient, dit saint Matthieu, il prit du pain , le rompit, et leur dit : Prenez et mangez : Ceci est mon corps ' . Il continue : il achève le souper; et après le souper, disent saint Luc et saint PauP, il prit le calice, et il dit : Ce calice, et le breuvage que je vous présente, est le nouveau Testament par mon sang. Puis il continue son discours , et il dit selon saint Luc : La main de celui qui me trahit est avec moi à la table^ ; et selon saint Matthieu : Je ne boirai plus de ce fruit de vigne , jusqu'à ce que je le boive de nouveau dans le royaume de mon Pêre^ : toutes paroles qui n'appartiennent point à l'institution , et dont aussi saint Paul ne rapporte rien , encore qu'il se fût proposé de raconter toute l'institution de ce mystère, comme la suite de son discours le fait paraître. On ne dira pas qu'il n'y ait rien de singulier et d'extraordinaire dans le banquet eucharistique : toutes les paroles de l'institution marquent le contraire. Mais cet extraordinaire et ce divin qui paraît dans cet endroit du banquet, est joint et continué avec tout le reste; et il semble que le repas eucharistique ne fasse qu'une partie du repas commun, que Jésus fil avec les siens.
Ce qui se présente d'abord, pour entendre ce mystère , c'est que manger et boire ensemble est parmi les hommes une marque de société. On entretient l'amitié par cette douce communication : on '" partage ses biens, ses plaisirs, sa vie même avec ses amis : il semble qu'on leur déclare qu'on ne peut vivre sans eux, et que la vie n'est pas une vie sans cette société : Mangez, buvez, mes amis : enivrez-vous, c'est-à-dire, réjouissez-vous, mes trèschers, disait l'Epoux à ses amis^. Et la Sagesse, pour nous inviter à sa compagnie, n'a rien à nous proposer de plus attirant, qu'un repas qu'elle nous prépare : Venez , mes amis , mangez mon pain, butez le vin que je vous présente^.
C'était aussi pour cette raison que Dieu ordonnait à son peuple, de venir au lieu que le Seigneur avait choisi, poury faire bonne chère devant le Seigneur, avec tout ce qu'on avait de plus cher, avec son fils, avec sa fille, avec tout son domestique, avec son serviteur et sa servante, avec ceux qu'on honorait le plus, avec le Lévite qui demeurait dans son
1. Mrtit/t., xxvr. 20.— 2. Luc, xxii. 20; /. Co»-., xi. 25. —3. Luc, XXII. 21. — 4. Match-, xxvi. 29, — .'>. Ceint., v. 1. — 6. Prov., IV. 4.
pays ', sans oublier l'étranger, non plus que la veuve et l'orphelin, et à plus forte raison, sans oublier SCS voisins, ses proches, afin qu'ils fussent rassasiés des biens que le Seigneur nous avait donnés, et partageassent notre joie^.
Ces festins et cette joie ont été la cause, que la béatitude céleste nous est représentée comme un banquet. Il en viendra d'Orient et d'Occident, dit le Sauveur; et ils se mettront à table avec Abraham , avec Isaac et avecJacob^. Et lui-même , à la fin des siècles, il fera mettre à table ses bons serviteurs, et passant de table en table, il les servira''. Et le jour même de la cène , pour appliquer cette idée au festin qu'il venait de faire avec ses disciples , il leur dit : Je vous prépare le royaume que mon Père m'a préparé, afin que vous mangiez et buviez à ma table dans mon royaume^.
Il voulait donc que la scène fût un véritable festin , pour lier la société entre ses disciples , et leur figurer la joie de ce festin éternel, où ils seront rassasiés et e?iùTes de l'abondance de sa maisoyi, et abreuvés du torrent de sa volupté^. C'est pourquoi il célébra ce divin banquet sur le soir, à la fin du jour, en figure de ce souper éternel , qu'il nous fera à la fin des siècles , lorsque toutes choses seront consommées.
C'est encore ce qu'il voulait dire , lorsqu'en prenant selon la coutume, la coupe de vin, dont tout le monde buvait dans les festins en signe de société, il la présenta à ses disciples, en leur disant : Partagez-la entre vous : pour moi, je ne boirai plus du fruit de la vigne, jusqu'à ce que le royaume de Dieu vienne''. Saint Luc marque expressément cette action et cette parole avant l'institution de l'Eucharistie : et Jésus-Christ répéta la même parole, après avoir consacré le saint calice, en disant : Je vous le dis, je ne boirai plus de ce fruit de vigyie, dont j'ai bu avec vous dans tout ce repas, et dont je me suis servi pour en faire mon sang, jusqu'au jour où je le boirai de nouveau avec vous dans le royaume de mon Père^.
Attendons-nous donc à ce repas éternel, où le pain des anges nous sera donné à découvert; où nous serons enivrés et transportés de la volupté du Seigneur, et des ravissantes délices de son amour. Le festin de Notre Seigneur en était l'image : et pour imiter son exemple, c'était aussi dans des festins que les premiers chrétiens célébraient l'Eucharistie; comme saint Paul le fait bien voir dans la première Epitre aux Corinthiens". Le festin de l'Eucharistie conserva toujours cette forme primitive, jusqu'à ce que les abus la firent changer : mais elle n'en a pas moins pour cela la force d'un Ijanquct d'union et de société envers les frères , et d'espérance pour le repas éternel de Dieu.
Fréquentons donc ce sacré repas de l'Eucharistie, et vivons en union avec nos frères : fréquentons-le, et nourrissons-nous de l'espérance de la joie céleste : mangeons ce pain qui soutient l'homme : buvons ce vin qui lui doit réjouir le cœur; et disons avec un saint transport : Ha! que mon calice enivrant est exquis ^^.
Jésus-Christ s'est servi de pain et de vin pour
1. Peîif.. XII. 5, 7, 12, 18. — 2. /dem, XXVI. 11, 12, 13. — 3. Matth., VIII. 11. — 4. Luc, XII. 37. — 5. Idem, xxii. 29, 30. — 6. Ps., XXXV. 9. — 7. Luc, XXII. 17, 18. — 8. Matth., xxvi. 29. — 9. /, Cor., XI. 20, 21, et seq. 34. — 10. Ps., xxii. 5.
MEDITATIONS SUR L'ÉVANGILE
nous donner son corps et son sang, altn de donner à l'Eucharistie le caractère de force et de soutien, et le caractère de joie et de transport; et afin aussi de nous apprendre, par la figure de ces choses qui font notre aliment ordinaire, que nous devions tous les jours non-seuleuienl soutenir, mais encore échaulTer notre cœur; non-seulement nous fortifier, mais encore nous enivrer avec lui, et boire à longs traits dès cette vie, l'amour qui nous rendra heureux dans l'éternité.
Lille JOUR.
L Eucharistie unie par Jésus-Christ au repas commun, est plus semblable à l'ancienne pâque. (Ibid.)
On peut encore remarquer un autre dessein , qui a porté Notre Seigneur à unir ensemble le festin de l'Eucharistie, au repas ordinaire; qui était de la rendre plus semblable à l'ancienne pAque, qui faisait aussi partie du repas commun. Il y avait cette dilTérence , que l'ancienne pàque ne se faisait qu'une fois l'année; mais maintenant, chaque jour on célèbre la nouvelle pAque : tous les jours des chrétiens sont une fête : leur vie est une éternelle solennité : ils doivent aussi toujours être en joie, comme saint Paul le leur dit sans cesse : et c'est parla qu'ils sont initiés à la joie, et à la gloire éternelle.
L'année signifiait aux Juifs l'éternité tout entière et l'universalité des siècles. Mais maintenant chaque jour nous la signifie : nous sommes plus proches qu'eux de l'éternité, et l'idée nous en doit être plus présente.
La pàque se célébrait une seule fois; l'entrée du souverain pontife dans le sanctuaire une seule fois : tout cela pour figurer qu'en elTet il n'y a qu'une seule pâque, qui est celle de Jésus-Christ. Car s'il y a aussi une pâque, et un passage pour nous; c'est en lui, et il faut qu'il passe dans sa gloire tout complet, c'est-à-dire, le corps et les membres. Il n'y a non plus qu'une seule entrée du môme Jésus, souverain pontife, dans le ciel*; lorsqu'il y entre pour nous et pour lui, et qu'il nous y va préparer la place. Il ne passe donc qu'une fois , il n'entre qu'une fois dans le sanctuaire, à ne regarder que sa personne; mais dans ses membres il passe tous les jours au ciel : tous les jours il entre dans le sanctuaire : et l'Eucharistie célébrée tous les jours, tous les jours nous représente ce mystère, passons donc tous les jours à Dieu : passons en Jésus-Christ de plus en plus; que sa vie paraisse toujours de plus en i»lus dans la nôtre, par l'imitation des vertus qu'il a pratiquées. Entrons tous les jours dans son sanctuaire : enirons-y par la foi ; courons-y [)ar de saints désirs .-c'est célébrer tous les jours le banquet do Jésus-Christ, comme le doit un chrétien.
LIVc JOUR.
L'Eucharittie jointe au repa» commun, apprend à sanctifier tout ce i/ui sert à nourrir le corps. (Ibid.)
Je dirai tout, Seigneur : je me dirai à moi-même, el je dirai à tous ceux à qui je destine cet écrit : et j 'inc 'i tous ceux que vous avez mis spéciale-
li. ... .i ;ua garde, selon que je les croirai disposés h en pn>tii«T, et à tous ceux à qui vous |)ermettrez qu'il tombe entre les mains : je leur dirai, mon
!.//«<»., VI. 1», JOjix.î, II, II.
Sauveur, tout ce que vous me mettrez dans l'esprit sur vos saints mystères , dans votre sainte parole. Je vois encore une autre raison qui vous a porté à unir l'Eucharistie au repas commun : vous vouliez sanctifier toute notre vie , dans l'action qui l'entretient et la fait durer : vous vouliez que la nourriture corporelle fût accompagnée de la spirituelle , afin que nous apprissions à faire tout en esprit, môme les choses qui devaient servir à sustenter notre corps. Nous ne devons nourrir ce corps, que pour être un digne instrument à l'esprit : nous devions prendre le manger el le boire dans cet esprit. L'Eucharistie, prise devant le repas, devait être un tempérament salutaire au plaisir des sens , de peur que nous ne nous y laissassions emporter, et qu'il ne prît le dessus. Mais encore que l'Eglise, à qui Jésus-Christ a laissé la dispensalion de ses mystères, dans la suite ait séparé, et très-sagement, ce que Jésus-Christ semblait avoir uni , et qu'elle célèbre l'Eucharistie hors du repas ordinaire; le dessein de Jésus-Christ n'est pas anéanti : l'instruction qu'il nous a donnée subsiste toujours. Quand nous faisons nos repas, nous devons toujours nous souvenir, que selon l'institution primitive de l'Eucharistie, elle devait les accompagner; que Jésus- Christ l'a fait ainsi; que l'Eglise l'observait ainsi sous les apôtres : qu'alors donc on voulait apprendre aux chrétiens que toutes leurs actions, et même les plus communes, devaient être faites saintement. Cette instruction subsiste toujours. En mangeant et en buvant, songeons à ce boire et à ce manger spirituel de la table de Notre Seigneur : ayons l'esprit appliqué aux choses célestes : n'en quittons point la pensée durant nos repas. Si nous ne pouvons pas les accompagner de saintes lectures , comme on le fait dans les maisons spécialement consacrées à Dieu , accompagnons-les de saints discours, du moins de saintes pensées. Ne nous livrons pas aux sens, ni à ce corps misérable qu'il serait honteux d'engraisser et de nourrir, si on ne le nourrissait comme le ministre et le serviteur de l'esprit. Car autrement nous nourrir, ne n'est que travailler pour la mort, lui engraisser sa proie, et aux vers leur pâture. Nourrissons-nous avec règle, et comme disait un ancien : Mangeons autant qu'il est nécessaire, pour nous sustenter : buvons autant qu'il convient à des personnes pudiques, qui ne veulent pas irriter les désirs sensuels. Enfin quoi que nous fassions; soit que nous buvions, soit que nous mangions , soit que nous fassions quelque autre chose par rapport au corps, faisons-le pour la gloire de Dieu , et au nom de Notre Seigneur Jésus-Christ , rendant grâces par lui à Dieu le Père*.
Le royaume de Dieu n'est pas boire , ni manger ; mais justice et paix, et joie dans le Saint-Esprit'^ .
LVe JOUR.
Pouvoir donné à l'Eglise de changer ce qui n'est pas de l'essence de l'institution divine. La communion sous une espèce suffisante et parfaite. (Ibid.)
Que Jésus-Christ a donné un grand pouvoir à son Eglise dans la dispensation de ses mystères! Il a institué l'Eucharistie dans un festin, dans un souper, sur le soir : et cela faisait à son mystère, et à notre instruction. Et néanmoins il a permis à son