PREMIÈRE PARTIE
tcra un jour eu viatique, pour me faire heureusement passer de cette vie à l'autre. Pain des voyageurs, qui serez un jour le pain des compréhenseurs, le pain de ceux qui vivront dans la céleste patrie, je vous adore; je crois en vous ; je vous désire; je vous dévore en esprit : vous êtes ma nourriture, vous êtes ma vie.
LVIIe JOUR.
Le sacrifice.
A Dieu ne plaise que nous oubliions la sainte action du sacrifice, et le mystère de la consécration. Je vois un autel; on va otTrir un sacrifice, le sacrifice des chrétiens; le sacrifice et l'oblation pure, dont il est écrit, quelle devait être offerte depuis le soleil levant jusqu'au couchant'. Ce n'est plus ce sacrifice qui ne devait être offert que dans le temple de Jérusalem, et en un lieu particulier choisi de Dieu : c'est un sacrifice qui doit être ofiert parmi les gentils et dans toutes les nations de la terre. Où est donc l'appareil du sacrifice? oîi est le feu? où est le couteau? où sont les victimes? Cent taureaux, cent génisses ne suffiraient pas pour exprimer la grandeur de notre Dieu. On offrait aux faux dieux mêmes des hécatombes, c'est-à-dire, des bœufs par centaines : je ne vois rien de tout cela.
Quelle simplicité du sacrifice chrétien ! Je ne vois qu'un pain sur l'autel, quelques pains au plus, un peu devin dans le calice. Il n'en faut pas davantage pour faire le sacrifice le plus saint, le plus auguste, le plus riche qui se puisse jamais comprendre. Mais n'y aura-t-il point de chair, n'y aura-t-il point de sang dans ce sacrifice? Il y aura de la chair, mais non pas la chair des animaux égorgés; il y aura du sang, mais le sang de Jésus-Christ : et cette chair et ce sang seront mystiquement séparés. Et d'où viendra celte chair, d'où viendra ce sang? Il se fera de ce pain et de ce vin : une parole toute-puissante viendra, qui de ce pain fera la chair du Sauveur, et de ce vin fera son sang : tout ce qui sera proféré par cette parole, sera dans le moment ainsi qu'il aura été prononcé; car c'est la même parole qui a fait le ciel et la terre, et qui fait tout ce qu'elle veut dans le ciel et dans la terre. Cette parole prononcée originairement par le Fils de Dieu, a fait de ce pain son corps, et de ce vin son sang. Mais il a dit à ses apôtres ; Faites ceci : et ses apôtres nous ont enseigné qu'on le ferait jusqu'à ce qu'il vînt : DONEC vExiAT^; jusqu'au dernier jugement. Ainsi la même parole répétée par les ministres de Jésus- Christ, aura éternellement le même effet. Le pain et le vin se changent; le corps et le sang de Jésus- Christ en prennent la place. 0 Dieu! ils sont sur l'autel ce même corps, ce même sang; ce corps donné pour nous, ce sang répandu pour nous. Quelle étonnante merveille f C'est une merveille pour nous, mais ce n'est rien d'étonnant pour le Fils de Dieu , accoutumé à faire tout par sa parole. Tu es guérie^ : on est guéri : Tu es vivant^ : on vit, et la vie qui s'en allait est rappelée. Il dit : Ceci est mon corps : ce n'est plus du pain; c'est ce qu'il a dit : il a dit : Ceci est mon sang : ce n'est plus du vin dans le calice, c'est ce (jue le Seigneur a proféré; c'est là son corps, c'est le sang; ils sont
1. Miilach., I. 11. — 2. I. Cor., xi. 21 , 25, 26. — .3. Marc, V. 34. — 4. Joan.,\i. 13,44.
séparés; oui, séparés; le corps d'un côté, le sang de l'autre : la parole a été l'épée, le couteau tranchant qui a fait cette séparation mystique. En vertu de la parole, il n'y aurait là que le corps, et rien là que le sang : si l'un se trouve avec l'autre, c'est à cause qu'ils sont inséparables depuis que Jésus est ressuscité : car depuis ce temps-là il ne meurt plus. Mais pour imprimer sur ce Jésus, qui ne meurt plus , le caractère de la mort qu'il a vérila blement soufferte, la parole vient, qui met le corps d'un côté, le sang de l'autre, et chacun sous des signes différents : le voilà donc revêtu du caractère de sa mort, ce Jésus autrefois notre victime par l'effusion de son sang, et encore aujourd'hui notre victime d'une manière nouvelle par la séparation mystique de ce sang d'avec ce corps?
Mais comment ce corps , comment ce sang? Cela se peul-il? et un corps humain peut-il être sous cette mince étendue? Qui en doute , si la parole le veut? La parole est toute-puissante : la parole est l'épée tranchante , qui va aux dernières divisions ; qui saura bien , si elle le veut, ôter à ce corps ses propriétés les plus intimes, pour ne nous en laisser que la nue et pure substance : car c'est cela qu'il me faut ; c'est à cette pure substance que le Verbe divin est uni ; car son union est substantielle : son union se fait dans la substance : celle qu'il veut avoir avec moi , se fera aussi par la substance de son corps et de son sang : il l'a dit, et cela est fait dans le moment.
Mais je ne vois rien de nouveau sur cet autel ! Je le crois bien ; la parole sait ôter au sens tout ce qu'elle veut, lorsqu'elle veut exercer la foi. Jésus- Christ , quand il a voulu, s'est rendu invisible aux hommes; il a passé au milieu d'eux sans qu'ils le vissent : deux disciples, à qui il parlait , ne le connurent qu'au moment qu'il le voulut : Marie le prit pour le jardinier jusqu'à ce qu'il l'eût réveillée, et lui eût ouvert les yeux par sa parole. Il entre , il sort ; et on ne le voit ni entrer ni sortir : il parait , il disparait comme il lui plaît. Qui doute donc qu'il ne puisse nous rendre invisible ce qui par lui-même ne le serait pas? La parole, ce glaive tranchant, est venue, et a séparé de ce corps et de ce sang, non-seulement tout ce qui pourrait les rendre visibles , mais encore tout ce par où ils pourraient frapper nos autres sens.
Mais je vois tout ce que je voyais auparavant; et si j'en crois mes sens , il n'y a que pain et que vin sur cette table mystique. Le pain y est-il ? le vin y est-il? Non; tout est consumé. Un feu invisible est descendu du ciel : la parole est descendue, a tout pénétré au dedans de ce pain et de ce vin : elle n'a laissé de substance sur la table sacrée, que celle qu'elle a nommée ; ce n'est plus que chair et sang. Et comment? La parole est toute-puissante; tout lui a cédé, et rien n'est demeuré ici que ce qu'elle a énoncé : ce feu a tout changé en lui-même : la parole a tout changé en ce qu'elle a dit.
Mais je vois le môme extérieur? Oui , parce que la parole n'a rien laissé que ce qui lui était nécessaire pour nous indiquer où il fallait aller prendre ce corps et ce sang, et tout ensemble pour les couvrir à nos yeux. Les anges ont apparu en forme humaine : le Saint-Esprit même s'est manifesté sous la forme d'une colombe : la parole veut que le corps
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de ,lo5iis-Cliri<l nous apparaisse sous les espèces du pain , parce qu'il fallail un siirne pour nous annoncer où il fallail l'aller prendre : ce qu'elle veut, s'accomplit. Elle a consumé toute la substance ; ce que vous voyez est comme la cendre que ce l'eu divin a laissée ; mais plutOl ce n'est pas la cendre , puisque la cendre est une substance, et ce qui reste de cet holocauste n'est que l'enveloppe sacrée du corps et du sanjr : c'est enlin ce que la parole a voulu laisser pour nous marquer la présence occulte, quoique véritable , de ce corps et de ce sang de Jésus-Christ, qu'elle voulait bien mettre là en vérilé et en substance , mais qu'elle ne voulait montrer qu'à notre foi. N'en disons pas davantage; car tout le reste est incompréhensible , et n'est vu que de celui qui l'a fait.
Voilà le signe que Jésus-Christ nous a laissé, signe auquel nous reconnaissons qu'il est véritablement présent. Car la parole nous le dit; et il ne faut pas être en peine de la manière dont elle exécute ce qu'elle prononce : il ne faut songer qu'à ce qu'elle siguilie. Car elle a en elle-même une vertu pour faire tout ce que veut celui qui l'envoie. lia, dit-il, envoyé sa parole, et elle les a guéris, et elle les a arrachés des inains de la mort^. Sa parole ne revient point inutile : elle fait tout ce qu'il a ordonné^. Entendez donc encore un coup cette parole : Ceci est mon corps. S'il avait voulu laisser un simple signe, il aurait dit : Ceci est un signe : s'il avait voulu que le corps fut avec le pain , il aurait dit : Mon corps est ici. Il ne dit pas : Il est ici, mais ; Ceci l'est : par là il nous délinit ce que c'était, et ce que c'est. Quand on vous demandera : Qu'est-ce que ceci? il n'y a qu'un mot à répondre : C'est son corps ; la parole a fait cette merveille.
Elle n'en demeure pas là. Sortie de la bouche du prêtre comme de celle du Fils de Dieu , elle a fait sur le saint autel ce changement prodigieux : elle tourne ensuite sa vertu sur nous tous, qui assistons au sacrifice : elle éteint en nous tous nos sens : nous ne voyons plus ; nous ne goûtons plus , par rapport à ce mystère. Ce qui nous paraît pain, n'est plus pain : ce qui nous paraît vin, n'est plus vin : c'est le corps , c'est le sang de Jésus-Chrisl. Nous n'en croyons plus le jugement de nos sens; nous en croyons la parole : elle a tout changé ; et nousmêmes nous ne sommes plus ce que nous étions, des hommes assujélis à leurs sens, mais des hommes assujélis à la parole. En cet état nous approchons du saint autel : Venez le désiré de mon cœur : SmviT IN TE A.MMA .MEA : MoH âme a soif de rous : en combien de manières ma chair vous désire- Irelle' ? Oui , ma chair prend part au désir de l'àme : car c'est en elle que s'accomplit ce qui cause à l'âme ces transports. Mon cœur et ma chair se réjouiront dans le Dieu rixant'' : tous mes os crieront : Spifjneur, qui est semblable à tous''? Qui vous est semblable en puissance? Mais qui vous est semblable CD bonté et en amour.
LVIIl'- JOUR.
SimplirÀU eA rjrandeur de ce facrifice,
Qi.E le sacrifice des chrétiens est grand ! qu'il est augu-sle! mais qu'il est simple! qu'il est humble!
I. Pê.. cri. ». 2. /»., I.». 11. 3. Pt., Lxn. 2. - 4. Wem, i.xxxm. 3. — .î. Ihid., XXXIV. 10.
Un peu de pain , un peu de vin , et quatre paroles le composent I Je reconnais le caractère du Seigneur Jésus. Qui voyez-vous? un homme : Qu'y croyezvous? un Dieu. Saint Paul dit : Qui mangera de ce pain* : il ne parle que de pain, dircz-vous. Il parle de ce qui paraît, et il se plaît à marquer ce qu'il y a d'humble, de commun, de familier dans ce sacrifice : mais pénétrez la simplicité de celte parole; voyez ce (jui suit, ce qui précède : vous entendrez alors quelle force, quelle grandeur il y a dans celle parole : Qui mange ce pain. Car ce pain, c'est-àdire, ce pain fait corps : ce pain en apparence, mais corps en effet ; ce pain par qui un autre pain et le vrai pain de vie éternelle nous est donné. Voilà ce que veut dire ce pain. Il faut entendre de même le calice du Seigneur. Les calices qui ont servi à l'Eucharistie, ont été des matières les plus précieuses , et cela dès l'origine du christianisme, et môme durant le temps des persécutions et de la pauvreté de l'Eglise. Je ne m'en étonne pas : Jésus-Christ nous a fait entendre de quoi son corps était digne, quand il a permis et approuvé qu'on employât tant de parfums exquis, non-seulement à l'honorer pendant sa vie , mais encore à l'oindre après sa mort.
Mais quoiqu'il approuve ces choses, et que son Eglise les imite , elle n'est point attachée à cet appareil extérieur. La persécution lui peut ôter l'or et l'argent, dans lesquels elle sert le Fils de Dieu; peut-elle lui faire perdre la richesse de son sacrifice? Non : un peu de pain, un peu de vin lui peuvent fournir de quoi offrir à Dieu le plus auguste sacrifice , et de quoi donner à tous les fidèles le plus magnifique repas. Voilà les vraies richesses de l'Eglise : les autres non-seulement lui peuvent être ôtées; mais elle-même elle s'en est souvent défaite. Elle a loué ses évoques, qui, pour assister les pauvres, se réduisaient à porter le corps de Jésus-Christ dans un panier, et son sang dans un simple verre ; ceux qui employaient les vaisseaux sacrés à racheter les captifs , à acheter de la place pour enterrer ses morts. Il faut donc avoir du zèle pour honorer les mystères , et ni l'or ni les pierreries ne doivent point être épargnés pour exciter la révérence des peuples. Mais cependant n'oublions jamais, que ce qu'il y a de vraiment riche dans ce sacrifice, c'est ce qui est le plus caché , le plus humble. Mais que fait là Jésus-Christ? Je ne vois pas qu'il y fasse rien qui soit digne de lui. C'est cela môme qui est grand : car c'est par là qu'il fait voir que toute sa grandeur est en lui-même : c'est en cela qu'il fait voir que toute sa grandeur, aussi bien que toute notre félicité, est dans sa mort. Plus il est anéanti , plus il est mort; plus il nous transporte sa vie. Digne mémorial d'un Dieu , qui s'est anéanti luimôme.
LIXe JOUR.
L'Agneau devant le trône de Dieu. (Apoc, v. 6.)
Les cicux s'ouvrent : je perce au dedans du voile : j'entre dans le sanctuaire éternel , et j'y vois avec saint Jean devant le trône, l'agneau comme tué, et autour, les vingt-quatre vieillards vénérables"^. C'est ce que je vois dans le ciel, c'est ce que je vois dans la terre. Là Jésus comme mort, comme tué, avec les cicatrices de ses plaies, au milieu de ses saints : ici