PREMIERE PARTIE
empire : que personne ne vous me'prise* ; et il n'aurai l pas menacé lui-même de venir avec la verge , et de châtier toute désobéissance^. Mais c'est, dit saint Augustin, que ce n'est pas nous , mais Dieu et sa vérité que nous voulons faire craindre dans notre parole.
V'oilà donc comme à cette fois et après l'exemple de la mort de Jésus-Christ , ses apôtres sont changés. Ils ne songent plus à exercer un empire hautain ; ils gagnent tout par l'humilité et par la douceur; ils n'envient plus à Pierre la prééminence. Il prend partout la parole, et personne ne la lui conteste ^. Voyez, dit saint Chrysoslome '', comme il se met partout à la tête, et comme il agit dans cette sainte société, comme en étant le chef. Personne ne s'y oppose plus; et ce désir de préséance, dont ils ont été autrefois si animés, a entièrement cessé. Pierre, qui agit partout comme le premier, se laisse reprendre par PaaP : sur quoi les Pères remarquent : il' ne dit pas : Je suis le premier, et je dois être révéré et obéi par ceux qui sont après moi; mais il se laisse contredire jusqu'à lui résister en face, et il loue les lettres de saint Paul^, où il est expressément porté , qu'il ne marchait pas droit selon la vérité de l'Evangile'^, jusqu'à les mettre au rang des Ecritures inspirées de Dieu.
Changeons donc aussi avec les apôtres. Si la mort de Jésus-Christ a éteint en eux ces sentiments d'une ambition toujours renaissante , faisons-les aussi mourir en nous; et puisque les chefs du troupeau sont si humbles, songeons à l'humilité qui convient aux simples brebis.
LXVIIIe JOUR.
Royaume de Dieu, à qui destiné. (Luc, xxii. 28, 29, 30.)
Vous êtes ceux qui êtes demeurés avec moi dans mes tentations^, dans mes peines : comme s'il disait : Le désir de la gloire vous tourmente, voici en quoi vous devez mettre votre gloire, c'est de ne m'avoir point abandonné au milieu de mes périls et de mes peines. Et moi aussi, je vous prépare le royaume, comme mon Père me l'a préparé^, le même qu'il m'a préparé, un royaume éternel et inébranlable. N'y a-t-il pas là de quoi contenter votre ambition ? au lieu de vous amuser à vous disputer l'un à l'autre sur des préférences temporelles. Quand vous serez dans ce royaume , je vous y ferai asseoir à ma table; vous y mangerez et vous y boirez avec moi '". Vous y mangerez tous sans distinction les mêmes viandes; vous serez tous également rassasiés des délices et de l'abondance de ma maison : nul ne portera envie aux autres, parce que tous ensemble vous serez heureux. On se dispute les avantages de la terre, parce que, qui les possède, les partage, et ne peut les laisser aux autres en leur entier : mais à ma table et dans mon royaume la plénitude du bien y est si grande, que tout le monde le peut posséder sans diminution.
Vous demandez des trônes et des premières places voici le trône que je vous prépare : Vous serez assis sur douze trônes, et vous jugerez avec moi les douze tribus d'Israël* '.Vous les jugerez et avec moi, vous
1. TH., II. 15. —2. /. Cor., iv. 21. - 3. Act., i. 13, 15; ii. H; m. 12; IV. 8; v. 29; x. 5; xi. 4, 17; xv. 7, elc. — 4. In Acl. Apost., hom. 3, et alibi. — 5. Gai., ii. 11. 14. -- 6. //. Pcl., m. 15, IG. —7. Gnl., ibid. — 8. Luc, xxii. 28. -- 9. Idem, 29. --10. Ibid., 30. — U. Vnd.
B. T. II
serez tous mes assesseurs : et vous songez aux petits honneurs et aux petits avantages que vous pouvez espérer sur la terre ! Levez les yeux aux gran- : deurs, à la puissance, aux trônes que je vous prépare dans ces dernières assises, où tout l'univers ) sera jugé par une dernière et irrévocable sentence. I Quoi, l'ambition ne mourra pas à ces paroles ! Il 1 ne reste plus qu'à songer à qui cette gloire est pro- I mise. C'est à ceux qui persévèrent avec Jésus-Christ dans ses tentations, qui le suivent à la croix, qui j portent sa croix avec lui tous les jours, qui ont tout j quitté pour lui : Vous, dit-il, qui avez tout quitté I pour me suivre, vous serez assis sur douze sièges, : jugeant les douze tribus d'Israël'.
LXIXe JOUR.
Pouvoir de Satan.
Et le Seigneur dit : Simon, Simon ; je t'appelle par deux fois : sois attentif; Satan a demandé à vous cribler tous vous autres , compile on crible le froment-. Quelle puissance de Satan? Cribler les hommes, les apôtres mêmes, les agiter, les jeter en l'air, les précipiter en bas, en faire en un mot tout ce qu'il veut. Qui a donné ce droit à Satan, sinon le péché? C'est par le péché qu'il a vaincu l'homme , qui, ensuite de la victoire, lui a été livré comme son esclave. C'est pourquoi il en use avec un pouvoir tyrannique : néanmoins il ne fait rien de luimême; il demande : c'est une puissance maligne, malfaisante, tyrannique; mais soumise à la puissance et à la justice suprême de Dieu.
Il a demandé qu'on mît Job en sa puissance^ : il est appelé l'accusateur de nos frères^. Et Dieu lui livre qui il lui plaît, selon les règles de sa justice, selon lesquelles le démon a droit de lui demander ceux en qui il trouve du sien, c'est-à-dire, ceux où il trouve le péché. C'est pourquoi Jésus dira bientôt : Le prince de ce monde avance ; il n'a rien du tout en moi^ ; mais pour le reste des hommes, il n'a que trop en eux. Il n'avait que trop sur les apôtres , qui étaient encore possédés de la vaine gloire, l'un des plus mauvais caractères de Satan , qui est devenu Satan par ambition et par orgueil. Et c'est pourquoi Jésus-Christ prend occasion de leur parler de la demande de Satan, à l'occasion de la vaine gloire qui venait de paraître en eux, et de leur dispute ambitieuse. Vous vous tourmentez, qui aura la première place; vous avez bien d'autres affaires qui devraient vous occuper : Satan entre au milieu de vous par vos disputes, vous lui avez donné lieu, et lui avez fait une ouverture bien grande pour vous dissiper, pour vous cribler. Tout ce qui est possédé de la vaine gloire est léger, et propre au crible de Satan. Au lieu donc de vous disputer sur des préséances ridicules, et de devenir par là la risée et la proie de l'enfer, unissez-vous contre une puissance si redoutable.
LXXe JOUR.
Primauté de saint Pierre. Prédiction de sa chute par son orgueil. (Luc, xxii. 31, 34.)
Satan a demandé de vous cribler tous; mais, Pierre, j'ai prié pour toi". Jésus-Christ nous apprend que nous n'avons de secours contre Satan que
1. MaM., XIX. 27, 28, 29. - 2. Luc, xxii. 31. — 3. Job , 1. 12; II. 3, 5, 6, 7.— 4. Apoc, xii. 10. — 5. Joan., xiv.3o'- . Luc-, XXII. 31 , 32.
MÉDITATIONS SUR L'ÉVANGILE
dans rintercession ol lu méilialion de Jésus-Christ m<>an>.
Admirons la profondeur de sa sagesse. Parce qu'on roprimanl rambition de ses apôtres, il avait parlé d'une manière qui eût pu donner lieu i\ ceux qui n'auraient pas bien pesé ses paroles, de croire qu'il n'avait lai>sé aucune primauté dans son Eglise, et qu'il avait même allaibli celle qu'il avait donnée à saint Pierre, il parle ici d'une manière qui fait bien voir le contraire. Satan , dit-il , a demandé de vous cribler tous; mais, Pierre, j'ai prié pour toi, pour loi en particulier, pour toi avec distinction : non qu'il ait négligé les autres; mais, comme l'expliquent les saints Pères, parce qu'en alTermissant le chef, il voulait empêcher par là qno les membres ne vacillassent. C'est pourquoi il dit : J'ai prié pour toi; et non pas, j'ai prié pour vous. El que l'efTel de celte prière qu'il faisait pour Pierre, regardât les autres apôtres, la suite du discours le fait paraître manifestement, puisqu'il ajoute aussitôt après : Et toi, quand tu seras œnverli, confirme tes frères*.
Quand il dit : J'ai prié pour toi , que ta foi ne défaille pas : il ne parle pas de cette foi morte qui peut rester dans les pécheurs, parce que celle-là n'empêche pas qu'on ne soit criblé par Satan : c'est celle foi qui opère par la charité, laquelle, dit-il, j'ai demandé qu'elle ne défaillit point en toi. Jésus- Christ le demandant ainsi, lui qui dit : Je sais, mon Père, que vous m'écoutez toujours^; qui peut douter que saint Pierre n'ait reçu par cette prière une foi constante, invincible, inébranlable, et si abondante d'ailleurs, qu'elle fiit capable d'affermir, non-seulement le commun des fidèles, mais encore ses frères les apôtres , et les pasteurs du troupeau , en empêchant Satan de les cribler?
Et celte parole revient manifestement à celle où il avait dit : Tu es Pierre, je l'ai changé ton nom de Simon en celui de Pierre, en signe de la fermeté que Je le veux communiquer, non-seulement pour loi, mais encore pour toute mon Eglise; car ;e la veux bâtir sur cette pierre. Je veux mettre en loi, d'une manière éminente et particulière, la prédication de la foi, qui en sera le fondement, et les portes d'enfer ne prévaudront point contre elle^, c'esl-àdire, qu'elle sera affermie contre tous les efforts de Salan, jusqu'à être inébranlable. Et cela, qu'esl-ce autre chose que ce que Jésus-Christ répèle ici : Satan a demandé de vous cribler ; mais , Pierre, j'ai prié pour toi , la foi ne défaudra pas ; et toi , confirme les frères ?
Il est donc de nouveau chargé de toute l'Eglise : il est chargé de tous ses frères, puisque Jésus- Christ lui ordonne de les affermir dans cette foi , qu'il venait de rendre invincible par sa prière.
Voilà quelque chose de grand pour saint Pierre. Mais il ne faut pas oublier que, de peur qu'il ne .s'enorgueillit d'une si haute [jromesse, elle est suivie incontinent de la prédiction de sa chute : car voici ce qui suit : Et Pierre lui dit : Seifjneur, je nuis prH à aller avec vous, et dans la prison, et à la mort même; et Jésus lui répondit : Je te le dis, Pierre, je le le déclare, que le coq ne chantera point aujourd'hui, que tu n'aies nié trois fois que tu me connaisses*.
J. Lue., XXII. 32. — 2. Joon.. xi. U. —3. Mntth., xvi. 18. — <. Lut., SSII. Xi.M.
Quand Dieu fait ou promet de grandes grâces, il faut s'iuiniilicr cl reconnaître de qui elles viennent. Au lieu de considérer sa faiblesse, Pierre s'emporta jusqu'à dire avec fierté cl arrogance : Seigneur, je suis prêt à vous suivre partout et jusqu'à la mort- Mais Jésus-Christ, qui l'avait élevé si haut, sait bien rabaltre son orgueil : Simon, dit-il, j'ai prié pour toi, ta foi ne dé faudra point, confirme tes frères. Et un moment après : Je te le déclare à toi, à qui je viens de dire de si grandes choses; mais à loi, qui présumes de toi-même, au lieu de l'humilier de mes dons : Je te déclare, dis-jo, que tu tomberas cette nuit, dans un moment, et par trois fois, dans une honteuse et manifeste infidélité; afin que lu sentes que si lu portais un grand trésor, tu le portais dans un fragile vaisseau de terre, et que ce qui se fait en toi de grand, se fait, non point par loi-môme , mais par la sublimité de la vertu de Dieu* .
Et si nous pénétrons toute la suite des paroles de Jésus-Christ, nous verrons que la chute de saint Pierre arrive par une permission spéciale en punition de son orgueil, et pour lui apprendre l'humilité : car celui qui dit : J'ai prié pour toi, afin que ta foi ne défaille point, pouvait prier, non-seulement afin qu'elle ne défaillît pas finalement, ni pour longtemps , comme il est arrivé à Pierre , qui se réveilla à l'instant, et au premier regard de Jésus- Christ; mais encore afin qu'elle ne souffrît pas, pour ainsi parler, celle courte éclipse. Mais il ne le voulut pas; et il aima mieux permettre que Pierre fût huujilié par sa chute.
El c'est pourquoi les saints, en considérant toute la suite de l'Evangile, n'hésitent pas à confesser que saint Pierre fut délaissé, et que la grâce se retira de lui; non point d'elle-même (car c'est ce qui ne peut jamais arriver), mais, comme nous le verrons encore plus clairement dans la suite, parce qu'il avait présumé, et qu'il est utile aux présomptueux, comme lui, de tomber dans un péché manifeste, pour apprendre à se défier de leurs forces. Ce qui est encore plus utile à ceux qui, comme saint Pierre, devaient être élevés dans les grandes places de l'Eglise, et mis bien haut sur le chandelier. Car comme leur élévation les porte naturellement à s'enfier, et à exercer leur puissance avec hauteur, Jésus-Christ leur apprend , par l'exemple de saint Pierre, comme saint Pierre lui-môme l'avait appris par son expérience, à craindre d'autant plus de tomber, que leur péril est plus grand, et leur chute plus éclatante et plus scandaleuse.
Au reste , en élevant saint Pierre si haut , Notre Seigneur, si on peut parler ainsi, avait pris ses précautions , pour prévenir tous les sentiments de présomption, qui pouvaient entrer dans son cœur. Car en môme temps qu'il lui disait : Ta foi ne défaudra point, et confirme tes frères : il ajoutait : lorsque tu seras converti, lui insinuant sa chute , et lui faisant voir qu'il devait atlrihuor le bien qu'il ferait, à la bonté de son Maître qui avait daigné demander pour lui de si grandes choses. Mais saint Pierçe ne veut point entendre tout cela : au contraire , piqué , ce semble , de ce mot de conversion , dont Jésus-Christ s'était servi, loin do songer qu'il pouvait tomber d'autant plus dangereusement, qu'il]