‹ Œuvres complètes de BossuetChapitre 327 sur 851 · Joan., XIII · texte numérisé non relu

Joan., XIII

Tract., in Joan., lxvi. n. 1. —

voir beaucoup, il fallait encore que la grâce donnât ce pouvoir, c'est-à-dire, qu'elle fortifiât sa volonté faible, et qu'elle lui en inspirât une si forte, que toute crainte cédât à sa puissance. Alors donc il aurait dit, non pas : Je puis; non pas. Je voudrai; non pas, J'irai : mais. Seigneur, aidez ma faiblesse; faites-moi vouloir de celle manière, à qui rien n'est impossible : je veux déjà en quelque façon; et c'est un effet de votre grâce : à vous la gloire de ce faible et tel quel commencement de bonne volonté : mais achevez votre ouvrage , meliez-y la dernière main ; vous, qui avez commencé, achevez. Car vous seul pouvez achever en nous ce que vous seul vous y pouvez commencer de bien. Celui qui a commencé en vous la bonne œuvre, y mettra la perfection* .

Saint Pierre ne connaissait pas encore parfaitement celle justice, qui est la justice chrétienne, qui veut faire (car on n'est pas juste, parce qu'on écoute, mais parce qu'on fait), mais qui songe par qui on fait, et qui a continuellement recours à la grâce. Cet apôtre e'tait zélé, à la vérité, mais non pas encore selon la science ; parce que voulant établir sa propre justice; et ne connaissant pas encore que la véritable justice est celle qui vient de la grâce, il ne s'était pas assujéti à la justice de Dieu-. Voilà ce que dit un autre apôtre, et c'est ainsi qu'il explique la justice chrétienne. Saint Pierre ne l'avait pas encore assez entendu. Ainsi étant juste, mais non pas encore parfaitement de la justice qui est en Jésus-Christ, c'esl-à-dire, de cette justice qui rapporte entièrement à Dieu tout ce qu'elle a de bien; zélé à la vérité , mais non pas encore comme il fallait : que lui sert ce faible commencement de vertu et de justice, sinon à présumer, à l'engager, à l'égarer, à le mener au lieu où il devait renier, au lieu où sa justice et sa fidélité firent un si horrible naufrage?

Vraiment le Sage a raison de dire : Bienheureuy) l'homme qui est toujours en crainte^, qui se craint toujours lui-même. Si saint Pierre eût eu cette crainte, il n'aurait pas présumé de ses forces, il n'aurait pas suivi Jésus-Christ dans la maison de Caïphe : car personne ne le lui avait ordonné , et rien ne lui demandait cette action téméraire, si ce n'était sa présomption. Il aurait craint, il aurait prié; sa foi se serait fortifiée, et il se serait rendu capable de résister à la crainte de la mort. Mais il va, croyant tout pouvoir; il s'expose volontairement à un péril trop grand pour sa faiblesse : son zèle le trompe, son amour le trompe. Quoi, un faux zèle, un faux amour! Non, il n'était pas loul à fait faux, car il était vraiment juste, ainsi que nous l'avons vu : il aimait donc véritablement , il aimait même beaucoup; mais non pas encore assez pour ce qu'il voulait entreprendre. Il n'avait donc qu'à se tenir dans ses bornes, et demander humblement et persévéramment la perfection de cet amour. Mais au lieu de remercier, au lieu de prier, il présume, il n'entend pas encore la vérilé de celle parole que son maître lui dira bientôt : Sans moi vous ne pouvez rieuK Son propre zèle, sa propre vertu tourne en poison à sa présomption, et lui sert de nourriture : et il lui est si important de se bien connaître , et d'entendre qu'il ne peut rien de lui-même, que Jé-

1. Philip., I. a. — 2. Honi., x. 2, 3. — 3. Eccli., xxxiv. 17. — -1. Joan., XV, 5.

M^;^ITATION^^ SUR L'EVANGILE.

sus-l'.lirisl pcrniel qu'il l'apprenne par sa chule.

Héla< ! hélas! pauvre canir humain, qui ne se connaît pas lui-même, à qui sa propre verlu, je dis même la véritable, devient un piège, l'appas et la |i;\lure de l'orgueil ! Viens t'instruire par l'exemple d'un si grand apolre. Il présume, il s'engage, il renie : une servante fait trembler cet intrépide, qui se vantait de ne rien craindre. Ce n'est pas assez pour rompre l'enchanlemenl de son amour-propre, de renier une fois : il faut qu'il renie jusqu'à trois, el encore avec jurement, avec blasphème, avec exécration. Il le faut : qu'est-ce à dire : il le faut? Est-ce qu'il est poussé au crime? A Dieu ne plaise : il a présumé de lui-même : il est livré à lui-même. Pour lui ouvrir les yeux, et lui faire sentir son mal, qu'il ne veut pas voir, il faut qu'il tombe : el son erreur est si grande , qu'il n'en peut revenir que par là.

Jésus le regarde : il se réveille, il se relire, il commence à sentir qu'il ne fallait point aller au lieu d'où il ne peut se retirer trop tôt. Hélas! s'il y demeurait, il renierait peut-être encore. Mais quoi! Ne pleure-l-il pas sincèrement son péché? Sans doute; mais la partie la plus essentielle de la pénitence, c'est de sortir du péril , c'est de le fuir : autrement on tombe encore; et faute d'avoir profilé de sa chute , on tombe sans ressource : on n'en relève jamais.

Et voyez la faiblesse du cœur humain ! Pierre pleure : mais voici pour lui une autre épreuve; le scandale de la croix. On lui vient dire comme aux autres, que Jésus-Christ était ressuscité : et comme eux il est incrédule : quoique ceux qui lui venaient annoncer la résurrection de Jésus-Chrisl, ne fissent que lui raconter l'accomplissement de ce qu'il avait dit lui-même à ses disciples, et à Pierre même. Autre chute déplorable : autre preuve de l'infirmité humaine. Jésus-Christ nous instruit par ces exemples, et ne craint point d'étaler au monde toute la faiblesse de ses disciples, et du chef de son Eglise; afin de nous apprendre à trembler, à être humbles. Et après sa résurrection, il parle encore à saint Pierre, et lui demande : Pierre m'airnestu* ? Comme s'il eût dit : Prends bien garde : sonde bien ton cœur : tu as cru pouvoir ce que lu ne pouvais pas : pense donc bien si tu m'aimes : et à la troisième fois il le met encore à une plus grande épreuve : M'aimes-tu plus que ceux-ci : plus que tous les autres apôtres? El Pierre lui répondit, comme on vient de voir : Seigneur, vous satez tout, vous satez que je rousaime'^ : et il disait vrai : car Jésus récompensa son amour, et lui confia ses brebis, et ses agneaux, et les grands et les petits de son troupeau; et le crut si élevé au-dessus de tous ses apôtres, qu'il le mit à leur tête et à la tète de tout le troupeau , de toute l'Eglise. Il semble donc que son amour était alors à la perfection. Peut-être donc qu'il pouvait alors suivre Jésus-Christ jusqu'à la mort? non : connais ici, chrétien, par combien de degrés d'amour il faut parvenir à ce grand et parfait amour, à cet amour dont Jésus-Chrisl nous dira bientôt qu'ji n'ij en a point de plus grand, el qui noua fait donner notre rie pour nos amis^. Saint Pierre avec cet amour qui lui a mérilé sur ses frères les apôtres, une si éminente prérogative,

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