PREMIERE PARTIE
péchés ; et il ne lue pas seulement son âme par son intempérance , il donne la mort au corps qu'il veut flatter : tant il est aveugle, tant il sait peu ce qu'il lui faut ! L'homme depuis le péché , est né pour être malheureux. Il est malheureux par toutes les infirmités du corps, où il met son bonheur. Combien plus est-il malheureux par un si grand amas d'erreurs , de dérèglements , d'inclinations vicieuses, qui sont les maladies et la mort de l'âme! Quelle malheureuse séduction règne en nous ! Nous ne savons pas même désirer, ni demander ce qu'il nous faut. Saint Philippe nous apprend tout, en disant : Seigneur, montrez-nous votre Père , et il nous suffit. Car il se réduit à la chose que Jésus-Christ nous a enseignée être la seule nécessaire. Seigneur, vous êtes la voie; je viens à vous pour me retrouver moimême, et dire enfin avec votre apôtre : Montreznous le Père, et il nous suffit.
LXXXIVe JOUR.
C'est dans le Père qu'on voit le Fils. (Joan., xiv. 9.)
Comme il ne nous paraît point dans tout l'Evangile de demande plus haute que celle de saint Philippe, il n'y a aussi rien de plus haut, que la réponse de Notre Seigneur. Nous avons vu, que saint Philippe avait bien connu deux choses ; l'une , que pour être heureux, c'était assez de voir le Père; l'autre, que c'était au Fils à nous le montrer. Le Fils lui va donc apprendre ce que c'est que voir le Père , et que c'est dans le Fils même qu'on le voit.
Remarquez avant toutes choses cette espèce d'étonnement, avec lequel le Sauveur parle : Il y a si longtemps que je suis avec vous , et vous ne me connaissez pas ? Philippe qui me voit, voit mon Père^ . Je ne parle pas de celui qui me voit seulement des yeux du corps : celui-là en me voyant, ne me voit point. Car si celui qui regarde l'homme par ces yeux mortels, n'en voit que le dehors, et, pour ainsi parler, que l'écorce ; combien est-on éloigné de voir le Fils de Dieu , quand on n'apporte que les yeux du corps à cette vue ! Les apôtres avaient passé beaucoup au delà , puisqu'ils avaient cru , et confessé par la bouche de saint Pierre, qu'il était le Christ, le Fils du Dieu vivant^ : et le même apôtre lui avait encore dit au nom de tous : Nous avons cru , et nous avons connu que vous êtes le Christ, le Fils de Dieu^.
Ils l'avaient donc connu, et ils avaient en même temps connu son Père; puisqu'ils avaient très-distinctement et très-véritablement connu de qui il était fils.
Cependant ils n'étaient pas encore contents , et ils avaient raison ; parce que comme ils n'avaient pas encore connu parfaitement Jésus-Christ, ils n'avaient pas encore parfaitement connu son Père. Et c'est pourquoi il leur avait dit : Si vous m'aviez connu '^ ; leur faisant entendre, qu'ils ne l'avaient pas encore parfaitement connu , et que c'était la raison pourquoi ils ne connaissaient pas encore parfaitement son Père; et c'est pour expliquer à fond celte vérité , qu'il dit maintenant : Qui me voit, voit mon Père.
Il y a une certaine manière de me voir, qui ne
l. Joan., XIV. 9.-2 M'itth.,\\i. 10. — 3. .Jonn., vi. TD. — 4. Idem, XVI. 7, 9.
laisse plus rien à désirer, parce que celui qui me voit de cette sorte, c'est-à-dire, celui qui me voit à découvert et tel que je suis, il voit mon Père. Je suis moi-même par mon fonds et par ma naissance, la manifestation de mon Père; parce que je suis son image vivante, l'éclat de sa gloire, l'empreinte, l'expression de sa substance. Prenez donc garde , Philippe; ne souhaitez pas de voir mon Père, comme si mon Père était quelque chose hors de moi : c'est en moi, qu'il le faut voir : c'est en lui aussi qu'on me voit. Ne croyez-vous pas que je suis dayis mon Père, et mon Père dans moi^ ? Quand donc on le voit, on me voit dans mon principe; et quand on me voit, on le voit dans son image, dans son expression, dans son éclat, dans le rejaillissement de sa gloire : et la vue du Père et du Fils est inséparable. Prenez donc garde, Philippe, que vous n'ayez pas encore entendu ce que c'est que de voir mon Père : vous l'entendrez parfaitement, lorsque vous entendrez que qui me voit le voit aussi; et que qui le voit, me voit en même temps : et à mesure qu'on croit en la connaissance de l'un , on croit aussi en celle de l'autre.
Il venait de dire : Si vous me connaissiez , vous connaîtriez aussi mon Père : et vous le connaîtrez bientôt, et vous l'avez vu'^. Car il faut toujours revenir à cette parole , comme au principe d'oii naît tout ce qui suit : Vous le connaîtrez : vous ne le connaissez donc pas encore parfaitement. Vous l'avez vu néanmoins : mais vous l'avez vu imparfaitement. Viendra le temps que vous le verrez à découvert; et ce sera dans ce même temps que je me manifesterai moi-même à vous. Celui qui m'aime, dit-il, Usera aimé de mon Père, et je l'aimerai , et je me manifesterai moi-même à lui^ : je me découvrirai tout entier; et en me montrant à lui à découvert, en même temps je lui montrerai mon Père.
Quand sera-ce, ô Seigneur, que vous m'admettrez à ce secret, à cette vue intime et parfaite de votre Père et de vous? Quand vous verrai-je, ô Père et Fils! ô Fils et Père! Quand verrai-je votre parfaite unité, et la manière admirable dont vous demeurez l'un dans l'autre, lui en vous, et vous en lui? Quand vous verrai-je! ô Dieu, qui sortez de Dieu , et qui demeurez en Dieu ! ô Dieu Fils de Dieu ! Ce n'est pas assez devons prier de me montrer votre Père, si je n'entends en même temps, que montrer le Fils, c'est montrer le Père : que montrer le Père, c'est montrer le Fils : qu'on les doit aimer du même amour, et les voir d'une môme vue. 0 Père! je serai heureux, quand je verrai votre face ! Mais votre face, votre manifestation, c'est votre Fils : c'est le miroir sans tache de votre incompréhensible majesté' , de votre beauté immortelle : l'image de votre bonté parfaite : la douce vapeur, l'émanation de votre clarté, et l'éclat de votre éternelle lumière'^ : en un mot, votre pensée, votre conception, la parole substantielle et intérieure par laquelle vous exprimez tout ce que vous êtes : parfaitement et exactement un autre vous-même : qui sort sans diminution, sans interruption, sans retranchement du fond de votre substance. Je me perds , je crois , j'adore ; j'espère voir; je le désire : c'est là ma vie.
1. Joan., XVI. 11. — y. Idem, 7. — 3. Ihid., xvi. 21. — 1. Sap.. VII. 25,20.
MÉDITATIONS SUR L'ÉVANGILE
LXXXVe JOUR.
Lt /Vrr est itiins te Fils, et le Fils dans le Père. (Joan., xiv. 10.)
Entrons encore une fois avec huniililé el tremblement , dans la profondeur des paroles de Jôsus- Christ. Il nous déclare tout ce qu'il est par ces paroles : puisque le même qu'on voit des yeux du corps, el qui par là parait homme, est le même en qui on croit, et tiu'on voit des yeux de l'esprit, qui par là est le Fils de Dieu, et Dieu lui-même, le même Dieu que son Père; parce que le Seigneur notre Dieu est un * ; parfaitenienl un, l'unité même : mais non pas un autre Dieu que son Père; à Dieu ne plaise. Son Père et lui sont inséparables : l'un est dans l'autre, des deux côtés : Le Père à sa manière dans le Fils; le Fils d'une autre manière dans le Père : qui voit le Père, voit le Fils; qui voit le Fils, voit le Père : on ne les sépare point dans la vue, on ne les doit non plus séparer dans la foi, conformément à ce qu'il a dit : Vous croyez en Dieu, croyez aussi en moi -.
Je m'en rais : et tous ne me verrez plus^. C'est ce qu'il nous dira bientôt. Vous ne me verrez plus des yeux du corps : mais ne le verrons-nous plus des yeux de l'esprit'? A Dieu ne plaise : où serait notre foi el notre espérance'? Mais s'en va-t-il tellement qu'il ne demeure plus du tout avec nous? A Dieu ne plaise, encore un coup. Car oîi serait la vérité de cette parole, que nous entendrons bientôt : Nous tiendrons en lui, et nous y ferons notre demeure*. II s'en va donc, et il demeure : comme quand il est descendu du sein de son Père, il y est demeuré; ainsi quand il y retourne, il ne demeure pas moins avec nous. De celle sorte, l'homme qui disparait est le même que le Dieu qui demeure; celui qu'on voit est le même que celui qu'on ne voit pas; el lui-même est le même avec son Père, afin que nous entendions que tout est à nous. Dans celui que nous voyons , el qui s'est donné à nous en se faisant homme, nous pouvons posséder celui qui esl éternellement avec le Père, qui est dans le Père, en qui le Père est, que nous verrons, que nous aimerons, que nous posséderons dans son Fils. C'est la parfaite explication de cette parole : Je suis la roie, comme homme : comme Fils de Dieu, je suis, ainsi que mon Père, la vérité et la vie : la même vérité, la même vie. Voilà le mystère, voilà l'espérance , voilà la foi des chrétiens : tenir le Fils qui s'esl fait visible pour s'élever par lui, el trouver en lui l'invisible vérité de Dieu. Ah! que Dieu est proche de nous! Que Dieu est en nous par Jésus- Chrisl! Vraiment il esl notre Emmanuel : Dieu avec nous! Allons à sa table; mangeons, rassasionsnous; là esl notre nourriture : là esl notre vie.
LXXXVP JOUR.
Jiiu» le Verbe éternel nous fait voir le Père. (Ibid.)
Qi-'oiQrE nous soyons bien éloignés de celle bienheureuse vision , où nous verrons clairement le Père dans le Fils, comme le Fils dans le Père : le Fils .'Je Dieu va nous apprendre que le Père commenc/: déjà à se manifester en lui, par deux moyens admirables : par sa parole, par les œuvres de sa puissance, qui sont ses miracles.