Idem, xvi
Ne croyez-vous pas que je suis dans mon Père , et que mon Père est en moi? Les paroles que je vous dis, je ne les dis pas de moi-même \ Si je ne suis pas de moi-même, je ne parle pas de moimême; si je suis la parole, je suis la parole de quelqu'un; celui qui me prononce, me donne mon être; el toutes mes paroles sont de lui, puisque la parole substantielle d'où naissent toutes les paroles que je profère, esl de lui-même.
Les paroles de Jésus-Christ ressentent quelque chose de divin, par leur simplicité, par leur profondeur, et par une certaine autorité douce avec laquelle elles sortent. Jamais homme n'a parlé comme cet homme- : parce que jamais homme n'a été Dieu comme lui, ni n'a eu sur tous les esprits cette autorité naturelle qui appartient à la vérité; qui fait que sans s'efforcer, sans se guinder, pour ainsi dire, elle y influe si doucement el si inlimemenl, qu'on lui cède sans violence.
Mais la merveille de celte parole, c'est que cet homme qui parle en Dieu, parle en même temps comme prenant tout d'un autre : Ce que je dis , je le dis comme mon Père me l'a dit^ ; el comme il me le dit toujours, parce qu'il me parle toujours, comme toujours je suis sa parole.
Ma doctrine n'est pas ma doctrine , mais celle de mon Père qui m'a envoyé. Et quelle preuve nous en donne-l-il? Celui qui parle de lui-même, cherche sa propre gloire : mais celui qui cherche la gloire de celui qui l'a envoyé, est véritable; et il n'y a point d'injustice en lui''.
Mon Sauveur, ne parlez-vous point trop comme une créature? Qu'est-ce qu'une créature, sinon quelque chose qui ifesl pas de soi , qui n'a rien de soi, qui esUoujours à l'emprunt? La différence esl immense, entre ce qui esl produit de toute éternité, et ce qui esl produit dans le temps : ce qui esl produit de toute éternité est toujours; ce qui esl produit dans le temps n'est pas toujours, et peut n'être point du tout. Il esl donc tiré du néant; il est néant lui-même. Par conséquent, quelle différence entre sortir de Dieu comme son ouvrage, el sortir de Dieu comme son Fils? L'un est créé, l'autre engendré; l'un lire du néant, et néant lui-même; l'autre tiré de la substance de Dieu, et par conséquent l'être même. Parmi les hommes mêmes, quelle différence entre le iils el l'ouvrage? Tous deux néanmoins viennent d'un autre. Mais le Fils est de môme nature que son Père: el en cela n'est rien moins que lui : mais l'ouvrage n'a rien de son ouvrier, el lui est absolument étranger.
Mon Dieu, oserai-je suivre je ne sais quelle lumière sombre qui me parail? Dieu est Père : Dieu esl ouvrier : l'homme esl père, l'homme est ouvrier; mais avec une immense différence. L'homme esl ouvrier; mais il trouve sa matière toute faite par un autre dont il l'emprunte : Dieu n'a besoin d'aucune matière, el il lire tout du néant.
L'homme est père : est-il un vrai père? Et que donne-l-il à son fils? Son fils, il esl vrai, esl de même nature que lui : mais est-ce lui qui lui donne cette nature? Non sans doute. Comment donc vient-il de lui? Combien imparfaitement! La véritable paternité esl en Dieu, qui engendrant son Fils de tout
1. Joon., XIV. 10. — 2. Idem, vu. 4(5. — 3. Ihid., xii. 50. — 4. Ihid., vri. 16. 18.
LA CÈNE. — PREMIÈRE PARTIE
son fond, lui donne toute sa substance, tout son être, par conséquent toute son éternité; et le fait être non-seulement son égal , mais encore un avec lui'.
Ne dites pas qu'il emprunte : car son Père toujours fécond, en lui communiquant tout ce qu'il est, ne se dessaisit de rien. Autre chose est prêter, ou donner par sa volonté ce qu'on peut ne donner pas : autre chose est, être fécond. Il faut entendre dans le Père l'abondance, la plénitude, la fécondité, une pleine effusion de soi-même, mais en soi-même pour engendrer un autre soi-même : qui reçoit tout en naissant, et qui naît par conséquent égal à ceiui de qui il reçoit tout, aussi grand, aussi éternel, aussi parfait que lui. Un Dieu ne vient pas d'un autre, qui le tire du néant : mais un Dieu vient d'un autre, qui le tire, pour ainsi parler, de sa propre essence; qui le produisant en soi-même, se dégraderait soi-même, s'il le produisait imparfait. C'est donc un Dieu, qui vient d'un Dieu : Fils parfait d'un Père parfait, parfaitement un avec lui, parce qu'il reçoit sa nature dont l'unité fait l'essence. Ecoute, Israël : le Seigneur notre Dieu est un^ : le Père est un, le Fils est un : le Père est Dieu, le Fils est Dieu, et tous deux ne peuvent être qu'un seul Dieu; autrement, le Fils n'est pas Fils, et il n'a point la nature de son Père, s'il n'en a point la parfaite et souveraine unité.
Pourquoi se jeter dans ces abîmes? Pourquoi Jésus-Christ nous les a-t-il découverts? Pourquoi y revient-il si souvent? Et pouvons-nous ne nous arrêter pas à ces vérités, sans oublier la sublimité de la doctrine chrétienne? Mais il faut s'y arrêter en tremblant; il faut s'y arrêter par la foi': il faut, en écoutant Jésus-Christ, et ses paroles toutes divines, croire que c'est d'un Dieu qu'elles viennent; et croire aussi en même temps, que ce Dieu d'où elles viennent, vient lui-même de Dieu, et qu'il est Fils; et à chaque parole que nous entendons, il faut remonter jusqu'à la source, contempler le Père dans le Fils, et le Fils dans le Père.
Voici donc l'acte de foi que je m'en vais faire : le Fils n'est pas de lui-même : autrement il ne serait pas Fils : il ne parle donc pas de lui-même : Il dit ce que son Père lui dit^ : son Père lui dit tout en l'engendrant; et il le lui dit, non par une autre parole, mais par la propre parole qu'il engendre : il rapporte tout à son Père, parce qu'il s'y rapporte lui-même : il rapporte sa gloire à celui de qui il tient tout son être; mais cette gloire leur est commune : quelque chose manquerait au Père, si son Fils était moins parfait que lui. C'est ce que je crois : car Jésus-Christ me le dit : c'est ce que je verrai un jour, parce que le même Jésus me l'a promis.
Parlez donc, parlez, ô Jésus! parlez, vous qui êtes la parole même. Je vous vois dans vos paroles, parce qu'elles me font voir et sentir en quelque façon, que vous êtes un Dieu : mais j'y vois aussi votre Père, parce qu'elles me font connaître que vous êtes un Dieu sorti d'un Dieu, le Verbe et le Fils de Dieu''.
1. Joan., X. 30. —2. Deut., vi, 4. — 3.Joan., xii. 49, 50; xiv. 10. — 4. /dem, i. 1, 14.
LXXXVIIe JOUR.
Jésus-Christ opérant ses miracles, nous fait voir le Père dans ses œuvres. (Ibid.)
Le Père qui demeure en moi fait les œuvres ' miraculeuses. C'est la seconde chose par où Jésus- Christ veut qu'on voie son Père en lui : on le voit dans ses paroles; il le faut encore voir dans ses œuvres.
Mon Père agit, et moi j'agis aussi : Mon Père ne cesse d'agir, et je ne cesse d'agir^. Si le monde a été, c'est que mon Père l'a fait, et moi aussi : si le monde continue d'être , c'est que mon Père le conserve, et moi aussi. Il a fait, et il fait tout par son Fils : Le Fils ne fait rien de soi, et il ne fait que ce qu'il toit faire à son Père^. Est-ce un apprenti toujours attaché aux mains et au travail de son maître? toujours apprenti, jamais maître? Les apprentis mêmes ne sont pas ainsi parmi les hommes. Qu'imaginez-vous ici, homme grossier? Quoi! le Père qui fait quelque chose, et le Fils qui l'imite, et fait aussi quelque chose? Quelle folie! Le Père a-t-il fait un autre monde que le Fils? Y a-t-il un monde que le Père ait fait, et un autre monde que le Fils ait fait , à l'imitation de son Père ? à Dieu ne plaise : le Père fait tout ce qu'il fait par son Fils , et le Fils ne fait rien que ce qu'il voit faire; comme il ne dit rien, que ce qu'il entend dire. Mais comment lui parle-t-on? En l'engendrant : car au Père éternel, parler c'est engendrer : prononcer son Verbe, sa parole, c'est lui donner l'être. De même, lui montrer tout ce qu'il fait, lui découvrir le fond de son être et de sa puissance , en un mot, lui ouvrir son sein, c'est l'engendrer : c'est le faire sortir de ce sein fécond, et en même temps l'y retenir, dans ce sein où il voit tout, tout le secret de son Père, et d'où il vient l'apprendre aux hommes , autant qu"ils peuvent le porter et qu'il leur convient.
Il ne dit donc rien que ce qu'il entend; il ne fait rien que ce qu'il voit faire : mais entendre son Père, et voir ce qu'il fait et ce qu'il est, c'est naître de lui. Il a cela par sa naissance : il lui est aussi naturel d'agir, qu'à son père; et c'est pourquoi il ajoute : Ce que le Père fait, le Fils le fait semblablement\ Ecoutez : il ne le fait pas seulement, maïs il le fait semblablement , aussi parfaitement et avec pareille d:gnité. Le Père le fait infatigablement, et le Fils de même : le Père agit sans cesse , et le Fils aussi. Le Père ressuscite qui il lui plaît , et le Fils ressuscite aussi qui il lui plaît^, avec une pareille autorité : parce que son autorité, comme sa nature, est celle de son père. Comme le Père a la vie en soi, ainsi il a donné au Fils d'avoir la vie en soi^. On la lui donne; et néanmoins il Ta en soi, parce qu'on lui donne tout sans réserve. Ainsi la vie est en lui, comme elle est dans son Père; et il est comme lui la vie par nature.
Ainsi le Père qui demeure en moi, fait les œuvres miraculeuses que vous voyez : tout est parfait dans les œuvres de Jésus-Christ, tout y ressent une autorité et une origine céleste. C'est pourquoi saint Jean disait : Xous avons vu sa gloire, comme la gloire du Fils unique, plein de grâce et de vérité''. Comment donc ne voyez-vous pas, dit-il à Philippe,
1. Joan. XIV. 10. — 2. Tdem, v. 17. — 3. Ibid., 19. - V. 19. — .-,. Ibid., 21 — 6. Ibid., 26, — 7. Ibid., r. 11.
4 Ibid.,
MKHITATIONS SUR L'ÉVANGILE.
Que mon Père esl en moi, et moi en lui*? Voyez-le dans les vérit(^s que je vous annonce, dans les paroles de vie êlernelle que je vous apporte; voyez-le dans les œuvres que je fais , pour montrer que c'est mon Père qui m'a envoyé. )fon Père m'écoute toujours- : il veut tout ce que je veux : je veux tout ce qui lui plail : tout ce qui esl à lui, est à moi ; tout ce qui est à moi, esl à lui. Comment donc ne croijez-rous pas que je suis en mon Père, et mon Père en moi ? Croyez-le du moins , à cause des œucres que je fais^. Croijez-le du moitis ; comme s'il disait : Il y a une autre manière de voir que mon Pore esl en moi , et moi en lui ; qui est de voir la substance de l'un et de l'autre : c'est <ce qui fera votre parfaite félicité. Mais en attendant , voyez-le du moins par les œuvres : je fais ce que veut mon Père, ce qu'il me montre : c'est lui qui fait tout en moi. Ne fait-il pas tout aussi dans les autres, qu'il appelle à travailler à son ouvrage? Oui sans doute; mais il ne le fait pas comme étant en eux : c'est-àdire, comme y étant pleinement, comme y étant rôciproquemenl et dans une parfaite égalité : parce que nul autre que le Fils ne peut dire : Qui me voit, voit mon Père, parce que mon Père est en moi, et moi en lui.
0 rapport ! ô égalité ! ô unité I je vous crois, je vous adore : je vous rends grilces , mon Sauveur, de ce que vous nous élevez si haut par la foi : ce m'est un gage que vous voulez m'élever encore plus haut par la claire vue. Qu'ai-je donc à craindre ? qu'ai-jc à me troubler? Pour n'être jamais troublé, je ne désirerais avec saint Philippe que de voir voire Père. Vous me montrez où je le puis voir : vous me le montrez dans quelque chose qui m'est bien proche , puisque c'est un homme ; et qui esl bien proche de vous, puisque c'est un autre vous-même. Je vois, je verrai : qui peut m'ôter mon bonheur.
LXXXVIIIe JOUR.
Lfs miracles des apôtres plus grands que ceux de Jésus-Christ. De quelle manitre. (Joan., xiv. 12.)
E.N térité, en vérité, je cous le dis, celui qui croit en moi, non-seulement fera les œuvres que je fais; mais il en fera encore de plus grandes : parce que je m'en tais à mon Père''. Vous croyez tout perdre par ma retraite : vous y gagnez; et la puissance qui vous sera donnée d'en-haut, viendra à un tel point, que non-seulement vous ferez les choses que je fais, mais encore vous en ferez de plus grandes. Ne vous troublez donc pas; ne craignez rien; au contraire , remplissez-vous de foi el de confiance : de cette sorte , ce qui se fera par vous après ma retraite, esl au-dessus de tout ce qui a été l'ait.
C'e.sl la merveille de Dieu dans les disciples de Jésus-Christ. Ils ont fait tout ce f|u'il a fait : car ils onl guéri comme lui tous les malades qu'on leur pré.^entail, el comme lui ils ont été jusqu'à ressusciter des raorls.
Il.*i ont fait des choses (pj'il n'a pas faites : à la parole de Pierre, Ananias et Saphira sont tombés mort»*; el à celle de Paul, le magicien Elymas a été frappé d'ateuglemenl'"' . Ils ont livré à Satan,
1. Jonn., xiT. 10. — 2. Idem. xi. 41 . — 3. Ibid., xiv. 11, 13. — 1. /fci/i.. «fv. 12. — r>. Art.. V 1, 2. /.j iteo. — «. Idem, xiii. *. 10,11.
el à des maux imprévus, ceux qu'il fallait abattre maiiil'eslcmcnl pour inspirer de la crainte aux autres. Voilà des miracles que Jésus n'a pas faits : mais c'est aussi qu'il ne devait pas les faire, à cause qu'ils répugnaient au caractère do douceur, au personnage de Sauveur qu'il venait faire. Ce n'est que sur un figuier qu'il a déployé la puissance de perdre et de détruire : ce n'est que des pourceaux qu'il a livrés aux démons. Pour les hommes, il doit être un jour leur juge; mais dans son premier avènement, il ne devait faire sentir que sa qualité de Sauveur.
Nous pouvons dire néanmoins encore , que dans CCS miracles qui viennent d'une puissance bienfaisante, les apôtres ont fait plus que Jésus. En touchant les habits qu'ils portaient actuellement, il sortait de lui une vertu salutaire' : mais on n'a point vu, qu'on guérit par l'application des linges qui l'avaient touché une fois , comme il est arrivé à saint PauP; et même par so7i ombre, comme il est arrivé à saint Pierre^.
Mais le grand endroit où il parait dans les apôtres un miracle plus grand que ceux de Jésus : c'est la conversion du monde. A la première prédication de saint Pierre , trois mille hommes se convertissent '' : à la seconde cinq mille ^. Après la mort de Jésus, ses disciples ne se trouvent qu'environ six vingts dans le cénacle'* : il y avait par-ci par-là quelques disciples cachés; mais saint Jacques dit à saint Paul : Voyez, mon frère, combien de milliers ont cru'^. Et que sera-ce donc si nous considérons la gentililé convertie, et l'Evangile reçu dans tout le monde, jusqu'aux peuples les plus barbares? Voilà les miracles de la prédication apostolique , plus grands que ceux de la prédication de Jésus-Christ même.
Ajoutons à ces miracles les secrets révélés par les apôtres, que Jésus n'avait pas révélés par luimême : en sorte que nous pouvons dire en quelque façon, non-seulement qu'ils ont fait de plus grandes choses que lui, mais encore qu'ils en ont dit de plus hautes.
Jésus avait bien parlé de la rôprobxition des Juifs , el de la conversion des gentils : mais que la réprobation des Juifs dût si tôt paraître, et dût donner lieu à la prochaine conversion des gentils; qu'Israël dût revenir, mais à la fin seulement, et quand les nations seraient pleinement entrées^ dans l'Eglise, et qu'il plût à Dieu de tout renfermer dans l'infidélité, afin de montrer que personne n'était sauvé que par miséricorde; c'est un secret dont Jésus-Christ avait réservé la révélation à saint Paul, qui étant choisi pour être le docteur des gentils , devait aussi annoncer aux* hommes plus profondément le mystère incompréhensible de leur vocation.
C'est ce mystère profond, et ce secret inconnu au monde dans les siècles et dans les races passées, que Dieu lui a révélé pour les gentils; par lequel aussi Dieu a fait connaître la grande science qu'il lui avait donnée du mystère de Jésus-Christ. C'est ce secret qui a été révélé aux apôtres et aux prophètes de la nouvelle alliance par le Saint-Esprit , et particulièrement à lui Paul , prisonnier de Jésus-* Christ pour les gentils, et qui a été révélé par eux
1. Luc, VIII. 44, 46. —2. Act., xix. 11, 12. —3. Idem, v. 13,J 1«. —4. Ibid.,u. 41. —.5. Ibid., iv. 4. —0. Ibid., i. 1.'). — J 7. Ihid., XXI. ao. — H. lima., xi. 25, 2«, 29, el serj.
LA CÈNE. — PREMIÈRE PARTIE
el par VEglise, non-seulement aux hommes, mais encore aux anges et aux puissances ce'lestes, afin de leur faire admirer les divers conseils de la féconde sagesse de Dieu'. C'est de quoi il se glorifie dans le troisième chapitre aux Ephésiens : parce qu'en effet il lui a été donné, non-seulement d'expliquer clairement et amplement ce que Jésus-Christ avait comme enveloppé dans des paraboles; mais encore de proposer ce nouveau secret du retour des Juifs, après seulement que les gentils auraient rempli l'Eglise.
0 Dieul soyez loué pour les grâces que vous laites aux hommes, et pour les lumières admirables que vous avez données à votre Eglise. Qui n'admirerait l'honneur que Jésus-Christ veut l'aire à ses disciples, de surmonter en quelque façon ses propres ouvrages?
Il montre pourtant après, que ce que feront ses disciples de plus grand que lui, c'est lui encore qui le fait : Si vous demandez quelque chose en mon nom, je le ferai-. Et ce que je ferai par vous sera plus grand en quelque façon , que ce que je ferai par moi-même. Pourquoi? écoutons-en la raison, parce que je m'en vais à mon Père. Si je fais de si grandes choses en descendant de mon Père; combien en ferai-je de plus grandes, quand je remonterai au lieu de sa gloire?
Mon Sauveur, je le reconnais : vous êtes la Sagesse éternelle, et vous faites tout à propos et dans son temps : les hommes ne pouvaient pas porter d'abord tout le poids de votre secret : vous dispensez tout par ordre. Vous réservez vos plus grands ouvrages pour le temps où retourné à votre Père, les jours d'humiliation étant écoulés, vous agirez avec plus d'empire. Vous montrerez votre puissance, en faisant de si grands prodiges par vos disciples. C'est vous qui animez tout : vous paraissez au haut des cieuxà votre premier martyr 3, et vous montrez en lui le secours que vous donnez à tous les autres. Vous révélez votre vérité aux gentils par un saint Paul : mais ce Paul , par qui vous opérez la conversion de tant de peuples, vous le convertissez lui-même, "en lui parlant du haut des cieux'', et lui apprenant que c'est en vain qu'il vous résiste.
Vous faites tout ce qu'il vous plait par vous-même et par vos disciples : vous faites tout convenablement, selon que les hommes le peuvent porter, et selon les divers états où vous devez être.
Ce que tous demanderez à mon Père enmon nom, je le ferai^ : il ne dit pas : Mon Père le fera; mais. Je le ferai. C'est toujours ce qu'il dit : Mon Père agit, et j'agis aussi^ : ce qu'il fait, c'est moi qui le fais. Car il fait tout par son Verbe, et rien de ce qui se fait, ne se fait sans lui''.
Tout ce que vous demanderez en mon nom , je le ferai. Tout ce que vous me demanderez, je le ferai : c'est lui par qui on demande; c'est lui qui fait ce qu'on demande : c'est en son nom qu'on demande : on lui demande à lui-même, et on obtient tout, non-seulement par lui, mais de lui. Et, dit-il, je le ferai, afin que le Père soit glorifié dans le Fils^. Il affermit notre foi en nous faisant voir, qu'il nous fait du bien par l'intérêt de sa gloire. Son intérêt,
1. Ephes.,ni. 1,3, 4,5, 6, 8, 9, 10, 11. — 2, Joan.,\iv. 13.— 3. Act., vil. 55.— 4. Idem, i\. 3, 4. 5, 6, 7. — 5. Joan. xiv. 13. — 6. Idifm., V. 17. — 7. Ihid., i. 3. — 8. Ihid., xiv. 13.
c'est le nôtre : sa gloire c'est notre bonheur. Qu'y a-t-il donc à craindre poumons? Considérez, chrétiens, quel Médiateur vous avez : combien bon, combien puissant. Tout est possible par son entremise : il ne s'agit que de savoir ce qu'il faut demander et désirer : c'est ce qu'il va vous apprendre.
LXXXIXe JOUR.
Ce qu'il faut demander et désirer : aimer et garder ses commandements. (Joan., xiv. 15, 21.)
Si vous m'aimez, gardez mes commandements. Et il conclut : Celui qui a reçu mes commandements, et qui les garde, est celui qui m'aime : et celui qui m'aime, sera aimé de mon Père, et je l'aimerai, et me manifesterai à lui'. Tout cela conclut de plus en plus, à ne se laisser troubler de rien , dans les moyens qu'il nous donne de nous assurer l'amour de son Père et le sien : comme s'il disait : Ne vous mettez en peine de rien, que de garder mes commandements : si vous les gardez, tout est sûr, parce que mon Père et moi vous aimerons d'un amour si cordial, que nous nous manifesterons à vous, sans vous rien cacher.
Les apôtres désiraient de voir son Père; et après leur avoir appris où il le faut voir, c'est-à-dire, en lui, il vient à la pratique, el leur apprend le moyen de parvenir à cette vision bienheureuse, où l'on voit le Fils dans le Père, et le Père dans le Fils, qui est de garder ses commandements.
Je me manifesterai moi-même à lui. N'espérez pas pouvoir me voir, ni voir mon Père, de vousmême. Nul ne me peut voir, que je ne me découvre moi-même à lui; et je ne me découvre qu'à ceux qui gardent mes commandements. Je me découvre à ceux-là de cette manière admirable, qui fait qu'on voit mon Père en moi, et qu'on me voit dans mon Père. Ne vous contentez pas de vous attacher aux sublimes vérités : ne vous repaissez pas de la plus haute contemplation , encore moins des spéculations inutiles : venez aux moyens et aux vérités de pratique : appliquez-vous à l'observance des commandements. Ne croyez pas qu'il suffise de parler hautement de moi; car toute votre hauteur n'est que bassesse à mes yeux : ni d'admirer ma grandeur; car je n'ai pas besoin de vos louanges : ni d'avoir quelque tendresse vague et infructueuse pour ma personne; car tout cela n'est qu'un feu volage, qui se dissipe de lui-même, et se i)erd bientôt en l'air. Si vous m'aimez véritablement, sachez que l'amour n'est pas dans la spéculation, ni dans le discours. Tous ceux qui me disent, Seigneur, Seigneur, qui le disent deux fois, et semblent le dire avec force , n'entreront pas pour cela dans le royaume des cieux; mais celui qui fait la volonté de mon Père, entrera dans le royaume des cieux ^ : car c'est comme j'ai fait moi-môme, el j'ai été obéissant jusqu'à la mort de la croix ^. Comment serait- il utile aux hommes de faire sur moi de beaux discours? puisque ceux qui auront prophétisé el fait des miracles en mon nom, sans venir à la pratique des vertus el à observer mes préceptes, recevront à la fin celte terrible sentence : Je ne vous connais pas : allez ; retirez-vous de moi , ouvriers d'iniquité ^ Combien donc la vie chrétienne
1. Joan., XIV. 15, 21. — 2. Maltlt., vu. 21, 22. —3. Philinv., ii. 18. — 4. MfiUh., VII. 23.
4 lis
MKDITATIONS SUR I/KVANGILE.
esl-elle sérieuse! Combien est-elle ennomie des vains discours! Elle est toute dans l'obéissance, dans riunnililè, dans la luorlilication, dans la croix : toute à crucilier ses mauvais désirs, et à abattre la chair qui convoite contre l'esprit.
Prenez garde à l'amusement ; j'oserai le dire , èi la séduction des entretiens de piété, qui n'aboutissent à rien : tournez tout à la pratique.
Ne vous attachez néanmoins pas à une pratique sèche et sans amour. Sf vous m'aimez, garde: mes commandements ' ; commencez à aimer la personne : l'amour de la personne vous fera aimer la doctrine; et l'amour de la doctrine, vous mènera doucement et fortement tout ensemble à la pratique. Ne négligez pas de connaître Jésus-Christ et de méditer ses mystères : c'est ce qui vous inspirera son amour : le'désir de lui plaire suivra de là, et ce désir fruclillera en bonnes œuvres. La pratique des bonnes ceuvres, sans l'amour de Dieu et de Jésus-Christ, n'est qu'une morale purement humaine et philosophique : toutes les vertus chrétiennes sont animées de l'amour de Jésus-Christ. Ainsi on fait tout en foi, on fait tout en espérance, on fait tout en charité : on aime Dieu , on en est aimé : Jésus-Christ nous aime , et il se manifeste lui-même à nous; et en lui il nous manifeste son Père : nous voyons, nous vivons, nous sommes heureux, non point en nous, mais en Dieu.
XCe JOUR.
Promesse de l'Esprit consolateur : ce que c'est que le monde. (Joan., XIV. 15, 16, 17.)
Si rous m'aimez, gardez mes commandements; et je prierai mon Père , et il cous donnera un autre consolateur, pour demeurer éternellemetU en vous : l'Esprit de vérité , que le monde ne peut recevoir, parce qu'il ne le voit pas, et ne le connaît pas^. Il n'oublie rien pour les consoler et les raiïermir; el après leur avoir parlé de son amour, et de celui de son Père, afin que rien ne leur manque de ce qui est divin , ou plutôt afin que rien ne leur manque de ce qui est Dieu, il leur promet le Saint- Esprit.
L'aimable litre que celui de Consolateur, que Jésus-Christ donne au Saint-Esprit! Ce sera donc cet Esprit qui vous consolera de mon absence; ce sera cet Esprit qui vous inspirera le vrai amour, qui vous fera garder mes commandements. Cet Esprit viendra à la prière de Jésus-Christ : le Père le donnera; el nous verrons aussi que Jésus-Christ le donnera lui-même. C'est cet Esprit qui est venu enllammcr l'Eglise à l'amour de Jésus-Christ et à la pratique de ses préceptes.
Vil autre consolateur : Jésus-Christ est un grand consolateur, puisqu'il dit : Venez à moi, tous tous qui fies peines^. Le Saint-Esprit insinue cette douce con.solation dans le cœur; il y répand la douceur céleste, qui fait ressentir, qui fait aimer les consolations de Jésus-Christ.
in autre consolateur. Il avait parlé de son Père, il avait parlé de lui-même : il fallait encore parler de cel autre consolateur, el nous manifester tout ce qui est Dieu, la Trinité tout entière.
Pffur dnneurer en tous éternellement : cel Esprit
1. Joan., XIV. ]'> — 2. Ilem , xiv. ].',, 10, 17. — .'?. Mntih., SI. t».
consolateur ne quitte jamais que ceux qui le chassent; el de lui-même il demeure éternellement.
L'esprit de vérité: Quelle est la consolation de l'homme parmi les travaux el les erreurs, si ce n'est la vérité? L'esprit de vérité est donc notre véritable consolateur, en mcUanl la vérité. à la place de la séduction du monde, et de l'illusion de nos sens.
Que le monde ne peut recevoir : Le monde est tout faux. Qu'est-ce que le monde? sinon la concupiscence de la chair, la concupiscence des yeux, et l'orgueil de la vie*? La concupiscence de la chair nous livre à des plaisirs qui nous aveuglent. La concupiscence des yeux, l'esprit de curiosité nous mène à des connaissances, à des épreuves inutiles : on cherche toujours, el on ne trouve jamais; ou bien on trouve le mal. L'orgueil de la vie, qui dans les hommes du monde en foit tout le soutien, nous impose par de pompeuses vanités. Le faux est partout dans le monde, et l'esprit de vérité n'y peut entrer. On est pris par la vanité; on ne peut ouvrir les yeux à La vérité.
Que le inonde ne peut recevoir, parce qu'il ne le voit pas, et ne le connaît pas; parce qu'il ne veut ni le voir, ni le connaître; il est livré, il est séduit. Le monde est tout dans la malignité"^, est tout plongé dans le mal. Le monde pense mal de tout; il ne veut pas croire qu'il y ait de véritables vertus, parce qu'il n'en veut point avoir, ni qu'il y ait d'autre motif des choses humaines que le plaisir et l'intérêt, ni qu'il y ait de bien solide que dans les choses corporelles. Jouissons, dit-il, des biens qui sont^ ; tout le reste n'est qu'idée, imagination, pâture des esprits creux ; ce qui est, c'est ce qu'on sent, c'est ce qu'on touche; tout le reste échappe. El au contraire, ce qu'on sent, ce qu'on louche, c'est ce qui échappe continuellement des mains qui le serrent. Plus on serre les choses glissantes, plus elles échappent, La nature du monde est de glisser, de passer vile , d'aller en fumée, en néant. Mais le monde v-eut s'imaginer que c'est cela qui est. Comment donc pourra-t-il connaître l'Esprit de vérité? comment pourra-t-il le recevoir?
Le monde ne peut pas le recevoir. Il y a l'Esprit de vérité el l'espril d'erreur. Qui est possédé de l'un , ne peut pas recevoir l'autre. L'homme sensuel ne peut entendre ce qui est de l'Esprit de Dieu ; ce lui est folie, et il ne peut pas l'entendre, parce qu'il le faut examiner par l'esprit''; el son esprit est tout plongé dans les sens; il fait quelque effort, et il ne peut pas, et il retombe toujours dans son sens charnel.
XCIe JOUR.
La demeure de Jésus-Christ , el sa manifestation dans les saintes âmes. (Joan., xiv. 17.)
Mais vous, vous le connaîtrez, parce qu'il demeurera en vous, et qu'il sera en vous. Y être véritablement, c'est y demeurer : et il ne veut pas êlre dans nous en passant ; où il ne demeure pas , si on peut parler de la sorte, il ne croit pas y avoir été. C'est un Esprit ferme, esprit stable, constant, assuré'^; parce qu'il est véritable; el ce qui est véritablement, c'est ce qui demeure; ce qui passe tient plus du néant que de l'être.
1. .lonn., ri. 10. — 2. /. Joan., v. \'J. — .'j. Sap., it. (J. — ». /. Cor., II. 11. — :>. S"/)., VII. 2.S.
LA CÈNE. — PREMIÈRE PARTIE
Mais, Seigneur, vous avez dit : L'esprit souffle où il veut; et personne ne sait d'où il tient, ni où il va : ainsi en est-il de celui qui est né de l'Esprit*. Gomment donc diles-vous aujourd'hui : Vous le connaîtrez, parce qu'il demeurera en vous, et qu'il y sera ?
Dans les premières louches de l'Esprit, on ne sait d'où il vient, ni oi^i il va; il vous inspire de nouveaux désirs inconnus aux sens; vous ne savez où il vous mène; il vous dégoûte de tout, et ne se fait pas toujours sentir d'abord; on sent seulement qu'on n'est pas bien, et on désire d'être mieux. Quand il demeure, il se fait connaître; mais après il vous rejette dans de nouvelles profondeurs, et vous commencez à ne plus connaître ce qu'il vous demande; et la vie intérieure et spirituelle se passe ainsi entre la connaissance et l'ignorance, jusqu'à ce que vienne le jour, où ce bienheureux Esprit se manifeste.
Je ne vous laisserai pas orphelins; je viendrai à vous-. Il venait de les appeler ses petits enfants; il continue à parler en père : Je viendrai à vous; je vous verrai après ma résurrection. Mais ce n'est pas là toute ma promesse; car je disparaîtrai trop tôt , pour vous satisfaire par cette courte vision; je viendrai en vous par mon Esprit consolateur. Les orphelins seront consolés, parce que l'Esprit de leur père sera en eux, et qu'il leur apprendra à prononcer comme il faut le nom de père : Dieu enverra dans leurs cœurs l'Esprit de son Fils qui les fera crier : mon Père, mon Père^ ; qui leur apprendra à parler, à agir en enfants, en non en esclaves ; en esprit de confiance, de tendresse, d'amour et de liberté.
Encore un peu de temps, et le monde ne me terra plus; mais vous , vous me verrez; parce que je vivrai, et vous vivrez'' ; vous vivrez de cette vie, dont il est écrit : Le juste vit de la foi^. Vous vivrez de cette foi agissante et féconde en bonnes œuvres, qui opère par l'amour^. Pour voir Jésus vivant, il faut vivre , et vivre de la vraie vie. Le monde, qui est mort, ne verra point Jésus qui est vivant. En ce jour, vous verrez que je suis en mon Père, et vous en moi, et moi en vous''. En ce jour, lorsque le Saint-Esprit vous sera donné, et encore plus en ce jour, où vous verrez à découvert la vérité même, vous verrez mon union intime , substantielle et naturelle avec mon Père , et celle que j'ai contractée avec vous par miséricorde et par grâce. Si vous m'aimez, je vous aimerai, et je me manifesterai à vous par amour. Douce manifestation que l'amour inspire, que l'amour attire! Je me manifesterai, non point pour satisfaire des yeux curieux, mais pour contenter un cœur ardent.
XGIIe JOUR.
La prédestination. Le secret en est impénétrable. (Joan., XIV. 22.)
JuDE lui dit : Seigneur, d'où vient que vous vous découvrez à nous, et non pas au monde^? Celte question devait naître naturellement du discours qui a précédé; puisqu'on y a vu que le Sauveur avait déclaré qu'il se manifesterait par son Saint-Espril à ses amis, et non pas au monde. C'est donc ici le
1. Joan., III. 8. — 2. Idum, xiv. IS; xiii. 33. — 3. Gai., iv.