PREMIERE PARTIE
établirons notre demeure*. Entendons que la vie ciircliennc n'est pas un mouvement perpétuel du bien au mal et du mal au bien. C'est quelque chose de stable et de permanent. Celui qui n'a rien de ferme, et dont la vie est un continuel retour du péché à la pénitence, et de la pénitence au péché, a juste sujet de craindre que le bien n'ait jamais été solidement en lui.
Je ne veux pas dire qu'on ne puisse jamais perdre la grâce : car pourquoi la pénitence aurait-elle été établie après le baptême? Je ne veux pas dire, que la chute après la pénitence soit sans remède : car Jésus-Christ n'a point donné de bornes à la puissance des clefs : Tout ce que vous remettrez sera remis : tout ce que vous délierez sera délié^ : vous pourrez remettre et délier jusqu'à l'abus de la pénitence. Je ne veux pas dire non plus que le passage de la grâce au péché, et du péché à la grâce, ne puisse pas quelquefois être fréquent. Saint Pierre était juste, quand Jésus lui dit comme aux autres : Vous êtes purs^ ; et il n'excepta que Judas. Il tomba bientôt après , quand il renia son maître : il se convertit bientôt après, lorsque Jésus le regarda, et qu'il pleura si amèrement. Qui osera dire qu'un regret si amer et si sincère, le fruit d'un regard spécial de Jésus, ne lui rendit pas la justice? Mais qui osera dire aussi qu'il ne l'avait pas perdue de nouveau., lorsque Jésus lui reproche comme aux autres son incrédulité et la dureté de son cœur, pour n'avoir pas voulu croire ceux qui leur annonçaient qu'il était ressuscité^? Dieu permet ces chutes fréquentes, lorsqu'il fait sentir à une âme sa propre faiblesse. Mais où en veut-il venir par ces terribles leçons , sinon à affermir l'âme dans l'humilité, dans la'déliance de soi-même, dans la confiance en Dieu, et par là dans la vertu? Il en faut donc venir à un état de fermeté et de consistance. Chrétien, tu as assez appris tes faiblesses par tes chutes : il n'est pas question de l'expérimenter toujours : il est temps de profiter de tes expériences : Pierre n'a été vacillant un peu de temps , que pour être conduit par là à une longue et perpétuelle persévérance.
XCVe JOUR.
Le maître intérieur. (Joan., xiv. 25, 26.)
Je vous ai dit ces choses, pendant que j'étais parmi vous : mais le Saint-Esprit consolateur, que mon Père vous enverra en mon nom, vous enseignera toutes choses, et vous inspirera, vous suggérera, mot à mot , scion l'original , vous fera ressouvenir de toutes les choses que je vous aurai dites''. Quoi donc, avions-nous besoin de deux maîtres? et Jésus- Christ ne nous suffisait-il pas pour nous enseigner? Soyons ici attentifs à cette école intérieure, qui se lient dans le fond du cœur. Outre les enseignements du dehors, il fallait un maître intérieur, qui fît deux choses : l'une, de nous faire entendre au dedans ce qu'on nous avait enseigné au dehors; l'autre , de nous en faire souvenir, cl d'empêcher qu'il ne nous échappât jamais.
Remarquons bien néanmoins que Jésus-Christ et le Saint-Esprit ne nous enseignent pas-des choses différentes. Ecoutez bien, fanatiques, qui attribuez à la doctrine du Saint-Esprit, des choses que Jésus-
1. Joan., XIV. 16, 17,23. — 2. Matth., xvi. 19. —3. Joun., XIII. 10. — 4. Marc, xvi. 14. — 5. Joan., xiv. 25. 26.
Christ n'a pas dites. Il enseigne les mêmes choses; mais l'un enseigne au dehors, et l'autre au dedans : et lorsqu'on dit que le Saint-Esprit enseigne au dedans, il faut entendre que Jésus-Christ même enseigne aussi au dedans; parce que c'est lui qui envoie le Saint-Esprit, qui est plein de lui, comme il l'expliquera bientôt.
Et pourquoi cette doctrine intérieure est-elle attribuée au Saint-Esprit, si ce n'est pour la même , raison, que l'infusion de la charité lui est attribuée? La charité, dit-il , est répandue dans nos cœurs par le Saint-Esprit, qui nous a été donné*. Qu'est-ce donc qu'enseigner au Saint-Esprit? si ce n'est faire aimer la vérité que Jésus-Christ nous a annoncée , jusqu'à pouvoir dire ; Qui nous séparera de la charité de Jésus-Christ? Sera-ce l'affliction, ou la persécution, ou la faim? Nous sommes victorieux dans toutes ces tentations , à cause de celui qui nous a aimés, et qui nous a donné son amour^. Et qu'estce que nous faire ressouvenir de ce que Jésus-Christ nous aura dit, sinon le tenir toujours présent à notre esprit par l'attachement que nous y aurons au fond du cœur? C'est-à-dire, que le Saint-Esprit nous inspire non tant la science que l'amour, et que c'est par lui véritablement que nous sommes enseignés de Dieu, comme Jésus-Christ nous l'a dit*.
Soyons donc recueillis et intérieurs, puisque c'est au dedans que nous parle notre docteur. Homme ! oii courez-vous d'affaire en affaire, de distraction en distraction, de visite en visite, de trouble en trouble? V^ous vous fuyez vous-même, puisque vous fuyez votre intérieur, et vous fuyez en môme temps le Saint-Esprit, qui vous y veut parler.
XGVJe JOUR.
Paix intérieure. (Joan., xiv. 27.)
Je vous laisse ma paix, je vous domie ma paix; cette paix intérieure , que le monde ne vous peut donner'', puisqu'au contraire c'est lui qui la trouble. Et qu'est-ce que cette paix? Nous viendrons à lui, et nous y ferons notre demeure^. Dieu en nous et dans notre fond, c'est notre paix. Car il est écrit de la cité sainte, qui est la figure de l'âme fidèle : Dieu ne sera point ébranlé au milieu d'elle'^. Que la tempête tienne; c'est-à-dire, les passions, les afflictions , la perte des biens temporels : Dieu au milieu de l'âme ne sera point ébranlé ; ni par conséquent le fond oii il est ; car le Psalmisle poursuit : Dieu l'aidera dès le matin : Dieu la préviendra de ses grâces, et c'est là sa paix; pourvu qu'elle soit soigneuse de se recueillir en elle-même : car c'est là qu'elle trouve Dieu, qui est sa force. Si elle se dissipe, si elle court. Dieu sera ébranlé au milieu d'elle : non en lui-même, mais au milieu d'elle. Commencez-vous à écouter le monde et la tentation? Dieu s'ébranle au milieu de vous, il est prêt à vous quitter. Consommez-vous le péché? il vous quitte. Demeurez donc uni à vous-même, et à Dieu qui est en vous : il ne s'ébranlera pas au milieu de vous ; par là vous serez en paix , car il est écrit : Le Heu ott il demeure sera en paix '. Il n'y a point de paix pour les méchants , dit le Seigneur^. Encore un coup : Il n'y a point de paix pour les méchants :
1. Rom.. V. 5. — 2. Tdem, viii. 35. 37. — 3. Joan., vi. 45. — 4. Idem. xiv. 27. — 5. /6iV/.,23. —6. Ps., xi.v. 6. —7. Liem , Lxxv. 3. —8. /.<., i.xviii. 22.
MÉDITATIONS SUR L'ÉVANGILE
ils sont comme une mer agitée, qui n'a jamaia de repos* : qui regorge on mauvais désirs : et ses Ilots, et son ecùme jetée au bord , sera foulée aux pieds , el ne fera que de la boue-,
XGVIIe JOLR.
Paix imperturbable. (Joan., xiv. 27.)
Je rous laisse ma paix , je vous donne ma paix : je ne cous donne pas une paix comme celle que le monde donne. Se soyez point troublés, ne craignez rien. C'est ce que le monde ne peut vous donner. Ce qu'il redouble le nom de la paix, marque laiïeclion el la tendresse avec laquelle il l'ait un si beau présent. Vous diriez qu'à coups redoublés il veuille faire pénétrer la paix au fond du cœur. Il la leur donne pour eux, il la leur donne pour nous. Il leur donne cette paix qui reposera sur les enfants de la paix, qui seront dans la maison où ils entreront; et qui reviendra à eux si personne ne la veut recevoir. Recevons donc la paix des apôtres, celle des ministres de Jésus-Christ, lorsqu'ils entrent dans nos maisons : soyons pour eux des enfants de paix; ne soyons ni contredisants, ni murmurateurs. Recevons celte paix : non celle du monde, mais celle que Jésus-Christ sait faire trouver au milieu des humiliations et des travaux.
.Ve craignez rien, ne tous troublez pas. C'est, comme nous avons dit, la conclusion de tout ce discours, el le terme où il aboutit. Considérons toutes les raisons par lesquelles le Fils de Dieu bannit le trouble que devait causer sa mort. Premièrement, s'il s'en va, c'est pour nous préparer la place dans la maison de son Père. Ses disciples le peuvent suivre; el en leur disant où il va, il leur montre aussi le chemin pour y parvenir. Il leur apprend où ils pourront voir le Père, dont la vision leur suffit : dans la possession duquel ils n'ont plus rien ni à désirer ni à craindre. Secondement, quoiqu'il les quille, il n'en sera pas moins leur protecteur; et ils peuvent tout obtenir en son nom. Loin que son absence leur nuise , il fera peureux et par eux de plus grandes choses qu'il n'avait jamais faites. Troisièmement, en les quittant il leur promet un consolateur invisible, qui adoucira leurs peines, et leur gravera dans le cœur toute sa doctrine. Touchés de l'amour qu'ils auront pour sa personne, ils garderont sa parole. Enlin, il ne les quittera pas en les quittant; il viendra à eux, el il y viendra avec son Père, el ils établiront leur demeure dans leurs Ames : ce qui les fera jouir dans le fond du cœur, au milieu des persécutions et des tentations, d'un imperturbable repos, el de celte paix qui surpasse tout sentiment, toute pensée, toute intelligence^. Après cela on peut conclure : Xe vous troublez pas, ne craignez rien. Voici néanmoins encore une raison plus louchante pour ses vrais disciples.
KCVIII" JOUR.
Ptut-Chri$t rentre en sa gloire, retournant à son Père. fjoan., XIV. 28.)
Vols arez oui que je tous ai dit : Je m'en vais, et je rerienK* : je meurs, cl je ressuscite, et je reviens de nouveau h vous : je m'en vais encore , je monte au ciel , el j'en reviendrai h la lin, pour dc-
I. Pi , Lvii. 21. — 2. ldem,20. — 3. Phitlp., iv. 7. - 4, Joan.. inr. 28.
mander compte de mes grâces. Si vous m'aimiez , vous seriez bien aise que je m'en allasse. Je vous ai dit les raisons de vous consoler de mon absence, par les biens qui vous en reviennent. En voici une, par rapport à moi , qui vous doit loucher davantage : Si vous m'aimez, vous devez vous réjouir que je retourne à mon Père ; parce que mon Père est plus grand que moi; et que c'est avec lui que je trouverai ma véritable grandeur.
C'est son Père qui en est la source , parce qu'il tient tout de lui : il est toujours dans son sein, el ne le quitte jamais. Toutefois en se faisant homme, il est sorti en un certain sens du lieu de sa gloire; et il s'est fait moindre que son Père, lui qui est naturellement son égal. Gomme homme il va retourner à ce lieu de gloire; et en retournant à celui qui est plus grand que lui, à cet égard, il devient aussi plus grand lui-même : parce qu'il entre dans sa gloire^ , ensuite de ses souffrances : et qu'assis à la droite de la majesté de Dieu, toute puissance lui est donnée dans le ciel et dans la terre-. C'est ce qu'il nous dira bientôt : Mon Père, glorifiez-moi de la gloire que j'ai eue auprès de vous , avant que le monde fûl'^. Répandez celte gloire sur l'humanité que j'ai prise. Telle est la gloire que je vais recevoir en retournant à mon Père : Si vous m'aimiez, vous en auriez de la joie. Réjouissez-vous donc, vous qui m'aimez; réjouissez-vous de la gloire où je vais entrer.
C'est ce que font tous les bienheureux esprits, en disant : L'Agneau qui a été immolé est digne de recevoir puissance, divinité, richesses, sagesse, force, honneur, gloire, bénédiction, action de grâces : il est digne de les recevoir avec son Père : A celui qui est assis sur le trône, et à l'Agneau, bénédiction , et honneur, et gloire , et puissance aux siècles des siècles''. Vous le voyez , ils n'ont point de termes pour expliquer un si grand transport : c'est qu'ils aiment Jésus, el se réjouissent de la gloire qu'il a reçue avec son Père.
C'est pour nous exciter à cette joie, qu'il nous dit : Si vous m'aimiez , vous vous réjouiriez de ce que je vais à mon Père^. 0 Seigneur, je m'en réjouis; je ne me réjouis pas tant de mes avantages, que je me réjouis de votre gloire. Allez à voire Père, selon ce qu'il est plus grand que vous, afin de jouir des avantages de votre naturelle grandeur. Gloire, louange, bénédiction, puissance, honneur, soit donné à l'Agneau qui a été immolé pour nous! Soyez loué, soyez adoré, soyez servi de toute créature : je fais ma gloire de votre gloire , ma grandeur de votre grandeur, ma félicité de votre félicité. Voilà ce qu'il nous faut dire dans toute retendue de notre cœur, en honneur de celte parole du Sauveur ; Si vous m'aimiez, vous vous réjouiriez de ce que je vais à mon Père , parce que mon Père est plus grand que moi.
Mon Sauveur, que vous êtes grand f puisque vous avez besoin d'avertir les hommes que votre Père est plus grand que vous. Si un autre que vous disait : I)ieu est plus grand que moi; on lui répondrait : Qui en doute? quelle comparaison y a-t-il à faire entre Dieu el vous? C'est trop présumer de vous, que de croire qu'on vous puisse mettre en compa-
1. Luc, XXIV. 26. — 2. Mntlh., xxvi/ i.l8. 5. — 4. Apoc, V. 12, 13. — r,. Joan., xiv. 28.