‹ Œuvres complètes de BossuetChapitre 354 sur 851 · II. — T. II · texte numérisé non relu

II. — T. II

MEDITATIONS SUR L'KVANGILE.

corps est complet par la sainte société tîfe ceux qui enseignent, et de ceux qui sont dociles à apprendre , la vérité : et tout cela est une suite de la prière du j Fils de Dieu.

Il semble qu'on voit par là que cette prière de Jésus-Christ n'enferme pas tout ce dont il a prié son Père , mais seulement tout ce dont il l'a prié pour une certaine lin. Car il avait, outre les apôtres, beaucoup de disciples qui croyaient en lui sincèrement, comme Nicodème, comme Joseph d'Arimaihie . comme Lazare et ses sœurs , comme les Marie, comme beaucoup d'autres; et au-dessus de tous les autres , comme sa sainte et digne Mère : qui ayant tous part à son sacrifice, ont eu aussi part à sa prière; quoique celle-ci semble faite pour une autre lin , et ne les pas regarder : car ils ne sont point du nombre des apôtres, dont il parle dans ces versets 9 et 10. Ils ne sont non plus du nombre de ceux dont il parle au t. 20, parce que ceux-là sont ceux qui devaient croire par la parole des apôtres. Or ceux qu'on vient de nommer croyaient déjà; et ce n'était point par la parole des apôtres, mais parcelle de Jésus-Christ; et sa sainte Mère avant tout cela, par celle de l'ange. El dans le temps de sa passion, ceux qui s'en retournaient frappant leur poitrine ; et le centenier qui disait : Vraiment celuici était le Fils de Dieu\ étaient bien de ceux qui devaient croire , mais non par la parole des apôtres. Et quand on voudrait dire que quelques-uns d'eux eurent besoin d'être confirmés dans la foi par leur ministère, le peut-on dire de sa sainte Mère , et le peut-on dire des femmes pieuses qui persistèrent à suivre Jésus à la croix et dans le tombeau, pendant que les apôtres étaient dans le trouble et dans l'incrédulité; et qui furent aussi les premières à ({ui il apprit lui-même sa résurrection? Le bon larron fut aussi de ceux qui crurent : mais on sait que ce ne fut point par le ministère des apôtres. L'exemple de Jésus-Christ le convertit, et sa promesse l'assura de son salut.

Disons donc que cette prière regardant principalement la fondation de son Eglise, Jésus-Christ n'y a considéré que les moyens ordinaires, dont il se voulait senir pour l'établir; et que pour cela, il ne parle dans cette prière que des apôtres qui étaient présents, et de ceux qui devaient croire par leur parole. Il ne faut donc point douter que Jésus-Christ n'ait recommandé à son Père, publiquement ou secrètement, d'autres personnes que celles dont il est fait mention en cet endroit : car qui doute qu'il n'ait secrètement recommandé le bon larron ; cl qui ne sait la prière qu'il fit hautement à la croix pour ceux qui l'y avaient mis? Mais la prière qu'il fait ici , regardait principalement les apôtres, pour l'inslructiuii de qui il la lit tout haut, et qu'il voulait encourager à l'œuvre qu'il leur avait confiée, en leur faipanl voir ce qu'il faisait, et ce qu'il demandait à son Père pour en assurer le succès.

Dans cet esprit, il dit à son Père : « Je prie pour eux : je ne prie pas pour le monde : mais pour ceux que vous m'avez donnés, et que vous avez lires du monde pour me les donner*. » Comme donc ils sont déjà séparés du monde, il n'a pas à prier son Père de les en tirer. Quand Dieu les tira du monde pour les lui donner, ce fut sans doute selon le désir, et

1. Af'ilih., XXVII. 5J; Lue., xxm. 47, 48. — 2. Joan., xvii. y.

à la jirière de son cher Fils, par qui il les appelait. Lorsqu'il voulut former le corps des douze apôtres, il est expressément marqué qu'auparavant il se retira sur une montagne, et y passa la nuit en prière ' .* ce qui nous donne à entendre qu'une prière secrète précédait ses actions : ou plutôt, qui peut douter qu'il ne fût dans une perpétuelle communication avec son Père; et qu'il ne lui demandât tout, et n'accomplit en tout sa volonté?

On doit donc croire très-certainement qu'il demandait à son Père tous ceux qu'il convertissait, et qu'il relirait de la corruption du monde. Alors il priait du moins pour quelque partie du monde; mais afin que celle partie cessât d'en être. El quand il dit à la croix : Mon Père, pardonnez-leur , parce qu'ils ne savent ce qu'ils font"^ : ceux pour qui il priait, étaient encore de ce monde pervers. Mais ici ceux pour qui il prie, n'en étaient déjà plus : puisque son Père les en avait tirés, pour les lui donner; ce qui lui fait dire dans la suite : Ils ne sont pas du monde, comme je ne suis pas du monde'^. Autre est donc la prière , par laquelle le Sauveur prie pour tirer quelqu'un du monde; autre celle, par laquelle il prie pour obtenir ce qu'il faut à ceux qui en sont déjà tirés. Et c'est ce dernier genre de prière qu'il fait ici, lorsqu'il demande pour ceux dont il parle, qu'ils soient un comme le Père et le Fils sont un^ : qui est une chose dont le monde, tant qu'il est monde , n'est pas capable.

Il est vrai que celle partie du monde qui devait croire, comme nous verrons dans la suite, devait par conséquent venir à celle unité; mais afin qu'elle en fût capable, il eut fallu demander pour elle, les dons nécessaires pour l'y préparer par la grâce, qui les devait tirer du monde. Mais nous ne voyons pas que Jésus-Christ le fasse ici; ni enfin qu'il fasse autre chose que de prier pour ceux qui étaient déjà tirés du monde, ainsi que nous le venons de voir.

Mon Dieu, n'est-ce point ici un vain travail, el une recherche trop curieuse de vos paroles? Je ne le crois pas : car je tâche à les entendre par ellesmêmes , et par ce qu'elles conliennenl, et il n'y a rien d'inutile dans ce que vous dites. Il n'est donc pas inutile de le rechercher. Car qui sait le fruit que vous voudrez qu'on y trouve? Quoi qu'il en soit, je vous offre mes faibles recherches, mes faibles pensées. Criblez-les, Soigneur, criblez-les : que le vent emporte la poussière, le mauvais grain, les ordures, tout ce qui n'est pas le pur froment; et ne permettez pas qu'il demeure autre chose dans mon cœur, que ce qui est propre à le nourrir pour la vie éternelle.

XLVe .JOUR.

Jésus ne prie pas pour le monde. (Joan., .xvir. 9.)

Je ne prie pas pour le monde'^. Je ne prie pas pour les hommes, vains, amoureux d'eux-mêmes, qui ne veulent que paraître bons, el se trompent les uns les autres : car tout cela c'est le monde. Je ne prie pas pour ce monde plein de haine, de jalousie, de dissimulalion, de tromperie; pour ce monde dont les maximes sont toutes contraires à la vérité, à la piété, à la sincérité, à l'humilité, à lajj paix. 0 monde, la vérité le condamne ici ! et Jésus- "■

l.AKr.,vi 12, 13. — 2. /'^em, XXIII. 31. — .'J. Jo«n., xvii. 10 - J. Idem, 11.— 5. IOid.,9.

LA GÈNE

SECONDE PARTIE

Christ l'exclut de sa charité; mais plutôt tu t'en exclus loi-môme; et lu le rends incapable du grand fruit de sa prière , qui est celte parfaite unité qu'il demande pour ses apôtres et pour tous ses autres fidèles.

Le monde porte corruption et division, parce qu'il porte concupiscence, intérêt, avarice, orgueil : et tout cela ne corrompt pas seulement, mais encore divise les cœurs. 'Témoin dans les liaisons, qui semblent les plus étroites et les plus vives, ou selon l'esprit, ou même selon la chair, les dégoûts, les défiances, les jalousies, les légèretés, les infidélités, les ruptures. Oii trouve-t-on des amis qui ne soient en garde l'un contre l'autre, et séparés par quelque endroit? Et quand on trouverait dans tout Tunivers un ou deux couples d'amis véritables, qui peut dire que cette union sera durable, et qu'on n'en viendra jamais au point délicat, oîi l'on ne se pourra plus supporter l'un l'autre? Et quel est ce point délicat, si ce n'est l'amour de son excellence propre , et de la prééminence du mérite, qui fait qu'il n'y a rien de sincère, ni de cordial parmi les hommes? On se sera mis au-dessus d'un bas intérêt; je le veux, quoique cela soit rare : mais cet intérêt d'excellence, cette jalousie de gloire et de mérite, qui l'extirpera du fond des cœurs? qui l'empêchera de régner dans le monde, et d'y porter la division partout? Non, le monde n'est pas capable de cette union d'esprit et de cœur, que Jésus-Chrisl demande pour ses apôtres, afin quils soient un*. Il n'y a que le Saint-Esprit qui*puisse mettre celle unité dans les cœurs. Elle fut dans les lidèles, après que cet esprit d'unité fut descendu sur eux : et ils n'avaient tous qu'un cœur qu'une âme; et personne ne croyait avoir rien de propre parmi eux-. ^lais cet esprit qui porte la paix et l'union dans les cœurs, notre Sauveur vient de dire que le monde ne le peut pas recevoir^. El c'est pourquoi il ne faut pas s'étonner si Jésus-Chrisl dédaigne de prier pour le monde. Ce n'est pas en vain qu'il parle ainsi, lui qui est si bon, si charitable; ce n'est pas en vain qu'il nous dit qu'il ne prie pas pour le monde : il faut que nous entendions combien nous devons haïr le monde, et l'esprit du monde, de ce monde dont Jésus-Chrisl ne veut pas se souvenir, lorsqu'il prie pour ses lidèles.

XLVIe JOUR.

Il prie pour ceux en qui Dieu est glorifié. (Ibid.)

« Je ne prie pas pour le monde, mais pour ceux que vous m'avez donnés , parce qu'ils sont à vous ; et j'ai été glorifié en eux '*. » Jcsus-Chrisl est glorifié en nous, quand son Père y est gloriliô; et son Père y est glorifié, quand non-seulement nous portons beaucoup de fruit'', comme Jésus-Christ le dit lui-même; mais encore, que nous rapportons tout ce fruit « à la louange de la gloire de sa grAce, par laquelle il nous a rendus agréables à ses yeux, et nous a élargi ses dons en Jésus-Christ son Fils bicn-aimé" : » en sorte que nulle chair, nul homme, « ne se glorifie en lui-môme; mais que celui qui se glorifie , se glorifie uniquement en Notre Seigneur". » Soyons donc de ceux dont Jésus-Christ

1. Joan., XVII. 11. — 2. Ad., iv. '.i2. — J. Jofin., \i\ . 17. — 4. Idem, XVII. y, 10, —5. IhvL, xv. 8. — 0. Kpltes., i. 6. — 7. /. Cor., i. 31.

se glorifie auprès de son Père, en lui disant, comme il vient de faire de ses apôtres : « Ils ont gardé votre parole, et comme je leur ai donné la parole que vous m'avez donnée, ils ont été fidèles à la recevoir, comme une parole qui venait de vous, de qui moi-même je viens'. » Soyons de ceux à qui Jésus-Christ rend ce témoignage : mais soyons aussi de ceux qui reconnaissent que tout cela nous vient de Dieu, et que notre fidèle coopération à la grâce de Jésus-Christ, est le premier efi^et de cette grâce. Amen : Il est ainsi. Et si nous avons en nous-mêmes ce sentiment, le témoignage de Dieu sera en nous : nous serons les vrais disciples de la grâce de Jésus-Christ , et il sera vraiment glorifié en nous; ne pouvant jamais l'être en ceux qui se glorifient, pour peu que ce soit, en eux-mêmes; parce qu'il est le vrai et seul Dieu , qui ne donnera pas sa gloire à un autre-. Rentrons donc sérieusement en nous-mêmes , et toutes les fois que nous y trouverons un secret appui dans nos œuvres, dans nos lumières, dans notre travail, dans notre mérite , dans nos propres forces , sortons de nousmêmes, pour nous laisser aller à l'abandon entre les bras de celui qui nous soutient, cl ne tenons qu'à lui seul.

XLVIIe JOUR.

H demande qu'Us soienl un avec son Père et lui. (Joan., xvii. 1 1.)

Je ne suis plus dans le monde : toujours selon cette façon de parler, qui lui fait énoncer comme déjà accompli, ce qui va l'être. Je ne suis donc plus dans le monde : « Je pars, et je viens à vous : mais pour eux ils sont dans le monde. Mon Père saint, conservez en votre nom ceux que vous m'avez donnés, afin qu'ils soienl un comme nous'. » Voilà donc ce que Jésus-Christ demande pour ses apôtres, et en eux pour tous ses élus : ainsi qu'il l'expliquera plus clairement dans la suite. S'il demande cela pour eux, il n'est pas permis de douter qu'il ne l'obtienne : car c'est lui-même qui a dit : Je sais, mon Père, que cous m' écoulez toujours^. Il est donc bien assuré d'être écouté, lorsqu'il demande à son Père de les garder tellement, qu'ils soient un : et ils le seront, puisque Jésus-Christ a demandé qu'ils le fussent.

Je tous prie, mon Père, qu'ils soient un : que l'esprit de dissension, d'envie, de jalousie, de vengeance, d'aniinosilé, de soupçon et de défiance ne soit point en eux : Qu'ils soient un comme nous. Ce n'est pas assez qu'ils soienl un, comme le Père cl le Fils, dans la nature qui leur est commune, de même que le Père et le Fils sont un dans la nature qui leur est commune : mais qu'ils aient comme eux, une môme volonté , une même pensée, un même amour : qu'ils soient donc un comme nous.

Ce comme, ne fait pas descendre l'unité du Père et du Fils, jusqu'à l'imperfection de la créature, ainsi que les ariens se l'imaginaient : mais au contraire, il relève l'imperfection de la créature, jusqu'à prendre autant qu'elle peut pour son modèle , l'unité parfaite du Père et du Fils. Qu'ils soient un comme nous : c'est donc à dire , que nous soyons le modèle de leur union; non qu'ils puissent jamais

1. Joa»., XVII. 0,8. — ?. If., XMi. 8. — 3. Joan., xvji. 11. — 4. Idem , xi. 42.

MÉDITATIONS SUR L'ÉVANOILK.

al teindre à la perfoolion de ce niodèlo; mais iiéaniiioias qu'ils y tendent; de même que lorsqu'on nous dit : « Soyez saints, comme je suis saint, moi le Seigneur votre Dieu ' : » et encore : « Soyez parfaits, soyez miséricordieux, comme votre Père céleste est'parl'ait et miséricordieux^; » nous entendons bien qu'il ne nous appartient pas d'être saints, d'élre lions, d'être parfaits dans la transcendance qui convient à la nature divine; mais seulement qu'il nous appartient d'y tendre, et que nous devons nous proposer ce modèle , pour en approcher île plus en plus. Ainsi qu'ils soient un comme nous, c'est-à-dire, qu'ils le soient , s'avançant aujourd'hui et après, et tous les jours de plus en plus , à celte perfection: et y avançant d'autant plus infatigablement, qu'on ne peut jamais atteindre au sommet. Car plus on avance, plus on connaît la dislance; et elle parait de plus en plus inlinie; et on s'abaisse, et on s'humilie jusqu'à linlini, jusqu'au néant.

Qu'ils soient donc un comme nous, s'unissanl ensemble , en toute cordialité et vérité : non de paroles seulement , mais par œuvres, et par les eitets d'une charité sincère : qu'ils soient un véritablement ; qu'ils soient un inséparablement; qu'ils montrent et qu'ils voient en eux-mêmes, dans la perpétuelle persévérance de leur union mutuelle, une image de cette éternelle et incompréhensible unité, par laquelle le Père et le Fils étant un, dans une même et simple nature individuelle , ils n'ont aussi qu'une seule et simple intelligence, avec un seul et simple amour, et par tout cela font un seul Dieu : ainsi qu'ils fassent entre eux un seul corps, une seule àme, un seul Jésus-Chrisl. Car s'il est résené à Dieu et aux Personnes divines d'être un, d'une parfaite unité, il nous convient d'être un, comme faits à leur image : et c'est la grâce que Jésus-Christ demande pour nous.

Il ne dit pas, qu'ils soient un arec nous; ou que nous et eux nous ne soyons qu'une seule et même chose ; ce qui serait égaler les hommes à Dieu ; mais qu'ils soient tui, comme nous; selon la proportion qui convient à ceux que nous avons faits à notre image, en disant : Faisons l'homme à notre image et ressemblance^. 0 image, de qui es-tu l'image? du Père, et du l'ils, et du Saint-Esprit, qui ont prononcé d'une voix commune : Faisons l'homme à notre imaçje. Achève donc le portrait, et irnjtrimc en loi tous les traits de celle divine ressemblance. Otons de plus en plus ce qui nous divise de nos frères; Otons nos propriétés, nos propres désirs, nos propres pensées, notre amour-propre : il ne resterait plus (luc le bien commun, qui est Dieu , en qui nous serons une même chose.

XLVIIIe JOUR.

L'enfant de perdition. (Joan., xvii. 42.)

€ Pe>'d.\.\t que j'étais avec eux , je les conservais en votre nom : j'ai gardé ceux que vous m'avez donnés; et aucun d'eux n'est péri, si ce n'esl l'enfanl de perdition, afin que l'Kcriture fut accomplie*, i On entend bien que cet enfant de perdition, c'est le traître disciple. Il n'esl enfant de perdition, enfant de la gène , enfant de l'enfer, que par luinifcmc cl par sa faule. Car Jésus-Christ l'avait appelé

I. L#»., XI. 4». — t. ifatlh., V. iH; Luc, vi. .'{fi. — .'{. Oen.,i.

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