Joan., XVII. M
non-seulement à la foi, mais encore à l'apostolat : et s'il se fût puriiié, il aurait été, comme dit saint Paul, un vaisseau d'honneur, sanctifié au Seigneur, au lieu qu'il s'est fait lui-même un vaisseau de rebut et de mépris'. Ce n'est donc pas Dieu qui l'a précipité dans le crime, pour accomplir les prédictions de son Ecriture : car ces prédictions du péché le supposent comme devant être, et ne le font pas. Gela esl clair, cela est certain; et il ne faut rien écouler contre. Judas n'a pas été poussé au crime, si ce n'est par le diable et par sa propre malice. Mais Jésus-Christ le rappelait pendant le traître baiser, il l'appelle encore son ami; il lui dit encore : Mon ami, pourquoi es-tu venu ici? Quoi! tu trahis le Fils de l'homme avec un baiser-? Et il reçoit son baiser, et lui-même lui donne le sien. Mais parce qu'il s'endurcit au milieu de toutes ses grâces, il le laisse à lui-même, et au mauvais esprit qui le possédait, et à son propre désespoir. C'est ainsi qu'il est allé en son lieu; comme il est porté dans les Actes ^ : au lieu qui lui avait été préparé par une juste punition de son crime; mais qu'il avait luimême choisi ; et qu'il s'était comme approprié par sa libre et volontaire dépravation.
Il fallait donc que l'Ecriture s'accomplît en lui, comme dit saint Pierre^ : parce que Dieu accomplit sa volonté juste dans ceux-là mômes qui s'opposent, autant qu'il est en eux, à sa volonté. Car, comme dit saint Augustin , il fait ce qu'il veut de ceux qui ne font pas ce qu'il veut^ ; et en voulant se soustraire à l'empire de sa vérité, ils y retombent en subissant les lois de sa justice. 0 justice! ô justice! ô justice! il faut adorer tes saintes et inexorables rigueurs. A force de pardonner. Dieu en vient enfin, en quelque façon, à ne pouvoir plus pardonner : et il faut que sa justice s'accomplisse.
XLIXe JOUR.
Qu'est-ce à dire : « Aucun n'a péri que l'enfant de perdition? »
(Ibid.)
Aucun n'a péri que l'enfant de perdition'^. Je ne sais que dire de ce perfide. Est-il venu d'abord à Jésus-Christ avec un esprit trompeur? Il le semble, selon ces paroles : Jésus savait, dès le commencement, qui étaient ceux qui ne croyaient pas, et qui était celui qui le devait trahir''. Est-ce donc que ce pcriide ne croyait pas dès le commencement? ou bien est-ce que Jésus-Christ voyait des le commencement, qui étaient ceux qui dans la suite ne croiraient plus? Mais il dislingue les temps : il savait ceux qui ne croyaient pas alors, et dans ce tempslà; et ensuite dans le futur, il savait qui le devait trahir. On pourrait donc soupçonner que ce malheureux , qui devait trahir son Maître, dès le commencement n'y croyait pas; et qu'avec toute la confiance qu'il lui avait témoignée, en le recevant au nombre de ses disciples, el même en lui confiant la garde de ce qu'il recevait des peuples pour sa subsistance, il ne faisait que le tolérer, pour nous donner un exemple de patience.
Mais, dirons-nous que la vocation de Jésus-Christ n'aura eu aucun elTel dans ce traître? S'il n'avait jamais cru, aurait-il dit dans son désespoir : J'ai
\. II. rj'm., ir. 20, 21.— 2. MaHh.,\j.vi. ^jO; Luc, y.\u. i^. — 'J. Acl , i. 2.5. — i. Idem, t. ICJ. — 5. lincliirid., cap. crv, n. 28. — 0. Joan., XVII. 12. — 7. Idem, vi. 65.
LA CÈNE
SECONDE PARTIE
péché en livrant le sang innocent* : et aurait-il rendu aux Juifs le prix de son iniquité? Il semble donc qu'il ait cru, du moins durant quelque temps, de bonne foi; et qu'un reste de sa première croyance s'étant réveillé, au lieu d'en proiiter pour son salut, il l'ait fait servir à sa perte. Car s'il eût bien entendu la parole qu'il disait : J'ai péché en vous livrant ce sang innocent, ce sang juste; il aurait vu , que ce sang, étant véritablement un sang juste, où le péché n'avait jamais trouvé de place, il y avait dans la justice et la sainteté de ce sang de quoi expier le crime de celui qui l'as'ait vendu. Il ne l'a pas compris, le malheureux, et sa. pénitence désespérée, avec sa croyance infructueuse, lui tournent à damnation.
Quoi qu'il en soit, j'oserai dire avec assurance qu'il n'est pas de ceux dont Jésus-Christ a dit ici : Ils étaient à vous, et vous me les avez donnés^. Car ceux dont il le dit étaient ceux qui étaient présents lorsqu'il priait, qui avaient gardé sa parole, qui croyaient; en la foi desquels il était glorifié, et le devait être. Que le Père l'ait donné au Fils en un certain sens, lorsqu'il le lui a donné pour apôtre; et que le Fils l'ait reçu de lui, lorsqu'il Tappela, conformément à celte parole : Je vous ai élu douze ; et un de vous est un diable^ : on n'en peut douter. Au même sens qu'il lui a été donné; au même sens, quel qu'il soit, il était à lui. Mais qu'il fût à lui de cette manière singulière, dont Jésus-Christ parle ici, la vérité de ses paroles ne permet pas de le penser. S'il n'est pas de ceux dont Jésus-Christ a dit : Ils ont cru à votre parole , et j'ai été glorifié en eux : il n'est donc pas aussi de ceux dont il a dit : Je les conservais en votre nom : encore moins de ceux dont il a dit : J'ai gardé ceux que vous m'avez donnés : encore moins de ceux dont il a dit : Aucun d'eux n'a péri''. Et quand il ajoute : Si ce n'est l'enfant de perdition ; il semble que c'est au même sens , dont il dit ailleurs : Personne ne sait rien de ce dernier jour, ni les anges, ni le Fils, si ce n'est le Père^ : en sous-entendant, ni personne, si ce n'est le Père; ou bien , ni personne , mais le Père seul^ : ou, comme il est porté dans saint Paul : « Personne n'est justifié par les œuvres de la loi, si ce n'est parla foi en Jésus-Christ' : » c'est-à-dire, ni autrement que par la foi en Jésus-Christ; ou bien, mais seulement par cette foi; ou, comme on lit dans l'Apocalypse : « Rien de souillé n'entrera dans la cité sainte, ni aucun de ceux qui commettent des abominations et des mensonges, si ce n'est ceux qui sont écrits au livre de vie de l'Agneau^ : » c'està-dire, mais seulement ceux, etc. Ainsi aucun d'eux n'est péri, si ce n'est l'enfant de perdition ; c'est-àdire, mais seulement cet enfant de perdition, qui s'est perdu lui-même en me quittant.
[** Jésus-Christ s'est servi lui-même de cette façon de parler en deux versets consécutifs : « Il y avait, » dit-il, « plusieurs veuves en IsraiU du temps d'Elic : et ce prophète n'a été envoyé chez aucune d'elles, mais chez une femme veuve de Sarepta dans le pays des Sidoniens. 11 y avait de même plusieurs
1. Matth., XXVII. 4, 5. — 2. Joan., xvii. (>. — 3. Idem, vi. 71. — 4. Ibiii., XVII. 6,8, 10, 12. — 5. Mnllh., xxiv. 36. — 6. Marc, xiii. 32. — 7. Gai., n. 16. — 8. Apoc, xxi. 27.
9. Cet alinéa «ntier [] ne sa trouve pas dans le manuscrit original {Edit. de Vi-rsaïUes).
lépreux en Israël du temps d'Elisée, et il n'a été envoyé à aucun d'eux , mais seulement à Naaman Syrien'. » Ainsi, dit-il, nwi n'a péri, si ce n'est l'enfant de perdition; c'esi-k-dïre , qu'il a péri seul, selon ce que dit l'Apôtre.]
Qu'on prenne garde , que je ne dis pas que Judas n'ait été en aucune sorte donné à Jésus-Christ; mais qu'il y a une certaine manière particulière, selon laquelle nul n'est au Père, et nul n'est donné au Fils, que ceux qui gardent sa parole, et en qui il est glorifié éternellement; et que c'est de cette manière secrète et particulière que Jésus-Christ parle ici. Prions-le donc, que nous soyons à lui de cette manière. Unissons-nous à sa prière avec un cœur rempli de confiance au Seigneur, que je sois de ceux qui conservent votre parole jusqu'à la fin, afin que je sois de ceux en qui vous serez glorifié éternellement.
Le JOUR.
Jésus-Christ garde les fidèles dans le corps , comme dans l'âme.
(Ibid.)
J'ai gardé ceux que vous m'avez donnés^. Je les ai gardés, même selon le corps, conformément à l'explication que saint Jean nous donne lui-même : Laissez , dit le Sauveur^, aller ceux-ci ; afin que la parole qu'il avait prononcée, fût accomplie : Je n'ai perdu aucun de ceux que vous m'avez donnés. Pour nous montrer que Jésus-Christ a soin et de notre corps et de notre àrae; et que nous ne perdons rien de ce qu'il veut garder. C'est encore ce qui détermine à dire que cette parole ne se doit entendre que de ceux qui étaient présents. Laissez, dit-il, aller ceux-ci : en montrant les onze apôtres qui restaient auprès de lui. Car pour Judas , qui l'avait quitté , il n'avait rien à craindre des Juifs, à qui il s'était donné, et il devait périr d'une autre sorte. Songeons donc à ne rien craindre même pour nos corps. Car Jésus-Christ les garde tant qu'il lui plaît : et un seul cheveu ne tombe pas de notre tête , sans notre Père céleste''. Dans les persécutions, dans les travaux , dans les maladies , Jésus-Christ prend soin de nos corps, autant qu'il faut; et on ne peut rien contre nous, comme on n'a rien pu contre lui, que lorsque l'heure a été venue.
Mais songeons qu'il garde nos corps au prix du sien. C'est en se livrant à ses ennemis, qu'il leur dit : Laissez aller ceux-ci. Sa mort délivre nos corps comme nos àmcs : et c'est la marque qu'un jour il les tirera entièrement de la mort.
Apprenons de cette explication de saint Jean , que les paroles do l'Ecriture, et celles du Fils de Dieu même, peuvent avoir un double sens. Il est clair que celles-ci de Jésus-Christ : Aucun de ceux que vous m'avez donnés, ne périra'^ : s'entendent de l'àme; et toute la suite, qui regarde l'àme , le fera paraître : mais il est clair par saint Jean, que cette parole s'entend aussi du corps. Méditons donc à fond l'Ecriture, et tournons-la de tous côtés pour en tirer tout le sens et tout le suc. Car tout y est esprit, tout y est vie : et Jésus-Christ a des paroles de vie éternelle.
1. Luc, IV. 23, 26, 27. — 2. Joan., xvii. 12. — 3. Idem, xviii. 8, 9. — 4. Luc, XXI. 18. — 5. Juan., xvii. 12.
MÉDITATIONS r>UIl L'HVAXGILE.