‹ Œuvres complètes de BossuetChapitre 553 sur 851 · LIVRE VI · texte numérisé non relu

LIVRE VI

SAINT AUGUSTIN ET LA (iUACE.

principes mêmes : ce qu'il confirme clairement , lorsqu'incontinent après il parle ainsi à sainte Monique sa mère' : a Afin que ces vœux soient accom- » plis, nous vous chargeons, ma mère, de nous en » obtenir l'elTet; puisque je crois et assure Irès- » certainement que Dieu m'a donné, par vos prières, » le sentiment où je suis de ne rien préférer à la » vérité, de ne rien vouloir, de ne rien penser, de » ne rien aimer autre chose. » On ne pouvait pas expliquer plus précisément, que le commencement de la piété, dont la foi est le fondement, et tout enfin jusqu'au premier désir et à la première pensée de se convertir, lui venait de Dieu; puisque c'était l'effet des vœux de sa sainte mère; et la suite le fait paraître encore plus évidemment lorsqu'il continue et conclut ainsi cette prière- : « Et je ne » cesserai jamais de croire qu'ayant obtenu par les » mérites de vos prières le désir d'un si grand bien, » ce ne soit encore par vous que j'en obtiendrai la » possession. » Il ne laisse point à douter que tout l'ouvrage de la piété, qu'il met dans l'amour et dans la recherche de la vérité, depuis le commencement jusqu'à la perfection, ne soit un don de la grâce; puisqu'il reconnaît que c'est le fruit des prières et non point des siennes, mais de celles d'une bonne mère, qui ne cessait de gémir devant Dieu.

Ceux qui se souviennent combien de fois saint Augustin a fondé la nécessité, la prévention et l'efficace de la grâce sur les prières, de la nature de celles qu'on vient d'entendre, et qu'on fait non-seulement pour sa conversion , mais encore pour celle des autres; en sorte que le désir et la pensée même de se convertir, qui est la première chose par où l'on commence, en soit l'effet, ne douteront pas que ce Père n'ait senti dès lors tout ce qui est dû à la grâce, puisqu'il a si parfaitement compris ce qui est dû à la prière. Mais de peur qu'on ne croie que la prière, par où l'on obtient les autres dons, ne nous vienne de nous-mêmes, le môme saint Augustin dans ses Soliloques, c'est-à-dire, dès les premiers jours de sa conversion, l'attribue à Dieu par ces paroles^ : « 0 Dieu, créateur de l'univers, accor- » dez-moi premièrement que je vous prie bien; » ensuite que je me rende digne d'être exaucé; et » enfin que vous me rendiez tout à fait libre : Prœsla » mihi primum ut bene te rogem : deinde ut meagani » dignum quem exaudias : postremo ut libères. » Pour peu qu'on soit accoutumé au langage de saint Augustin, qui en ce point est celui de toute l'Eglise, on entendra aisément que par ces paroles : Accordez-moi que je rous prie bien , que je me rende digne d'être exaucé, que je sois libre ', c'est l'effet et non pas un simple pouvoir qu'on demande à Dieu, et que la grâce que l'on réclame , est celle qui tourne les cœurs où ils se doivent tourner. Saint Augustin sentait donc déjà ce grand secret, qu'il a depuis si bien explif[ué contre les pélagicns, que la prière, par laquelle on nous donne tout, est ellemême donnée, et qu'il ne répugne point à la grâce qu'on croie pouvoir s'en rendre digne, pourvu qu'on croie auparavant que c'est elle qui nous rend dignes d'elle-même.

Quand il demandait à Dieu qu'il le délivrât, il

1. Lih. ir, c. XX, n. 52. — 2. Idem. — .3. Solil., l. i, c. i, n. ■2. — 4. De gest. Pelag., cap. xiv, n. 33, et seq.; l. ii. lietracl , c. xxni, xwi, et alib. pass.

sentait ce qui lui manquait pour être libre, et reconnaissant dès lors la captivité de la liberté humaine, qu'il a depuis enseignée plus à fond , il ne s'appuyait que sur la puissance de la grâce du Libérateur. Voilà l'esprit qu'on recevait en entrant dans l'Eglise. On y apprenait, en priant, la prévention de la grâce convertissante. C'est aussi à quoi en revient saint Augustin, lorsqu'il dit, que dans le temps même que les Pères moins attentifs à expliquer le mystère de la grâce, que personne ne combattait, n'en parlaient qu'e?t passant, et en peu de mots, on en sentait la force par la prière*; en sorte, comme l'expliquent les Capitules de saint Céleslin^, que la loi et la coutume de prier fixaient la créance de l'Eglise, sur la prévention de la grâce. Saint Augustin en est lui-même un exemple; puisque si longtemps avant qu'il eût seulement songé à examiner ces grandes questions de la prédestination et de la grâce prévenante, le Saint-Esprit lui en apprenait la vérité dans la prière; et c'est pourquoi il continuait à prier ainsi dans ses Soliloques'^ : « Je vous prie, ô Dieu, » vous par qui nous surmontons l'ennemi, de qui » nous avons reçu de ne point périr à jamais, par » qui nous séparons le bien du mal , par qui nous » fuyons le mal et nous suivons le bien , par qui » nous surmontons les adversités du monde, et ne » nous attachons point à ses attraits; Dieu enfin » qui nous convertissez , qui nous dépouillez de ce » qui n'est pas, et nous revètissez de ce qui est, » c'est-à-dire de vous-même, etc. » En vérité, l'onction de Dieu lui apprenait tout : l'oraison était sa maîtresse pour lui enseigner le fond de la doctrine de la grâce, et s'il ne réfutait pas encore l'hérésie pélagiennc par ses raisons, il la réfutait par ses prières, pour me servir de l'expression de ce saint docteur'*. Et si nous voulions remonter plus haut, nous trouverions dès son premier livre, qui est celui contre les académiciens^ et dès les premières lignes, que parlant à Romanien, à qui il adressait cet ouvrage, après lui avoir représenté toutes nos erreurs, d'où l'on ne sort, disait-il, que par quelque occasion favorable, « il ne nous reste autre chose, » conclutil, « que de faire à Dieu des vœux pour vous, afin » d'obtenir de lui, puisqu'il gouverne toutes choses, » qu'il vous rende à vous-même et vous permette de «jouir enfin de la liberté à laquelle vous aspirez » il y a longtemps; » par où il nous montre que Dieu en est le maître : et à la fin il continue à nous faire voir que c'est toujours dans la prière que l'on goûte une vérité si importante.

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