‹ Œuvres complètes de BossuetChapitre 569 sur 851 · CHAPITRE XXL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXL

Témoignages des savants Jésuites qui ont écrit de nos jours , le P. Petau , le P. Garnier, le P. Deschamps. Argument de Vasquez pour démontrer que les décisions des papes Pie V et Grégoire XIII ne peuvent pas être contraires à saint Augustin. Conclusion : Que si ce Père a erré dans la matière de la grâce, l'Eglise ne peut être exempte d'erreur.

De nos jours, le P. Petau établit trois vérités^ : la première, que « lorsqu'il s'agit de la grâce ou de )^ la prédestination , on a coutume d'avoir moins » d'égard pour les anciens Pères, qui ont écrit de- » vant la naissance de l'hérésie de Pelage, que pour » ceux qui les ont suivis : » la seconde, « qu'on a » beaucoup plus d'égard aux Latins qu'aux Grecs, » même à ceux qui ont écrit après cette hérésie; )) parce que l'Eglise latine en a été plus exercée » que l'Eglise orientale, encore qu'elle ait donné » occasion à cette dispute; en sorte que la plupart » des Grecs, ont ou profondément ignoré, ou péné- » tré moins exactement le fond des dogmes des pé- » lagiens. » La troisième vérité, c'est « que de tous » les Latins, dont nous avons dit que l'autorité était » la plus grande dans cette dispute, le premier, du » commun consentement des théologiens , est saint » Augustin, dont les Pères qui ont suivi, les papes » et les conciles ont déclaré que la doctrine était » avouée et catholique, ratam et catholicam; en » sorte qu'ils ont estimé que c'était un suffisant té- » moignage de la vérité d'un dogme, qu'il se trou- » vât constamment établi et autorisé par saint Au- » gustin. » Nous aurons à considérer dans la suite les conséquences de ces vérités; il suffit à présent de voir que, bien loin de nous renvoyer de saint Augustin aux anciens et aux Grecs, le P. Pclau prend un chemin contraire, du commun consentement des théologiens; oîi il n'y a rien de mieux ordonné que ces degrés où il passe des Grecs aux Latins, et des Latins à saint Augustin, pour arriver au comble de l'intelligence.

Depuis peu le P. Garnier, célèbre parmi les savants, pour avoir enseigné la théologie jusqu'à la mort, avec ra|)plication (|iie tout le monde sait, et qui a laissé dans sa compagnie tant de disciples après lui, a reconnu, comme 'on a vu', saint Augustin, et surtout dans ses derniers livres de la Prédestination et de la Persévérance , comme le guide qui lui est donné par le Saint-Siège, et comme la source d'où il faut tirer la droite doctrine; cl Dieu conserve encore à présent , dans le même ordre, un écrivain aussi renommé dans sa compagnie qu'estimé au dehors', qui conclut ainsi ce qu'il a dit sur l'autorité de saint Augustin : » J'aug- » menterai plutôt que de diminuer les éloges de ce » Père, que je regarde comme le plus grand de » tous les esprits, comme celui où l'on trouve le » dernier degré de l'intelligence dont l'humanité

1. In 1. ;)., Disp. 8S, cap. vi. — 2. f. tom., I. iv, c. vi, u. i. — 3. Ci-flessus /. V, c/i, viii. Gurni-T, Di-tsert. vu, c. ii. —4. Steph. Deschainps , De hœr. Jans., l. m, disp. i, c, vi, n. 15.

DI-FENSE DE LA TIIADITTON ET DES SAINTS PÈRES

» est capable, un miracle de doctrine , celui dont la i< doctrine nous montre les bornes dans lesquelles » se doit renfermer la théologie, l'apôtre de la iiràce, » le prédicateur de la prédestination, la bibliolliè- « que et l'arsenal de l'Eglise, la langue de la vérité, » le foudre des hérésies, le siège de la sagesse, » l'oracle des treize siècles, l'abrégé des anciens " docteurs et la pépinière où ceux qui ont suivi se » se sont formés. Il développe les mystères de la » prédestination et de la grâce, comme s'il les avait » vus dans l'intelligence et dans la pensée de Dieu i' même. » Que voudraient dire ces grandes et magniliques paroles, s'il se trouvait que saint Augustin lut un novateur dans les dogmes qu'il se serait le plus attaché à prouver?

Il est vrai que ce savant homme apporte deux exceptions à son discours : l'une s'il se trouvait que saint .\uguslin eût enseigné des choses contraires aux décisions des conciles ou des papes : l'autre, si tous les Pères ou la partie considérablement la plus grande de ces saints docteurs lui étaient contraires. Je reçois la condition, et j'ajoute seulement avec Suarez', qui l'a donnée le premier, que cela se trouvera rarement ou point du tout. Il se trouvera si rarement, que ni Suarez, ni le savant P. Deschamps qui l'a imité , n'en ont marqué aucun exemple; en sorte que de iDonne foi il faut réduire ce rarement à point du tout, et reconnaître que ces restrictions (il faut suivre saint Augustin, si l'Eglise ou le commun des Pères ne lui sont pas contraires) sont apposées, non pour montrer que le cas soit arrivé, mais pour expliquer seulement en ce cas, quelle autorité serait préférable.

J'ajouterai encore avec Vasquez^, que personne ne doit penser que les papes, et notamment Pie V et Grégoire XIII, dans leur bulle contre Bains " aient condamné le sentiment de saint Augustin, » qui a reçu en cette matière (de la grâce) une si » merveilleuse recommandation et approbation par » le pape Célestin 1", et qui a été célébré avec » tant d'éloges dans tous les siècles suivants; en « sorte, B conclut-il ', « qu'il nous faut tâcher d'ex- » pliquer la censure de ces papes sainement et d'une » manière qui se puisse concilier avec la doctrine » de ce Père. » J'ajouterai, en dernier lieu, comme un corollaire de tout ce qu'on vient de voir, que si l'on prétendait, avec M. Simon, que saint Augustin fut contraire à la tradition des saints docteurs, ou aux décrets de l'Eglise dans quelque dogme touchant la grAcc qu'il aurait entrepris d'établir comme de foi dans tous ses ouvrages, principalement dans les derniers, qui sont les plus approuvés, tous les éloges que lui ont donnés les siècles suivants, et tous les décrets des papes en sa faveur ne seraient qu'une illusion : saint Augustin ne serait pas un guide donné par l'Eglise, si on s'égarait en le suivant : il ne serait pas la bouche de l'Eglise, s'il avait soufflé le froid et le chaud , le vrai et le faux , lo bien el le mal : le pape saint Célestin ne devait point avoir si sévèrement réprimé ceux qui disaient que ce Père était l'auteur d'une nouvelle doctrine, si en effet il l'était, ni ceux qui le reprenaient d'avoir excédé, si en effet il excédait jusque dans des matières capitales : il ne fallait pas, comme a fait

J. De Oral., proleg. vi, n. 17. - 2. In t. 2. D. Thom., dUp. IW, cap. xviH, — 3. Idem.

le pape Ilormisdas, pour trouver le sacré dépôt de la tradition et de la saine doctrine sur la grâce el le libre arbitre, renvoyer aux livres de ce Père, avec un choix si précis de ceux qu'il fallait principalement consulter, si, de ces deux matières dont il s'agissait , il avait outré l'une et alfaibli l'autre : il y eût fallu au contraire distinguer le bon d'avec le mauvais, le douteux ou le suspect d'avec le certain, et non pas y renvoyer indéliniment; autrement, on égarait les savants, on tendait un piège aux simples, el, comme dit Suarez, l'Eglise, ce qu'à Dieu ne plaise, les induisait en erreur.

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