‹ Œuvres complètes de BossuetChapitre 6 sur 851 · Pré/:, a, n. 25. — 2. Idem, n · texte numérisé non relu

Pré/:, a, n. 25. — 2. Idem, n

SUR L'EXPLICATION UE L'xiPUCALYPSE.

ainsi dans Ezéchiel : Je t'ai, dit-il', introduite au lit nuptial : je t'ai engagé ma foi par serment : j'ai fait avec toi un contrat, et tu es devenue mienne; et cependant, poursuit-il, tu as prostitué ta beauté aux dieux étrangers : ainsi, conclut-il, je te jugerai du jugement dont on condamne les femmes adultères , parce que tu es du nombre de celles qui ont abandonné leur époux. C'est ce que le même prophète répète en un autre endroit : Samarie et Jérusalem , dit-iP, sont des femmes adultères, et elles seront jugées comme on juge de telles femmes; elles seront lapidées, qui est, comme on sait, le supplice des épouses infidèles, afin que rien ne manque à la figure. Mais qu'y a-t-il de plus clair que ce qu'il avait dit auparavant^? Tu t'es bâti un lieu infâme, c'est-à-dire un temple d'idoles; et tu n'y as pas été comme une femme publique qui se fait valoir en faisant la dédaigneuse , mais comme une femme adultère, qui reçoit des étrangers dans la couche de son époux. Le Saint-Esprit a jugé cette image si propre à donner aux Juifs et aux chrétiens qui manqueraient à la foi {promise à Dieu, une juste horreur de leur infidélité, qu'il la met sans cesse à la bouche de tous ses prophètes; car, écoutez Jérémie^ : Un mari ne recherche plus la femme qu'il a quittée; et qui s'est donnée à un autre homme. Tu t'es abandonnée à tes amants; toutefois reviens à moi, je te recevrai : viens me dire : Vous êtes celui à qui j'ai été donnée étant vierge. Et dans une autre vision^ ; J'ai répudié la rebelle et l'infidèle Israël, à cause de ses adultères, et je lui ai envoyé la lettre de divorce; mais l'infidèle Juda, sa sœur, n'a point profité de cet exemple, s' abandonnant elle-même à ses amants, et commettant adultère avec les idoles de bois et de pierre : revenez néanmoins , convertissez-vous, parce que je suis votre époux. Isaïe n'en dit pas moins® : Quelles sont les lettres de divorce que j'ai envoyées à votre mère? Et Osée'^ : Jugez , jugez votre mère, parce qu'elle n'est plus ma femme, et je ne suis pilus son mari ; qu'elle efface ses adultères. Et un peu après ^ : Elle reviendra, et me dira : 0 mon cher époux! Tout est plein d'expressions semblables dans les prophètes; mais j'en ai rapporté assez pour faire voir que le Saint-Esprit s'y plaît, parce qu'en effet il n'y en a point de plus propre à nous faire sentir l'horreur de nos prévarications contre Dieu, la justice de ses vengeances quand il nous punit, et l'excès de sa bonté quand il nous pardonne. Si donc la prostituée que saint Jean dépeint avec de si horribles couleurs , est une Eglise infidèle, comme Jérusalem et Samarie, pourquoi évite-t-il si soigneusement de lui donner les mêmes titres? Pourquoi Dieu ne marquc-t-il en aucun endroit- qu'il punit en elle la foi méprisée? Que ne lui reproche-t-il , comme à l'infidèle Jérusalem^, les joyaux qu'il lui a donnés en l'épousant, l'eau sainte dont il l'a lavée, et les immenses richesses dont il l'a dotée dans sa misère? Saint Jean , à qui l'ange dit"*, comme on a vu", que pour écrire son Apocalypse, il a été rempli de l'esprit de tous les prophètes, et qui en effet emploie toutes leurs plus belles figures, pour en montrer dans ce divin livre un parfait accomplissement : que n'a-l-il du moins une

1. Ezech., XVI, 8, 15, 31, 32, 38, 45. — 2. Idem, xxiii, 37, 45, 47. — 3. Ibid., XVI, 31. — 4. Jer., m, 1,4.-5. Idem. 8, 9, 14. — 6. /s.,L, 1. —7. Osée, II, 2. —8. Idi-m, 16.— 9. ffïfc/i., xvi, 9, 10 et seq. — 10 . Apoc, xxii, 6. — 11. Voyez ci-dcss. Préf., n. 1, 2,

fois donné à la prostituée le nom de répudiée et d'adultère? Jésus-Christ avait bien appelé les Juifs, race mauvaise et adultère^, les regardant comme un peuple qui violait l'alliance. Mais saint Jean évite exprès toutes les expressions semblables , comme nous l'avons démontré; sa prostituée n'est jamais une épouse corrompue, comme le furent Samarie et Jérusalem; elle n'est qu'une femme publique, et ne reçoit de reproches que ceux que nous avons vu^ qu'on faisait à une Tyr, à une Ninive, à une Babylone , à une Sodome , à une Egypte , tous peuples qui n'avaient jamais rien eu de commun avec le peuple de Dieu, et n'avaient jamais été compris dans son alliance.

10. Deux endroits de l'Apocalypse produits par les protestants, et leur inutilité.' — Au défaut de ces grandes marques d'épouse infidèle que les ministres devraient montrer partout dans l'Apocalypse, et qu'ils ne montrent en aucun endroit , ils s'attachent à deux passages tournés d'une étrange sorte; le premier tiré du chapitre xi, et le second du chapitre XVIII.

Ils disent donc premièrement, qu'il y a wn parvis du temple qui sera livré aux Gentils , et qu'ils fouleront aux pieds de la cité sainte. Gela, disentils^, s'entend de l'Eglise considérée dans son extérieur; j'en conviens sans hésiter : donc il y aura dans l'Eglise une nouvelle espèce de gentilité, qui en remplira les dehors, encore qu'elle ne pénètre pas jusqu'à l'intime, qui sont les élus. Oîi va-t-on prendre cette conséquence? Où, dis-je, prend-on celte gentilité dont nous verrons dans la suite qu'on ne nous pourra donner la moindre marque? Mais sans s'arrêter à ces chimères qu'on avance en l'air et sans preuve , ce que veut dire saint Jean n'est pas obscur^ : c'est que les Gentils, les vrais Gentils que tout le monde connaît, les adorateurs des faux dieux , de Junon et de Jupiter, fouleront aux pieds tout l'extérieur de la vraie Eglise, en abattront les maisons sacrées, en affligeront les fidèles, en contraindront à l'apostasie les membres infirmes : donc la société antichrétienne marquée dans l'Apocalypse, est une Eglise oîi il y aura des Gentils, et une nouvelle gentilité dont l'Ecriture ne dit pas un mot : où en est-on réduit, quand on n'a que de telles preuves pour établir des prodiges si nouveaux?

Celle qu'on tire de la Babylone de l'Apocalypse, dont le peuple de Dieu doit sortir^, est de même genre. Le peuple de Dieu y est, j'en conviens, comme il était autrefois dans l'ancienne Babylone : c'est donc une église chrétienne qui renferme le peuple de Dieu dans sa communion. On no sait plus d'où vient celte conséquence, ni à quel principe elle tient : il faut conclure tout le contraire, et dire que la Babylone de saint Jean est une Rome païenne, qui, à l'exemple de l'ancienne Babylone , renfermait les enfants de Dieu dans son enceinte , non pas comme ses citoyens et comme ses membres, mais comme ses ennemis et ses captifs : de sorte que pour être mis en liberté, il faut en sortir; non pas comme on sort d'une Eglise, sans changer de place, en quittant sa communion; mais comme on sort

1. Malth., xii, 19; xvii. 5; Marc.,\m, .38. — 2. Préf., n. 9, 10.

— 3. Jurieu, Accoinp. des l'ropli., \.p.,ch. xi, p. 176 et suiv.; Letl. XII, 3e an., p. 89, etc. — 4. Voyez les noies sur le ch. xi, 1.

— 5. Apoc, XVIII ; Ace, 1. p., pag. 269, Lelt. xii.

AVERTISSEMENT AUX PPxOTESTANTS

d'une ville, en cessant eflectivemcnt do demeurer renfermé dans ses murailles, qui nous lenaienl lieu d'une prison. Voilà qui est clair; mais je nie réserve à dire encore aux ministres, sur ce sujet, des choses plus concluantes.

11. Autre objection ridicule sur un jeu de mots : Ce que c'est dans l'Apocalypse que cendre les âmes. Témoignages des sacants protestants. — Voilà, de très-bonne foi, ce qu'on nous objecte, pour montrer que la Babylone de l'Apocalypse est l'Eglise romaine : il y a néanmoins encore une objection, mais qui m'a presque échappe, tant elle est mince; c'est que dans le sac de la nouvelle Babylone , qui est décrit au xvnr'chap. de l'Apocalypse, on compte les âmes parmi les marchandises qu'on y achetait. Voici en etTet comme les marchands déplorent la ruine de leur commerce dans la chute de cette ville opulente. Personne, disent-ils , n'achètera plus ni les beaiur ouvrages d'or et d'argent, ni les pierreries, ni les checauT, ni les carrosses, ni les esclaves, ni les âmes des hommes. Dumoulin et les autres rainrstres veulent qu'on entende ici le trafic des âmes qu'ils font exercer à la Cour de Rome; et le ministre Jurieu, qui n'ose insister sur une si misérable observation, ne veut pas qu'on la méprise tout à fait'. Ces messieurs devraient du moins se souvenir que la Rome dont parle saint Jean, est l'acheteuse; au lieu que celle dont ils nous parlent, et à qui ils attribuent ce sale commerce, est celle qui vend : si bien que pour entrer dans leur idée, saint Jean aurait dû dire que sa Babylone ne trouve plus de marchands à qui elle vende ses marchandises, et non pas, comme il fait, que les marchands ne la trouvent plus pour acheter les leurs. On voit donc bien que ces téméraires interprètes ne songent qu'à éblouir ceux qui lisent sans attention la sainte parole. Nous les avons envoyés aux critiques et à la Synopse d'Angleterre^, pour y être convaincus par le témoignage des meilleurs auteurs protestants, que les âmes , dont le débit cesse dans la chute de la Babylone de saint Jean, selon le style de l'Ecriture, ne sont autre chose que les hommes; de sorte que tout le mystère, c'est que dans une ville comme Rome, où était l'abord de tout l'univers, on vendait chèrement avec les autres marchandises que saint Jean rapporte, tant les esclaves que les hommes libres, et que ce commerce cesserait par sa ruine; par où cet apôtre continue à nous donner l'idée d'une grande ville qui périt, et non pas d'une Eglise qu'on dissipe.

Ainsi la démonstration est complète de tout point en celle sorte : s'il y avait quelque chose à marquer bien expressément dans la Babylone de l'Apocalypse, c'est ce qu'elle aurait de plus particulier : or, cela, dans le système des protestants, c'est qu'elle devait être une Eglise chrétienne, et encore la jjrincipale : il n'y en a pas un mot dans l'Apocalypse. En parcourant tout ce qu'on a pu ramasser contre nous depuis cent ans, nous n'avons trouvé, ni dans les rieux hèles , ni dans la prostituée de saint Jean, aucun trait, ni aucun vestige d'une Eglise corrompue : mais au défaut de toutes preuves, on présente ensemble h des esprits prévenus, la pourpre et la prosliiuiion, les sept montagnes, le mystère, cl les

1. Ace. de$ Proph., 2. p., eh. 12, p. 21 1. — 2. Voyez les notes sur ce passage.

autres choses dont le mélange confus él)louit de faibles yeux, et fait mettre l'Eglise romaine, contre laquelle on est préoccupé, à la place de la ville de Rome que saint Jean avait en vue, comme celle qui de son temps et dans les siècles suivants, tyranniserait les fidèles.

12. Réilexion sur ce qui vient d'être dit. On passe au second défaut du système des protestants , qui est de détruire tous les caractères marqués dans l'Apocalypse. — Vous qui vous laissez éblouir à de si vaines apparences, et qui, à quelque prix que ce soit , voulez voir une église chrétienne dans la Babylone de saint Jean, sans que cet apôtre, qui l'a si bien caractérisée, vous en ait donné la moindre marque : mes chers frères, n'ouvrirez-vous jamais les yeux pour considérer jusqu'à quel point on abuse de votre crédulité? Vos ministres vous disent toujours : Lisez vous-mêmes, vous avez en main la sainte parole ; vous n'avez qu'à voir si vous n'y trouverez pas tout ce que nous vous disons. C'est par cette trompeuse apparence qu'ils vous déçoivent; c'est par cet appas de liberté apparente, qu'ils vous font croire tout ce qu'il leur plaît. L'Apocalypse vous en est un bel exemple : vous croyez y voir tout ce qu'ils vous disent , et la pape vous y paraît de tous côtés; mais vous ne vous apercevez pas qu'on vous a premièrement inspiré une haine aveugle contre l'Eglise romaine. Prévenus de cette haine, vous voyez tout ce qu'on veut : vos ministres n'ont plus à vous ménager; et il n'y a rien de si grossier ni de si faux, qu'ils ne vous fassent passer pour des vérités capitales. N'épargnons pas nos soins pour rompre cet espèce d'enchantement, et lâchons de vous faire voir le second défaut de vos interprétations.

13. Les chapitres xiii et xvii de l'Apocalypse : deux choses à considérer. — Je commence cet examen par le chapitre où, de l'aveu des ministres, comme du nôtre, consiste le dénouement de la prophétie, c'est-à-dire , le xvii^ conféré avec le xin^.

Il y a deux choses dans ces chapitres, les sept tètes et les dix cornes, où saint Jean explique luimôme' qu'il faut entendre sept rois d'un côté, et dix rois de l'autre. Voilà un fondement certain : mais les prolestants ajoutent d'un commun accord, que les sept rois signifient l'empire romain dans tous ses étals, cl que les dix rois en représentent le démembrement cl la chute, qui devait être le signal de la naissance de leur prétendu Antéchrist romain. Pour faire loucher au doigt combien leurs conjectures sont malheureuses, je n'aurais qu'à répéter ce que j'en ai dit ailleurs'^; mais je veux aller plus avant. Il est vrai que dans un ouvrage comme celui des Variations, j'avais cru devoir seulement, en historien, marquer cinq ou six grands traits du système des protestants; mais ce peu que j'en avais dit pour le faire bien connaître , était décisif; et ceux qui doutent encore qu'il y eût de quoi imposer silence au ministre Jurieu, le vont voir par ses réponses.

14. Les sept têtes pour les .sept formes de gouvernements. Première illusion des protestants. — Je commence par les sept rois; c'est, dit-on, sept formes de gouvernements par les<iuclles Rome a passé : les rois , les consuls, les dictateurs , les dé-

1. Apoc, XVII, 9, 12. — 2. Hisl. d<s Vnr., l. xiii, n. 32 et suiv.

SUR L'EXPLICATIOiN DE L'APOCALYPSE.

cemvirs, les Iribuiis mililaires avec la puissance de consul, les empereurs, et finalement les papes; voilà, dit-on, les sept rois; et c'est de quoi tous les protestants conviennent d'un commun accord.

C'est déjà une bizarre imagination de prendre des rois pour des formes de gouvernement, et de compter parmi les rois de Rome, les consuls qui les ont chassés : c'est ce que j'avais objecté dans Y Histoire 'des Variations* ; et le ministre n'en dit pas un mot dans sa xni'' Lettre pastorale, oîi il entreprend expressément de répondre à ce que j'avais objecté sur les sept rois; mais il dissimule des choses bien plus pressantes. Je lui avais demandé^ où il avait pris que des formes de gouvernement fussent des rois; quel exemple de l'Ecriture il en avait; où il y trouvait qu'un roi fût autre chose qu'un homme seul en qui résidât la puissance souveraine, et en un mot un monarque? Gomment donc ilpou- , vait penser que deux consuls, ou dix décemvirs et sept ou huit tribuns militaires fussent un roi? dans quel endroit de l'Histoire sainte, dans quelle figure des prophètes il avait trouvé une façon de parler si bizarre et si nouvelle? Il sait bien en sa conscience, qu'il n'en a aucua exemple : aussi ne se défend-il de celte objection que par le silence. J'avais fait plus : non content de lui faire voir que dans toute l'Ecriture il n'y a rien de semblable à ce qu'il prétendait, je lui avais montré tout le contraire au même lieu de l'Apocalypse dont il s'agissait, en lui proposant un raisonnement qui se réduit à cette forme. Dans le chapitre xvn" de l'Apocalypse, qui est celui dont nous disputons, les sept rois du t. 9 sont des rois de même nature que les dix rois du ir. 12. Or, ces dix rois sont de vrais rois, comme on en demeure d'accord, et non pas indéfiniment, toute forme de gouvernement. Les sept rois sont donc aussi véritables, et pris à la lettre; et ce serait tout brouiller, que de prendre les rois en trois versets dans des significations si opposées.

Tout cela était compris manifestement dans cette demande des Variatiojis^ : Pourquoi les sept rois du t. 9 sont-ils si différents des dix rois du t. 12, qui constamment sont dix vrais rois, et non pas dix sortes de gouvernement? .Je ne pouvais mieux établir le style de l'Apocalypse, que par l'Apocalypse même, ni le sens d'un verset, qu'en le conférant avec un autre verset qui suit de si près celui dont il s'agit. Il fallait donc du moins dire quelque chose sur un passage si précis , et si clairement objecté ; mais le ministre se tait, et il croit satisfaire à tout, en disant au commencement''' que mes preuves sont si pitoyables , qu'il croit que j'ai voulu trahir ma cause; pendant qu'il les sent si fortes, qu'il n'a osé seulement les faire envisager à son lecteur.

Mais après avoir vu ce qu'il a tù, voyons du moins s'il réussit dans ce qu'il a dit. De toutes mes objections sur les sept formes de gouvernement'', il ne répond qu'à celle-ci : Si saint Jean a voulu marquer tous les noms de la suprême puissajice parmi les Romains, pourquoi avoir oublié les triumvirs? N'eurent-ils pas pour le moins autant de puissance que les décemvirs? Que si l'on dit qu'elle fut trop courte pour être comptée, pourquoi celle des décemvirs, qui ne dura que deux ans, le sera-t-elle plu-

Page 1