SECONDE LETTRE
A M de. M'ilpzieit, rhannlier de Domhes.
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, gner ma main et vos yeux. J'ai achevé mes Remarques sur le Nouveau Testament en question. Leur nombre et leur conséquence se trouvent beaucoup plus grands que je ne l'avais pu imaginer. Erreurs , affaiblissements des vérités chrétiennes, ou dans leur substance, ou dans leurs preuves, ou dans leurs expressions, en substituant ses manières propres de parler à celles qui sont connues et consacrées par l'usage de l'Eglise , ce qui emporte une sorte d'obscurcissement : avec cela singularités affectées , commentaires , ou pensées humaines de l'auteur, à la place du texte sacré, et autres fautes de cette nature se trouvent de tous côtés. Il m'arrive ici à peu près ce qui m'arri\a avec feu M. le chancelier Le Tellier, au sujet de la Critique de l'Ancien Testament du môme auteur. Ce livre allait paraître dans quatre jours , avec toutes les marques de l'approbation et de l'autorité publique. J'en fus averti très à propos par un homme bien instruit, et qui savait pour le moins aussi bien les langues que notre auteur. Il m'envoya un index, et ensuite une préface , qui me firent connaître que ce livre était un amas d'impiétés et un rempart du libertinage. Je portai le tout à M. le chancelier le propre jour du jeudi saint. Ce ministre en môme temps envoya ordre à M. de La Reynie de saisir tous les exemplaires. Les docteurs avaient passé tout ce qu'on avait voulu ; et ils disaient, pour excuse, que l'auteur n'avait pas suivi leurs corrections. Quoiqu'il en soit, tout y était plein de principes et de conclusions pernicieuses à la foi. On examina si l'on pou\ ait remédier à un si grand mal par des cartons (car il faut toujours tenter les voies les plus douces) ; mais il n'y eut pas moyen de sauver le livre, dont les mauvaises maximes se trouvèrent répandues partout; et après un très-exact examen que je fis avec les censeurs, M. de La Reynie eut ordre de brûler tous les exemplaires, au nombre de douze ou (piinze cents, nonobstant le privilège donné |)ar surprise et sur le témoignage des (Jocleurs. Le fait est à peu près semblable dans cette occasion. Un savant prélat me donna avis de cette nom elle version , comme s'imprimant dans Paris, et m'en fit connaître les inconvénients. Dans la pensée où j'étais, j'allai droit, comme je le devais, à M. le cardinal de Noailles. J'a[)pris de lui que l'impression se faisait à Trévoux. Il ajouta qu'il me priait de voir le livre, et me fit promettre de lui en dire mon avis , ce que je ne devais pas refuser; mais je crus ([u'il fallait aller à la source du privilège. Je vous ai porté une plainte à peu près de même nature que celle que j'avais faite contre la Critique du Vieux Testament. Vous y avez eu le môme égard , et tout est à peu |)rès semblable ; excepté (jue je no crois [)as qu'il soit nécessaire d'en venir ici à la mômo extrémité; car j'espère qu'à force do cartons, on pourra purger l'ouvrage de toutes erreurs et autres
LETTRES SUR LA VERSION DU NOUVEAU TESTAMENT
choses mauvaises, pourvu que l'auteur persiste dans la docilité qu'il a témoignée jusqu'ici , et que l'on revoie les cartons avec le même soin qu'on a fait l'ouvrage. Mais voici un autre inconvénient; c'est que le livre cependant s'est débité. On aura beau le corriger par rapport à Paris, le reste du monde n'en saura rien, et l'erreur aura son cours et demeurera autorisée.
Vous voyez bien, Monsieur, que pour parer ce coup, on ne peut se dispenser de révéler au public les corrections; et si j'avais à le faire, je puis vous assurer, sans présumer de moi-même , qu'en me donnant le loisir d'appuyer un peu mes remarques, je ne laisserais aucune réplique. Mais l'esprit de douceur et de charité m'inspire une autre pensée; c'est qu'il faudrait que l'auteur s'exécutât lui-même, ce qui lui ferait dans l'Eglise beaucoup d'honneur, et rendrait son ouvrage plus recommandable, quand on verrait par quel examen il aurait passé. Il n'y va rien de l'autorité du prince , ni du privilège : on sait assez que tout roule ici sur la foi des docteurs, à qui, s'il parait un peu rude de découvrir leurs inadvertances, il serait beaucoup plus fâcheux de se voir chargés des reproches de tout le public. Ainsi , il vaut mieux qu'on se corrige soi-même volontairement.
C'est l'auteur lui-même qui m'a donné cette vue : il se souviendra sans doute que lorsqu'on supprima sa Critique du Vieux Testament, il reconnut si bien le danger qu'il y avait à la laisser subsister, qu'il m'offrit, parlant à moi-même, de réfuter son ouvrage. Je trouvai la chose dign^ d'un honnête homme : j'acceptai l'offre avec joie, autant que la chose pouvait dépendre de moi; et, sans m'expliquer davantage , l'auteur sait bien qu'il ne tint pas à mes soins que la chose ne fût exécutée. Il faudrait rentrer à peu près dans les mômes errements, la chose serait facile à l'auteur ; et pour n'en pas faire à deux fois , il faudrait en même temps qu'il remarquât volontairement tout ce qu'il pourrait y avoir de suspect dans ses Critiques. Par ce moyen, il demeurerait pur de tout soupçon , et serait digne alors qu'on lui confiât la traduction de l'Ancien comme du Nouveau Testament.
Je puis vous dire a\ec assurance que ses Critiques sont farcies d'erreurs palpables, La démonstration en est faite dans un ouvrage qui aurait paru il y a longtemps', si les erreurs du quiétisme n'avaient détourné ailleurs mon attention. Je suis assuré de convenir de tout en substance avec l'auteur. L'amour et l'intérêt de la vérité, auxquels toute autre raison doit céder, ne permettent pas qu'on le laisse s'autoriser par des ouvrages approuvés , et encore par des ouvrages de cette importance. Il faut noter en même temps les autres qu'il a composés, qui sont dignes de répréhension; autrement le silence passerait pour approbation. Un homme de la main de qui l'on reçoit le Nouveau Testament, doit être net de tout reproche. Cependant on ne travaille qu'à donner de l'autorité à un homme qui n'en peut avoir qu'au préjudice de la saine théologie : on le déclare déjà le plus capable de travailler sur le Nouveau Testament , jusqu'à le donner pour un homme inspiré par les évangélistes eux-mêmes, dans la traduction de leurs ouvrages. C'est l'éloge que reçoit l'auteur danâ TEpitre dédicatoire, ce qu'on prouve par le jugement des docleurs nommés par Son Altesse Sérénissime.
Un tel éloge, donné sous le nom et presque sous l'aveu d'un si grand et si savant prince, si pieux d'ailleurs et si religieux , donnerait à l'écrivain une autorité , qui sans doute ne lui convient pas, jusqu'à ce qu'il se soit purgé de toute erreur. Les journaux le louent comme un homme connu dans le monde par ses savantes critiques. Ces petits mots jetés comme en passant , serviront à faire avaler doucement toutes ses erreurs , à quoi il est nécessaire de remédier, ou à présent , ou jamais.
Pour lui insinuer sur cela ses obligations, conformes
1. Cet ouvrage est la Défense de la Tradition et des saints Pérès.
au premier projet dont vous venez de voir, Monsieur, qu'il m'avait fait l'ouverture, on peut se servir du ministère de M. Bertin , qui espère d'insinuer ces sentiments à M. Bourret , et par là à M. Simon lui-même. Quoi qu'il en soit ^ on ne se peut taire en cette occasion, sans laisser dans l'oppression la saine doctrine. Vous savez bien que , Dieu merci , je n'ai pas par moi-même aucune envie d'écrire. Mes écrits n'ont d'autre but que la manifestation de la vérité : je crois la devoir au monde plus que jamais, à l'âge où je suis, et du caractère dont je me trouve revêtu. Du reste, les voies les plus douces et les moins éclatantes seront toujours les miennes , pourvu qu'elles ne perdent rien de leur efficace. J'attends, Monsieur, vos sentiments sur cette affaire, la plus importante qui soit à présent dans l'Eglise, et sur laquelle je ne puis aussi avoir de meilleurs conseils que les vôtres. Tenez du moins pour certain que je ne me trompe pas sur la doctrine des livres, ni sur la nécessité et la facilité d'en découvrir les erreurs.